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Critique

Bande de filles : « Rocks », un film de Sarah Gavron

Rocks

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publié le par Anne-Sophie De Sutter

Une histoire de filles dans l’Est londonien, filmée avec beaucoup de simplicité et de spontanéité mais aussi avec une grande sensibilité.

C’est le premier jour d’école après les grandes vacances ; Olushola (Bukky Bakray), surnommée Rocks (comme une pierre, elle résiste envers et contre tout), retrouve ses amies, toutes âgées d’environ 15 ans, dans un lycée multiculturel d’East London. C’est une journée comme les autres : la direction contrôle les uniformes de chacune, et gronde celles qui ne sont pas en règle ; une conseillère d’orientation interroge les jeunes filles sur leur plan de carrière, certaines souhaitent devenir journalistes, d’autres avocates mais Rocks désire créer un salon de beauté et de maquillage, sa passion ; Rocks et Sumaya (Kosar Ali) discutent dans les toilettes de l’utilisation des tampons, entre inquiétude et dérision… Quand la jeune Londonienne d’origine nigériane rentre à la maison avec son petit frère Emmanuel (D’angelou Osei Kissiedu), elle découvre que sa mère a quitté l’immeuble, laissant juste un petit mot d’excuse tout raturé et quelques billets. Au départ, elle ne s’inquiète pas, c’est déjà arrivé, mais très vite elle tombe à court d’argent. Elle craint que les services sociaux, alertés par une voisine, ne la séparent de son frère, et tente de survivre en demandant de l’aide à ses amies, mais celles-ci ont leurs propres vies et histoires.

Ce film raconte bien plus que la résilience d’une jeune fille face à une situation difficile ; il s’agit surtout d’une histoire d’amitié. Rocks est entourée de ses compagnes d’école, de diverses origines : il y a Sumaya, dont la famille anglo-somalienne est en pleine célébration du mariage de son grand frère ; il y a Roshé, la nouvelle élève qui a été renvoyée de son école précédente et qui teste les limites des autres ; il y a Agnès, l’amie d’enfance de Rocks ; et puis il y a aussi les autres, voilées ou pas, bengalies, tsiganes, africaines… Elles se rassemblent après l’école, elles se racontent des histoires, elles font des selfies et se filment en dansant. Elles se soutiennent mutuellement, elles sont quelque part un « gang de filles », mais tout en légèreté.

La réalisatrice britannique Sarah Gavron, connue pour des films comme Brick Lane et Les Suffragettes, fait ici le portrait de jeunes filles dans toute leur fraîcheur et authenticité. Elle s’est entourée d’une équipe de femmes : Theresa Ikoko et Claire Wilson ont co-écrit le scénario tandis que Faye Ward et Ameenah Ayub Allen sont les productrices. Le reste de l’équipe est également à 80% de sexe féminin. Les héroïnes du film ne sont pas des actrices professionnelles. Repérées dans des écoles locales de Hackney, elles ont préparé le film en improvisant beaucoup, et cette spontanéité se ressent dans de nombreuses scènes – certaines sont d’ailleurs filmées au téléphone portable, en format vertical. Elles sont au centre de la narration, les adultes et les garçons sont relégués au second plan, comme des personnages soit peu intéressants, soit amenant des problèmes, comme les agents des services sociaux. Rocks et les autres filles les évitent, et s’en moquent – comme dans cette scène de classe où une élève crie à un enseignant de mauvaise humeur : « Si vous êtes comme ça, c’est parce que vous avez vos règles, monsieur. » Il répond, fâché « Ceci est très offensant » et renvoie l’élève de la classe.

Seul le jeune Emmanuel apporte un contrepoint à toutes ces femmes en devenir. Petit garçon énergique, il apporte un certain sens du comique – par exemple quand il transforme et remixe le texte du Notre Père récité avant le repas –, mais aussi du tragique. Il ne comprend pas ce qui se passe et sa maman lui manque terriblement.

Le cinéma de Sarah Gavron fait penser à celui de Crystal Moselle qui, avec le film Skate Kitchen et la série Betty, filme des skateuses new-yorkaises à peine plus âgées. On y retrouve ce sens de l’improvisation, la spontanéité des actrices et ce côté frondeur mais aussi rêveur et mélancolique de l’adolescence. On pourrait également comparer ce film à Bande de filles de Céline Sciamma qui suit quatre jeunes filles afro-françaises dans une banlieue de Paris, mais le ton est beaucoup plus cru, plus violent. Ces cinéastes ont en commun un nouveau regard sur les femmes, un regard féminin.

Rocks est un passionnant portrait de jeunes filles d’aujourd’hui, cru et énergique, avec ses chagrins et malheurs mais aussi avec une immense joie de vivre et un sens de la relativisation certain, rythmé par une musique qui provoque spontanément des pas de danse et des chorégraphies chez les héroïnes. Il montre une image différente des communautés multi-ethniques urbaines, loin de la violence des gangs et des contrôles de police incessants, loin aussi du misérabilisme de certains films sociaux. Le monde actuel n’est pas toujours simple à appréhender, surtout à la période de l’adolescence – un peu comme ces portraits à la manière cubiste, inspirés par Picasso et réalisés lors d’un cours d’art dans une scène du film et utilisés pendant le générique de fin. Ils renvoient vers les personnalités complexes des jeunes filles, dont les divers morceaux ne s’accordent pas toujours.



Texte : Anne-Sophie De Sutter

Image de bannière: © Toronto International Film Festival


Agenda des projections

Le film passe dans une vingtaine de salles à Bruxelles et en Wallonie

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