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Des révoltes qui font date #19

2000 - 2003 // Les squats de l'Îlot Soleil contre le projet immobilier Heron City à Ixelles

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En 2000-2001, un jeune cinéaste ixellois filme au jour le jour et à quelques centaines de mètres de chez lui et de son école de cinéma la lutte douce mais décidée de quelques activistes urbains contre le projet pharaonique d'un géant européen de l'immobilier de loisirs.

En matière de squats – quantitativement mais surtout en termes de longévité et de pérennité –, Bruxelles n’a pas la tradition d’autres grandes villes européennes telles qu’Amsterdam, Berlin, Barcelone, Genève ou certaines villes italiennes, etc. On se souvient néanmoins – sans plus exactement pouvoir les dater, ni toujours les nommer – d’une série d’occupations s’échelonnant de la fin des années 1980 au début des années 2000, du côté du Quartier européen, de la gare du Midi et de la Porte de Hal, du haut de la rue de la Victoire, de l’avenue Louise (Hôtel Tagawa), de l’arrière de la place de Brouckère (La Teinturerie)… et de l’avenue de la Toison d’Or.

En se rafraichissant la mémoire par la lecture d’un article et d’une passionnante ligne du temps des luttes urbaines à Bruxelles (1974-2014) réalisés et publiés par Inter-Environnement Bruxelles, on apprend – ou réapprend – qu’un moment important de cette histoire avait été l’occupation en 1995-1996, en face du Beursschouwburg – et avec le Beursschouwburg, le Bral et des citoyens engagés – de l’Hôtel Central pour maintenir la mixité des affectations (logements, commerces, etc.) de l’îlot situé de l’autre côté de la rue Orts – l’îlot de l’ancien Cinéma Ambassador (celui où enfant j’allais voir les films de Walt Disney) – et empêcher la phagocytation de tout le pâté de maisons par un mégacomplexe hôtelier. Les promesses faites par la ville ne seront pas tenues, mais ce combat aura marqué les esprits et revivifié l’idée de l’occupation et des liens entre luttes urbaines et lieux culturels (quelques années plus tard, en 1999, le Beursschouwburg, toujours lui, aidera au lancement de l’occupation – autorisée, non squattée, mais temporaire – de l’ex-Cinéma Arenberg par le Cinéma Nova… une occupation qui, vingt ans plus tard, dure toujours).

Rapace City

En 1992, la société Credicom (liée au groupe français Immobilière hôtelière) achète deux tiers des immeubles de l'îlot avenue de la Toison d'Or, rue des Drapiers, rue des Chevaliers, rue de Stassart à Ixelles. En 1996, le site est racheté par le groupe Heron City spécialisé dans les grands complexes de loisirs urbains (un petit tour d’Internet nous permet de voir qu’il y a aujourd’hui des projets Heron City réalisés à Barcelone, à Valence, à Stockholm, etc.). En 1999, le promoteur introduit un projet pour construire un centre de loisirs de 30.000 m² comprenant un cinéma multiplexe, une salle de fitness avec piscine, un centre de loisirs familial, de l’horeca, des boutiques...

À l’été puis à l’automne 2000, trois maisons vides de la rue des Drapiers puis une de la rue des Chevaliers sont squattées par des activistes urbains s’opposant à cette vision strictement consumériste de la ville, entendant dénoncer l’absurdité de tant d’immeubles vides à Bruxelles dans un contexte de crise du logement et aussi tout simplement y vivre, y travailler et y créer (pas mal de squatteurs de l'« îlot Soleil » sont étudiants ou artistes) et y expérimenter une autre manière plus collective, moins repliée sur soi, d’habiter ensemble.

Si on laisse faire, dans dix ans, il n’y aura plus de Bruxelles, il n’y aura plus qu’une ville-champignon avec des bureaux partout et des gens qui ne font que passer [sans y habiter]. — une squatteuse filmée par Frédéric Guillaume
J’aurais du mal à débourser le loyer pour ce logement. Le temps que je passe à défendre ce projet, je devrais le passer chez Quick ou Pizza Hut à travailler pour payer le loyer. Je préfère militer que travailler dans un ‘fast food’, c’est plus intéressant. — Bernard, étudiant au Conservatoire de musique et squatteur, filmé par Frédéric Guillaume

En mai 2001, les habitants de la rue des Drapiers créent l’asbl Coucou planant (le choix d’un oiseau, et plus précisément d’un oiseau pondant ses œufs dans le nid d’un autre n’est évidemment pas fortuit) et organisent des tables d’hôtes, des cours d’espagnol et de salsa, des conférences, etc. Les habitants de la rue des Chevaliers organisent quant à eux des concerts et des performances (Felix Kubin, Costes, etc.).

