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Les positions intermédiaires de Sachli Gholamalizad

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publié le par Philippe Delvosalle

Sachli Gholamalizad - photo (c) Charlie De Keersmaeker / KVS
Actrice (à la télévision et au cinéma), femme de théâtre, auteure de ses propres spectacles autobiographiques, l’Anversoise se plait à éviter les cases, à brouiller les pistes et à se retrouver « entre » : entre l’Iran et la Belgique, entre Anvers et Bruxelles, entre le mot et l’image. Une conversation.

Née dans la ville portuaire d’Anzali en Iran en 1982, Sachli Gholamalizad arrive en Belgique à l’âge de cinq ans, avec sa mère et ses frères. Après une scolarité quelque peu houleuse et des études d’art dramatique à Anvers et au RICTS à Bruxelles, elle suit une formation de jeu d’acteur à Paris auprès d’un professeur lié à l’Actor’s Studio : Jack Waltzer. Dès 2006, l’actrice joue au théâtre avec la compagnie anversoise Zuidpool et fait ses premières apparitions au cinéma (le rôle de Mehti dans La Merditude des choses) et à la télévision.

Une petite dizaine d’années plus tard, elle joue désormais le rôle-phare dans la série flamande De Bunker (mais aussi pour des productions hollandaise, suédoise ou finlandaise) et, en parallèle, crée ses premières pièces autobiographiques A Reason To Talk (avec laquelle elle tourne et récolte prix et louanges du KVS au Vooruit et du Théâtre national à Bruxelles jusqu'à Édimbourg, Toronto, Istanbul ou Dubaï...), puis (NOT) My Paradise. Elle a participé aux films Domino de Brian De Palma et When Arabs Danced de Jawad Rhalib (récemment primé aux Visions du réel de Nyon) et présentera en 2019 au KVS Let Us Believe in the Beginning of The Cold Season, troisième volet de sa trilogie, inspiré cette fois entre autre par la poétesse Forough Farrokhzad.

Nous l’avons rencontré en plein centre de Bruxelles alors qu’elle travaillait à La Monnaie sur le spectacle Orfeo & Majnun qui y sera présenté fin juin. Cette rencontre fut à l’image du contenu de cette discussion : évoquant Anvers depuis Bruxelles et passant allègrement du néerlandais au français et à l’anglais. L’interviewée parlant sa première langue (qui n’est pas sa langue maternelle) et l’intervieweur la langue se sa mère (qui n’est pas sa première langue).


Entre l'Iran et la Belgique, entre Anvers et Bruxelles

- Quand ta mère, tes deux frères et toi vous avez fui l’Iran, la Belgique n’était initialement pas votre premier choix. C’était le Canada. Mais une fois ici, après les six mois passés à Bruxelles au Petit Château, Anvers était-il votre premier choix de ville en Belgique ?

- Sachli Gholamalizad : Non plus. Ma mère voulait rester à Bruxelles. On s’est retrouvés dans un village en Flandre et ma mère a toujours éprouvé ce ressenti de ne pas vouloir habiter dans un village. Mais, en même temps, c’était ce que le destin nous avait désigné à ce moment-là. Donc, on a d’abord vécu là-bas. Moi aussi, je trouvais les villages flamands plutôt étouffants et très tôt, dès l’âge de 14 ans, je voulais déménager en ville. À 16 ans, j’ai effectivement été à Anvers à l’école. Mais après deux ans, j’en avais marre là aussi et je suis venue à Bruxelles. J’avais vraiment besoin d’une ville pour me nourrir et Anvers n’était, à cette époque, « pas assez ville », pas assez urbaine pour moi. Après environ sept années à Bruxelles, vers l’âge de 25 ans je suis retournée à Anvers et là, j’étais bel et bien prête pour cette ville. Je sentais que les choses avaient bougé, qu’il y avait eu des glissements qui s’y étaient passés. Je trouve que les changements se passent plus lentement à Anvers qu’à Bruxelles.

Je sens plus de liberté dans une ville, dans une grande ville. Au plus la ville est grande, au plus je me sens libre. J’avais très fort ce sentiment à Bruxelles où on voit des gens, des mentalités, des quartiers très différents les uns des autres et où je ne me sentais pas observée. À Anvers, j’avais toujours le sentiment que chacun tenait tout le monde à l’œil, était au courant de ce que chacun faisait… Mais aujourd’hui, je trouve que c’est de moins en moins le cas. Je suis très contente d’habiter là – sinon, je n’y resterais pas ! Le quartier où j’habite est très multiculturel. Il y a 120 ou 130 communautés qui y cohabitent !

