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Des révoltes qui font date #53

11 février 1979 // La révolution iranienne instaure une république islamiste

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À quoi ressemble la vie quotidienne dans une dictature religieuse ? Que peut y faire une femme, qui plus est athée ? Née en Iran en 1969, Marjane Satrapi affronte ces questions depuis le plus jeune âge. Ayant connu la révolution et la guerre, elle s’exile en Europe, loin de sa famille. Après avoir restitué le vécu de ces événements dans une bande dessinée désormais mondialement célèbre, elle s’est associée à Vincent Paronnaud pour en proposer une version animée. Son sens de l'humour acerbe et la beauté d'un graphisme hérité du cinéma expressionniste offrent la profondeur de champ nécessaire à un propos très incarné.

Sommaire

« — Moi, Marjane, future prophète, ai décidé que, premièrement, tout le monde doit avoir un bon comportement. Deuxièmement, tout le monde doit faire une bonne action. Troisièmement, plus aucune ville ne souffrira. — »

Marx ou l'islam

Début 1979, le peuple iranien jubile. Mohammad Reza Shah Pahlavi est enfin écarté du pouvoir. Pour lui, tout a commencé avec l'opération Ajax en 1953. Depuis lors, avec l'appui des Anglais et des Américains, l'homme règne sur l'Iran en maître absolu. Si l'on doit à ce sombre monarque d'avoir modernisé le pays, son éviction promet à présent la fin de la terreur. La trêve hélas, est de courte durée. En dépit d'un rassemblement révolutionnaire regroupant libéraux, marxistes, anarchistes et laïques, l’homme qui prend le pouvoir, le leader spirituel de la révolution Rouhollah Khomeini, se révèle en tout point pire que son prédécesseur.

Le pétrole a fait de l’Iran un pays riche : maintenue dans la pauvreté et l’ignorance, nourrie de ressentiment, la population a déposé tous ses espoirs dans la religion. Cette victoire du fondamentalisme n'est pas un fait isolé en ces temps de guerre froide. Elle vient également sanctionner une politique d'inquiétude plus générale à l'égard de la gauche. Dans ce contexte, l’Iran apparaît comme un de ces foyers de tensions entre l’Orient et l’Occident où le spectre du communisme fait éclore les factions confessionnelles les plus radicales.

« — Le régime avait compris qu’une personne qui sortait de chez elle en se demandant : Est-ce que mon pantalon est assez long ? Est-ce que mon foulard est à sa place ? Est-ce que mon maquillage se voit ? Est-ce qu’ils vont me fouetter ? Ne se demandait plus : Où est ma liberté de pensée ? Où est ma liberté de parole ? Ma vie est-elle vivable ? Que se passe-t-il dans les prisons politiques ? — »

Cheveux et pantalons

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Khomeini installe l’Iran dans la dictature théocratique qu’on lui connaît aujourd’hui. Rapidement le régime organise l’enfermement de la population dans une idéologie de la haine à l’égard de l’Occident. Une ambiance qui dote l’imposition du voile d’un imparable sens politique. Et pour celles et ceux qui ne se rallieraient pas au point de vue du pouvoir, la révolution délègue une part de la surveillance urbaine à des bataillons de gardiennes et de gardiens attentifs au moindre signe de sédition. Tandis que les interdits se multiplient, les prisons se remplissent et bientôt, la guerre aidant, ce sont les magasins qui se vident. L’extrême rigueur qui s’impose dans l’espace public se trouve des échappatoires dans la sphère privée. La dualité de ce mode de vie caractérise une société qui se vit clandestinement, sur le mode de la débrouille et de l’affrontement du danger.

Née en Iran en 1969, Marjane Satrapi a la chance de grandir auprès de parents cultivés et progressistes. Sa grand-mère dont elle est très proche est une femme pleine de bon sens et d’humour. L’humour, c’est le ton que l’auteure se choisit à son tour pour évoquer des souvenirs qui sont loin d’être toujours drôles. Par exemple la condamnation à mort de son bien aimé oncle Anouche, membre du parti communiste.

Si les gens arrivent à rire avec moi, je ne suis plus pour eux la notion abstraite de la tiers-mondiste qui vient de cet endroit infini qui s’appelle le Moyen-Orient, je deviens une personne. C’est là où le message peut passer. — Marjane Satrapi, À voix nue, 13/10/20

Occidentale en Iran, Iranienne en Occident.

