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Le bureau d'artistes (4) : David Crunelle

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David Crunelle

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publié le par Alicia Hernandez-Dispaux

Le bureau d’artistes revient en force avec de toutes nouvelles questions liées à un aspect inéluctable du travail : l'oseille, le blé, le fric, le pognon, le biffeton, la thune. Vous l'aurez compris, nous allons parler d'argent, corde sensible des métiers de l'art...

Art et argent font-ils bon ménage ?

Le premier artiste que nous avons choisi pour approfondir la question parcourt les différentes sphères du secteur culturel depuis une dizaine d’années. Enseignant, directeur artistique pour une agence de communication, il est aussi artiste dans les domaines des arts visuels, de la photographie et du graphisme. Aujourd’hui, il ouvre (sans langue de bois) le(s) débat(s) et nous questionne en retour.

- La rémunération du travail artistique est-elle un sujet facile à aborder avec vos interlocuteurs ? Observez-vous des différences selon qu’il s’agisse du secteur public ou du secteur privé ? Existe-t-il des tabous ou des mythes qui entretiendraient un rapport conditionné entre le métier d’artiste et l’argent ?

Les questions d’argent lié à la production artistique sont un peu confrontées aux mêmes attitudes que pour les salaires. Certains artistes en parlent ouvertement sans soucis ni tabous, d’autres se contorsionnent dans des discours transpirant le malaise, sachant qu’ils seront immédiatement confrontés à un jugement de valeur (financière/temps) complètement incohérent avec leur apport artistique. Tout dépend de la délicatesse/politesse/élégance de la personne posant la question du montant et son ouverture à mettre en perspective le prix d’une œuvre avec son apport artistique intrinsèque. Pour ma part concernant ma production artistique, parler d’argent m’emmerde profondément. Je délègue cette partie tant que possible. Vendre n’est pas mon métier, il y a des gens qui sont meilleurs que moi pour cela.

Une très forte différence existe, selon mon expérience, entre le secteur public et le privé. Le secteur public vient avec des propositions et/ou demandes chiffrées, un cadre précis, des délais, etc. Le secteur privé n’a aucune règle définie, car elles changent considérablement en fonction de l’interlocuteur.

Les mythes sont nombreux. J’ai été et suis encore confronté à certains d’entre eux du type « vous engrangez des millions », « c’est un bon business », « pourriez-vous m’apprendre en une après-midi comment faire la même chose que vous ? », etc. Comme tous mythes, on est dans un délire ; les gens qui pensent comme cela sont très à côté de la plaque, et ne considèrent pas l’apport artistique dans leur réflexion. Ils ne voient une œuvre que dans son rapport le plus primaire à l’argent, et donc pas l’œuvre dans son rapport à l’art.

De par la nature même de mon travail artistique, je bénéficie d’une attention me permettant d’échapper à certains de ces clichés et mythes. La technique en fait partie, mais également la masse de travail injecté dans les œuvres. Cependant, je suis constamment confronté à des réflexions sur le temps que j’y investi. Il semblerait que la quantité de travail fourni (attention, j’ai bien dit « quantité », pas « qualité ») soit un élément de comparaison direct avec la valeur financière de ce travail.

- Comment définiriez-vous la notion de valeur d’une création artistique (œuvre d’art plastique, écriture, musique etc.) ? Sur quels critères se base-t-on pour l’évaluer ? Qu’évalue-t-on au juste ? Qui se charge de le faire ?

Il existe une série très fluctuante de « codes » ou « formules » pour définir la valeur d’une création artistique. Ces calculs et les variables composant ces calculs sont à définir par l’artiste et son éventuel représentant. Quelques variables en vrac : la taille de l’œuvre, le prix des œuvres vendues précédemment, le lieu d’exposition, l’année de la création, ou bien sûr le temps consacré à son élaboration. Définir le prix d’une œuvre est un vrai casse-tête si l’artiste n’oriente pas sa production comme un business.

J’ai suivi quelques séminaires sur le prix de l’art et de sa production artistique, je pense avoir ensuite visé relativement juste dans mes prix. Mais la réponse à la vraie valeur d’une œuvre est selon moi bien plus simple car bien plus sensée, et je n’ai pas trouvé cette réponse tout seul. Lors d’une exposition collective en 2015, un visiteur a demandé le prix d’une de mes œuvres, qui s’élevaient à plusieurs milliers d’euros, prix manifestement très au-dessus de la moyenne des montants demandés par les autres artistes exposants. Cette personne a dit les mots justes : « Le prix d’une œuvre se décide sur base du montant à partir duquel l’artiste accepte de se séparer de son travail. » Je trouve cela d’une intelligente justesse, et correspond parfaitement à ma méthode de « calcul ».

- Concrètement, qu’avez-vous mis en place pour tenter de vivre de votre art ? En êtes-vous plutôt satisfait ou mécontent ?

Je n’ai rien mis en place du tout, car vivre de mon art n’est pas un objectif en soi. Je suis très critique vis-à-vis de ces artistes qui essayent (en art plastique) de faire carrière dans le milieu. Dès qu’on discute avec eux, on parle de tout sauf d’art, et on parle surtout d’argent. La pauvreté de leur contenu artistique une fois orienté business les pousse à faire de la décoration, et pas de l’art. C’est évidemment un sujet à débat avec des points de vue contradictoires et dissonants. Mais quand un artiste me dit qu’il doit faire plus de petits formats parce que ça se vend mieux, il cherche à vendre, pas à faire de l’art. Libre à lui de considérer que sa mission est honnête, libre à moi de ne pas souhaiter m’orienter dans cette direction. Raison pour laquelle j’exerce des missions créatives en tant que professionnel, et très en marge de ma production artistique. Si j’ai atteint un niveau qui me permettrait virtuellement de vivre de mon art, c’est une vie que je ne souhaite pas. Ça me rendrait probablement encore plus dingue…


Questions : Alicia Hernandez-Dispaux

Site web de l'artiste : https://davidcrunelle.com/

David Crunelle

Lithotomy over my digital self, collage photo, acrylique, résine, 100x140cm; 2016.


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