- C’est quel quartier ?

- C’est 2060, le « Noord », du côté de Chinatown, au-delà de la Gare centrale. Il y a tellement de cultures différentes qui y vivent, qu’aucune d’entre elles ne domine, ne se place au-dessus des autres. Elles vivent chacune à côté des autres. Je trouve ça très beau, très agréable et vivifiant ! En fait, c’est le seul endroit d’Anvers où j’ai envie d’habiter. Ailleurs à Anvers, je ne me sens pas chez moi. J’ai un amour très spécifique pour cette ville ! (rire)

- Ta première période à Anvers, adolescente, c’était dans un autre quartier, une autre commune ?

- J’étudiais dans l’enseignement artistique mais, même là, ça ne me convenait pas. Je détestais l’école et je voulais arrêter ma scolarité. Mes parents m’avaient convaincue de quand même continuer mais à Bruxelles. Ils m’ont dit : « Tu pourras être plus libre, partir d’ici mais tu dois quand même continuer à étudier ». Et je suis donc venue finir mon secondaire artistique ici à Bruxelles et je suis restée sept ans ici. 

- C’est sans doute, surement, un cliché mais en contraste à cette coexistence réussie de 120 communautés que tu évoquais en parlant de ton quartier, en Belgique francophone, Anvers fait aussi tout de suite penser à « la ville où le Vlaams Belang puis la NVA font 30 ou 40% aux élections »… ça se sent dans la ville ? Dans la vie quotidienne ?

- Pas dans la vie quotidienne, en tout cas ! Pas tous les jours ! Et je ne trouve pas non plus qu’il y a plus de haine qu’ici à Bruxelles. Il faut aussi savoir qu’à Anvers ce sont surtout les communes périphériques, autour du centre-ville qui votent VB ou NVA, plus que les gens qui habitent dans la ville. Si tu vas te promener à Antwerpen Zuid, ce n’est pas du tout que tout le monde y vote NVA, mais tu te sens comme à Uccle ici : les gens ont plus d’argent, plus de privilèges, etc. ça me va tout à fait de passer une journée là-bas mais je n’ai pas envie d’y habiter parce que ces gens n’inspirent et ne renouvellent pas ma vision du monde. Mais pour revenir vraiment à ta question, je crois que l’énergie des gens qui vivent leur vie, qui réalisent leurs projets est tellement plus forte que l’énergie de la haine. La première prend toujours le pas sur la seconde et je trouve ça très beau. Dans les villes, comme les gens habitent les uns à côté des autres, la circulation de cette énergie positive est plus forte, plus visible…

- À un moment de ton existence au moins tu as dû être en partie divisée entre là-bas et ici, entre l’Iran et la Belgique, entre le farsi et le néerlandais… Mais le pays où vous êtes arrivés, où vous vous êtes installés, est lui-même divisé / dédoublé entre le Nord et le Sud, La Flandre et la Wallonie, le néerlandais et le français…

- C’est pour ça aussi que quand je suis arrivé à Bruxelles, j’ai ressenti cette ville comme une bouffée d’air…

Je suis en train de plus te faire une déclaration d’amour à Bruxelles, qu’à Anvers ! (rires) — Sachli Gholamalizad
Je n’étais pas francophone mais ici tout le monde parle sa propre langue et tout le monde se débrouille [en français dans le texte], trouve son chemin, sa voie… À Bruxelles, je ne me sentais pas une étrangère. Les gens ne me demandaient pas si j’étais d’ici, si je parlais la langue parfaitement ou pas… À Bruxelles, tout le monde a un accent. Tout le monde essaye de parler une autre langue et – c’est normal – tout le monde éprouve des difficultés à parler cette autre langue, tout le monde cherche ses mots. À Bruxelles, on oscille toujours entre une position de « force » quand on parle sa langue et une position de « faiblesse » quand on parle la langue de l’autre, ce qui pousse vraiment à une humilité qui me touche beaucoup. Ça nous remet les pieds sur terre en nous faisant comprendre que le monde ne tourne pas autour de notre nombril. La langue, c’est fluide, c’est vivant, ça évolue. Le fait de parler une langue ou une autre ne donne pas plus de valeur à quelqu’un. J’ai vraiment pris conscience de ça à Bruxelles. Le fait que personne n’y parle parfaitement une langue m’a vraiment libérée ! À Anvers, j’ai longtemps eu l’impression de ne pouvoir prendre place que dans la petite case qu’on m’avait assignée. Mais, je le répète, Anvers a très fort évolué ces derniers temps, s’est beaucoup ouverte au reste du Monde. Aussi grâce à Internet ou au tourisme, etc.