Le 30 juillet 2001, après une tentative d’expulsion infructueuse en juin, un incendie criminel allumé pendant la nuit met le feu au 11, rue des Chevaliers et provoque la mort d’un des squatteurs, l’artiste d’origine ukrainienne Igor Tschay.

Cinéma Coucou

Réalisé dans le cadre d’une série de films « 2001, espace de solidarité », coproduit par deux ateliers de production audiovisuelle de la capitale, le Centre vidéo de Bruxelles (CVB) et l’Atelier jeunes cinéastes (AJC !, prononcez « Agissez ! »), le court métrage Heron City de Frédéric Guillaume est un film de proximité, d’amitié, de soutien.

Né à Liège en 1975, Frédéric Guillaume est de la génération d’une bonne partie des squatteurs qu’il filme. Géographiquement, il vient aussi filmer en voisin. Il termine en 2001 ses études en réalisation à l’Insas, près de la Porte de Namur, à quelques centaines de mètres de l’ilot squatté et habite chaussée d’Ixelles, près de la place Fernand Cocq, à peine plus loin. Cela se sent dans son film : un tournage patient, au long cours, la captation de tout ce qu’il y a de beau, d’utopique, de constructif, de généreux dans le projet multiforme : la préparation des trente repas de la table d’hôtes, les cours de salsa, etc. Mais aussi les moments creux et calmes, les conversations sur le toit – le Palais de Justice et la tour de l’hôtel Hilton à l’horizon –, les messages qu’on se crie d’une maison à l’autre en cœur d’îlot… L’omniprésence de la musique aussi (Orange Kazoo, la fanfare du Belgistan, les Fanfoireux) venant donner du cœur à l’ouvrage lors de tous les moments-clés de la vie du squat : ouverture d’une nouvelle maison mais aussi tentative d’expulsion.

Une séquence montre très clairement la position, le point de vue de Frédéric Guillaume et de sa caméra. En juin 2001, un huissier secondé par la police se fraye un passage au sein de la foule de sympathisants rassemblés devant la maison, casse une vitre et force la porte d’entrée du squat pour procéder à son expulsion. L’huissier et les policiers s’engouffrent dans la cage d’escalier, immédiatement suivis par une caméra de télévision. Si Frédéric Guillaume dispose aussi d’images tournées de l’extérieur de la maison, il est quant à lui barricadé avec les squatteurs dans le « bunker », cet étage de la maison qu’ils ont sécurisé à coups de foreuses, de panneaux en bois, de métal et de soudures pour ne pas s’en voir délogés. Il a passé la nuit avec eux, a filmé les dormants emmitouflés dans leurs sacs de couchage au petit matin. Il a depuis longtemps choisi son camp – et ses moments : le plus de moments possibles, pas juste les plus spectaculaires et médiatiques.

Le film est aussi dédié à Igor. Frédéric Guillaume le montre à de multiples reprises, échassier, peintre ou philosophe triste :

Nous étions heureux. Et c’est peut-être ça la grande question. Pourquoi nous étions si heureux ? Et heureux sans l’aide de personne. Maintenant, ils nous rendent tristes. Nos images seront tristes, notre musique sera triste. Ou il n’y aura plus de musique du tout. L’inspiration, ça ne s’achète pas. — Igor Tschay, interviewé par Frédéric Guillaume peu de temps avant sa mort.

En octobre 2001, les habitants de la rue des Chevaliers ouvrent un nouveau squat dans le quartier de la gare du Midi dont les habitants sont chassés pour l'extension de la gare liée à l'arrivée du TGV. Les habitants de la rue des Drapiers resteront jusqu'en 2003 et la destruction totale du site.

L'îlot est aujourd'hui occupé par l'immeuble grandiloquent qui abrite le magasin-temple d'un géant à la mode de l'informatique et de la téléphonie dite « intelligente ». Le « Coucou puissant » est aujourd'hui le nom d'un festival inter-squats bruxellois.

Philippe Delvosalle



Heron City fait partie des plus de 200 fictions, documentaires et archives télévisées de Brussels Footage, la plateforme de l'audiovisuel bruxellois, en ligne dès ce 26 novembre prochain.

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