Tout au long des 4 tomes de la bande dessinée Persepolis, dont le film propose un subtil condensé, Marjane Satrapi met en scène son enfance à Téhéran et le début de son exil en Europe. Suivant le déroulé d’un roman de formation, les péripéties s’enchaînent comme autant de moments décisifs qui, partant de la révolution de 1979, impriment en relief les effets concrets d’une politique dictatoriale sur le quotidien d’un peuple : délation, corruption, disparitions... Sous ce même versant déceptif, il est aussi très clair que l’exil n’est pas la panacée qu’on voudrait. Au vertige du déracinement vient alors s’ajouter un insurmontable sentiment de culpabilité vis-à-vis des proches restés au pays. Pour Marjane Satrapi, partir en Allemagne à l’âge de 14 ans sans ses parents n’est rien d’autre qu’une douloureuse épreuve. Le séjour se conclut d'ailleurs par une grave dépression. Ce n’est que bien plus tard, en 1994, au terme d’un cursus d’études suivies en Iran, que Marjane s’exilera définitivement en France, pays où elle réside actuellement.

De brefs rappels historiques plantent le décor d’un propos qui s’énonce à la première personne. En considérant la profondeur du travail de synthèse que représente Persepolis, on prend la mesure d’une qualité propre à l’autofiction qui est d’offrir un regard évolutif sur le cours des événements. C’est d’abord l’enfant qui parle, puis l’adolescente et enfin la jeune femme.

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Sans complaisance, dotée d’un caractère fort, à tout âge Marjane ne prétend pas incarner une autre forme de révolte que celle qui, commune aux enfants et aux adolescents, ressort banalement de l’intime. À ceci près que dans le contexte iranien, toute conduite extérieure susceptible de trahir une opinion divergente constitue pour le sujet une prise de risque, doublée d’une angoisse permanente. Parler trop fort, répondre à un professeur, acheter de la musique au marché noir, boire de l’alcool et, pour les femmes, tenir la main de son fiancé ou ne pas couvrir suffisamment la chevelure, quelle qu’en soit la raison, on vous arrête pour moins que cela.

« — Comment se fait-il que moi, en tant que femme, je ne puisse rien éprouver en regardant ces messieurs moulés de partout, mais qu'eux, en tant qu'hommes, puissent s'exciter sur nos quelques centimètres de cagoule en moins ? — »

The dreams of the past, you must fight just to keep them alive

De tous ces bouleversements qui vont de l’espoir à la montée de l’obscurantisme, d’un quotidien relativement protégé aux privations engendrées par la guerre conjuguée à la peur permanente de se faire surprendre dans un geste de désobéissance qui tient de la survie, Marjane Satrapi ne se présente pas autrement que comme un témoin, position qu’elle argumente par la nécessité de sauvegarder en elle-même autant que de transmettre l’héritage que lui a laissé sa famille et en particulier sa grand-mère. La stylisation du dessin, de même que l’humour prennent à leur manière le parti pris d’une subjectivité qui, en s’affirmant, s’affranchit de regard autoritaire, y compris celui des spécialistes du Moyen-Orient, dont l’auteure ne prétend pas redoubler les travaux d’analyse. L’œuvre, qui n’a pas l’ampleur d’une étude géopolitique, est riche de tout ce qui ne rentre pas dans une démarche experte. Ses atouts s’offrent en creux, et se jouent sur un plan très différent.

En bande dessinée, l'imbrication du récit de soi dans la grande Histoire situe l’auteure quelque part entre Art Spiegelman et Riad Sattouf. Mais ce qui distingue Marjane Satrapi, c’est son point de vue de femme iranienne sur des questions liées à la vie quotidienne des femmes sous un régime islamique. Ce regard féminin est important car il intervient dans un espace où d’ordinaire il ne peut guère s’exprimer. Sous cet aspect, il est intéressant de rapprocher Persepolis des travaux théoriques de la sociologue iranienne Chahla Chafiq-Beski, née en 1954 et exilée en France depuis 1982, qui a fait de l’islamisme sous le prisme du féminin son sujet d’étude. C’est donc une expérience pas si commune que restitue Marjane Satrapi ; distribué sur trois générations, mère, fille, grand-mère, le point de vue des femmes confère à la narration une valeur documentaire très précise que le dessin permet d’appréhender avec les nuances qui s’imposent.


Texte : Catherine De Poortere

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