- Peut-être aussi un peu grâce à l’art et à la création – à la musique, au stylisme, etc. – qui ont fait rayonner l’image d’Anvers et y ont attiré des visiteurs d’un moment ou de nouveaux habitants ?

- Oui, c’est vrai. Et c’était vraiment nécessaire !

- Tout à l’heure, j’évoquais la division culturelle et linguistique de la Belgique aussi parce qu’elle se marque dans des domaines dans lesquels tu travailles : les séries télévisées, le théâtre. Le théâtre flamand (plus physique, plus lié au corps) me parait très différent du théâtre francophone (qui reste plus lié au texte)…

- Oui, mais personnellement je crois que je recherche toujours des positions intermédiaires. Je trouve ces positions stimulantes parce que rien n’y est fixe, rien n’y est sûr, tout y est possible. Pour mes propres créations théâtrales, j’essaye de suivre mes propres influences qui sont beaucoup plus larges que juste flamandes. On y retrouve bien sûr des influences flamandes mais vu mon éducation, j’ai aussi toute une série d’autres inspirations que j’essaye d’intégrer dans mon théâtre. Et c’est la même chose quand je me retrouve dans une production francophone… En fait, je n’aborde jamais la question sous l’angle de « C’est francophone – ou c’est flamand – donc ils attendent ceci de moi ». Je cherche plutôt comment je peux trouver ma place, bien me sentir au sein d’un projet et ce que je peux aller chercher de meilleur en moi pour le mettre au service de ce projet. Et que ce soit en français, en néerlandais, en anglais ou en farsi ne change rien. Dès qu’on sait ce qu’on veut raconter, il y a mille manières de raconter cette histoire – même sans parler dans aucune langue !

Entre le mot et l'image


- Peut-être qu’une autre de tes positions intermédiaires, dans tes propres créations théâtrales, est liée à la forme et à la mise-en-scène, entre le théâtre et la vidéo, entre le jeu en live et les images projetées…

- Je n’aime pas la classification en cases. Ce n’est pas parce qu’un jour quelqu’un a dit « Ceci, c’est le théâtre » qu’il faut s’y tenir. Les gens, les choses, les concepts évoluent. Je ne suis pas du tout inspirée uniquement par le théâtre ; je tire aussi mes inspirations des arts plastiques, des scènes de la vie quotidienne en rue, d’une conversation avec quelqu’un, etc. Mais ce n’est pas un jugement de valeur. Il y a des gens qui font du théâtre « pur », ou du documentaire « pur » qui le font très bien, chez ce choix se fait au bénéfice de leur histoire. Mais ce n’est pas ma manière de travailler. Si je ne choisissais par exemple que l’élément « langue », il me manquerait le mouvement, l’image, etc. Pour moi, la langue est beaucoup plus large que juste la parole.

- Sans doute parce que je viens du cinéma, je suis très rarement convaincu par l’utilisation de la vidéo au théâtre. Régulièrement je trouve que l’écran et l’image projetée se transforment en sorte de barrière ou de mur qui se dresse entre les acteurs et les spectateurs. Mais je n’ai pas du tout ressenti ça en voyant ton spectacle A Reason To Talk : j’avais l’impression que la vidéo, les images y avaient une place légitime et que ton dispositif (assise de dos par rapport au public, le visage visible uniquement par la projection de ton image vidéo) y fonctionnait très bien…

- Il me semble que par ce dispositif, ça devient très personnel. En jouant directement face au public, je jouerais d’une manière très différente de celle dont je joue face à une caméra. Et le dos au public, ça crée pour le spectateur un petit peu un sentiment de « Ce qu’elle est en train de raconter ne m’est pas destiné », un peu comme si le spectateur écoutait aux portes. Mais ça rend la chose excitante et ça convient à cette histoire. Le spectateur est un peu un intrus dans une histoire très personnelle de deux personnes, de deux femmes – ma mère et moi – qui cherchent un chemin l’une vers l’autre.


Entre la fille et la mère

- Pour moi il y a des liens entre ta première pièce, A Reason To Talk, et la carte blanche Mijn moedertaal is me een stap voor. [Ma langue maternelle a une longueur d’avance sur moi.] écrite pour le site MO* et Behoud de begeerte : les relations avec ta mère, l’importance de la question de la langue, etc.

- Pour moi, il s’agit de « se sentir chez soi dans sa langue », ce qui est, je crois, l’élément le plus important dans le fait de ses sentir chez soi « tout court » et d’appartenir à un lieu. Le fait que ma mère a toujours parlé avec un accent à Anvers et qu’en fait les gens réagissaient de manière peu respectueuse, le fait qu’ils la regardaient de haut à cause de son accent, ça me rendait très fâchée, très en colère en tant qu’enfant. Mais à cet âge-là je ne pouvais pas l’exprimer par des mots. À un moment, j’ai pris conscience du fait que la langue c’est vraiment une arme. Quand je parle, les gens sont choqués à quel point je « parle parfaitement néerlandais ». Alors que… franchement ! Fuck off ! I grew up, here ! [en anglais dans le texte] Mais une chose proche m’arrive quand je parle farsi : je perds aussi mes bases, je cherche aussi mes mots, je perds une partie de moi parce que je consacre tant de concentration à juste essayer de me cramponner à cette autre langue. Ça m’affaiblit et je n’aime pas ce sentiment de faiblesse, à cause du regard que les gens ont sur cette faiblesse.

En même temps, je trouve qu’on peut se renforcer en assumant ses faiblesses. Une faiblesse peut se transformer en force. Mais que signifie ce mot « force », d’ailleurs ? On est éduqués dans une idéologie qui nous pousse à être forts, à ne pas montrer nos sentiments, à ne pas pleurer, etc. Mais cela nous transforme en humains peu empathiques. Je crois justement qu’en étant honnêtes et en laissant tomber nos masques, on peut devenir des êtres plus malins et plus empathiques. Cela permettrait de beaucoup mieux nous connaître et le Monde ne s’en porterait évidemment pas plus mal…

Mais, toute cette question de la langue m’intéresse en permanence. C’est pour ça qu’à Bruxelles j’avais ce sentiment d’imperfection linguistique mais aussi de respect linguistique. Ici, on sait que quand tu parles mal français, c’est parce que tu as une autre langue principale. On ne te le reproche pas. Et ça me permettait de souffler, ça m’apaisait, j’en avais besoin. Cette situation me parait liée au fait que les gens regardent souvent les autres depuis leur position occidentale, européocentriste, privilégiée : « Il est normal que vous deviez parler aussi parfaitement que nous ». Mais ils ne se rendent pas compte que les gens face à eux ont d’autres langues, d’autres mondes, d’autres vies. Ces derniers temps, c’est heureusement en train de reculer mais au temps où mes parents ont fui l’Iran, il n’y avait pas Internet, pas d’infos sur là où nous arrivions. On débarquait dans un pays totalement nouveau dont nous ne connaissions rien, ni les usages, ni la culture, ni la langue. On devait recommencer de zéro. Aujourd’hui, quand on arrive dans un pays, on connait parfois la langue avant d’y poser le pied. Il y a aussi des applications sur notre téléphone qui nous aident à avoir une conversation avec quelqu’un, etc. C’est tellement plus facile. La technique nous aide et nous fait nous sentir plus forts et plus intelligents… Mais que sommes-nous sans notre GSM ? Et en même temps, je trouve que cette confrontation avec la position de faiblesse de l’humain est un territoire très intéressant. Je trouve ça passionnant de pouvoir admette face aux gens que « Désolé, mon néerlandais n’est pas parfait » ou « Désolé, mon farsi n’est pas parfait » ou « Désolé ma connaissance en mathématique n’est pas parfaite »… Peu importe ! « Je ne suis qu’un être humain et ceci est le cerveau que j’ai reçu. Je dois vivre avec, et toi aussi ! ». L’admettre est très important. Et pour moi, admettre que je n’étais plus tout à fait iranienne était quelque chose de compliqué mais de très important


Interview et retranscription : Philippe Delvosalle
Bruxelles, mai 2018

Photo du bandeau : (c) KVS - Charlie De Keersmaecker

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