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Focus

Entretien avec Pauline David (Le P'tit Ciné / Regards sur le travail)

Rêver sous le capitalisme - (c) Sophie bruneau - Regards sur le travail 2018
Début octobre se déroulera à Bruxelles la vingtième édition du festival Regards sur le travail. Nous avons posé quelques questions à Pauline David du P'tit Ciné (association bruxelloise de diffusion du documentaire), cheville ouvrière du festival.


Depuis 1999, Regards sur le travail propose un corpus imposant et précieux de plusieurs centaines de documentaires (mais aussi de moments de parole, de rencontres littéraires, d’écoutes radiophoniques, etc.) pour aborder le travail des ouvriers, des paysans, des viticulteurs, des femmes de ménage, du personnel soignant des hôpitaux… et de dizaines d’autres métiers et catégories de travailleurs. Sans oublier le vécu, les rêves et les difficultés des personnes sans emploi.


Vingt ans de réflexions en images et en parole

Regards sur le travail - Le Ptit Ciné - anciens programmes du festival- PointCulture : Quelle est la place de Regards sur le travail dans le projet global du P'tit Ciné, par rapport au reste de sa programmation ?

- Pauline David : Le P’tit Ciné – Regards sur les Docs est une association de programmation et d’éducation au cinéma documentaire. Pour mener à bien cette mission, nous travaillons autour de trois axes. L’organisation de séances de films du réel tout au long de l’année dans des salles de cinéma partenaires, accompagnés de rencontres avec leurs auteurs. L’organisation de master classes  et de formations professionnelles, à destination des enseignants, des bibliothécaires et des animateurs des centres culturels (en lien avec le service de l’action territoriale de la Fédération Wallonie-Bruxelles), sur la médiation et la valorisation des films documentaires auprès de leurs publics. Et l’organisation du festival Regards sur le travail : des films et des rencontres autour de la question du travail et de ses représentations dans le cinéma documentaire.

La demande d'échanges autour de ce sujet est importante. Avec le festival Regards sur le travail, nous travaillons à y répondre le mieux possible, en mettant notamment l’accent sur la convivialité : faire venir les auteurs des films programmés, accueillir des intervenants complémentaires, faciliter la circulation de la parole entre ceux qui font et ceux qui voient les films. Je suis aussi attentive à montrer des films qui ne sont pas uniquement des objets de débat, mais aussi des œuvres qui ouvrent les imaginaires des spectateurs.


- J’ai l’impression que le cinéma documentaire sur le travail a un peu été obligé d’évoluer en même temps que son sujet, passant de l’enregistrement de gestes manuels à celui de paroles, liées aux formes de travail moins visibles, moins photogéniques et « filmables », du secteur tertiaire…

- Il y a deux éléments. Il y a d’abord l’évolution de notre rapport au travail puis il y a l’évolution de sa représentation.


Il suffit de revoir La Sortie des usines Lumière (1895) pour se rappeler que les ouvriers ont été parmi les premières « figures » de cinéma. Et leur représentation filmique a été en évolution constante au cours du XXème siècle. Le geste manuel ouvrier, fascinant de technique, a ainsi parfois été célébré pour sa beauté, comme dans Les Dieux du Feu (Henri Storck – 1931), parfois perçu comme une chorégraphie de l’aliénation des corps au travail (tel le rythme infernal de la chaîne imposé à Charlot dans Les Temps modernes – 1936). L’historien Michel Cadé donne d’ailleurs un passionnant aperçu des multiples représentations des ouvriers au cinéma dans son livre L’Écran bleu, paru en 2000. On peut encore citer l’ouvrage dirigé par Anne Roekens et Axel Tixhon, Cinéma et crise(s) économique(s). Esquisse d’une cinématographie wallonne (2011) qui revient sur la mise en images de la région belge francophone en prise avec les bouleversements sociaux liés à l’emploi et la perte du bassin d’emploi. Plus récemment Tangui Perron s’attache à montrer dans L’Écran rouge. Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo (2018) comment de nombreux cinéastes militants ont choisi d’accompagner les grandes luttes collectives. C’est l’enthousiasme populaire du printemps 1936 capté par Jean Renoir dans La Vie est à nous. C’est encore Frans Buyens qui documente les grèves de l’hiver 1960 dans Combattre pour nos droits, ou encore les groupes Medvedkine dont la création accompagne l’énergie de mai 1968. Et bien d’autres !
À une représentation d’un monde ouvrier uni par des valeurs communes et un même engagement à défendre ses métiers, les réalisateurs d’aujourd’hui substituent un cinéma davantage à l’écoute de l’expérience intime des femmes et des hommes face à leur travail. Et le constat est amer : pénibilité physique et souffrance psychologique. — Pauline David

Les pathologies liées à la pratique professionnelle sont en nette augmentation, comme le montre le film de Jérôme Lemaire Burning Out (2017), tourné dans un hôpital au bord de la crise de nerfs, ou le film de Sophie Bruneau et Marc Antoine Roudil, Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés (2005) témoin de la douleur exprimée par des travailleurs brisés


- Le festival s’est aussi ouvert à d’autres formes que le cinéma documentaire : les écoutes radio, la BD, les expositions de photo, le théâtre, des visites (du Musée du capitalisme ou des abattoirs), etc.

- Le festival Regards sur le travail est un espace de rencontres entre cinéastes, professionnels de l'image, chercheurs, citoyens et acteurs du monde du travail. Mais pas seulement: il propose un ensemble de manifestations culturelles qui dépassent les seules projections de films et activités d'éducation à l'image. Ce peut être une exposition photo, une rencontre littéraire, une pièce de théâtre ou encore une écoute radiophonique, etc. Bref, toute forme artistique visant à sensibiliser un public large à la question des représentations véhiculées par les images et aux questions citoyennes.

Cette évolution était évidente. La question du travail est à l’avant plan des débats publics, largement relayés par les médias. C’est  une réalité qui nous habite, qu’on en ait un, qu’on n’en ait pas, qu’on l’ait choisi ou qu’il nous ait été imposé. Le festival tire sa richesse de réflexions artistiques complémentaires. Inviter les anciens ouvriers de Royal Boch à présenter leur pièce de théâtre La dernière défaïence, c’est leur donner l’occasion de raconter leur version de l’Histoire, c’est faire vivre les spectateurs au rythme de leurs journées de travail et dans l’obligation qui fut la leur à la fermeture du site de « combattre pour leurs droits », et c’est aussi parler de l’avenir de l’emploi à la Louvière.

Ouvrir le festival Regards sur le travail à des formes artistiques autres que le film documentaire, c’est aussi stimuler la réflexion sur ce qu’est la représentation du réel. Quand j’invite Etienne Davodeau, figure de la BD documentaire et sociale en France, autour de son ouvrage Les Ignorants (2011), c’est certes pour parler du métier de vigneron, au cœur du livre, mais aussi pour aborder des questions plus larges sur les écritures possibles pour retranscrire et interroger le monde d’aujourd’hui.


- Pouvez-vous nous parler un peu de l’édition 2018 ?

- Elle aura lieu du 2 au 7 octobre à Bruxelles. Nous sommes entrain de la préparer aussi les films ne sont pas encore tous choisis. Mais dans les grandes lignes je peux déjà vous en donner un petit avant-goût. Nous aborderons des thématiques aussi diverses mais tout autant actuelles que la place des femmes dans le monde du travail, les questions d’émigration en lien avec l’emploi, les circuits courts comme lendemains possibles de la filière alimentaire industrielle. Nous allons parler de stratégie économique et d’alternative récupérée, en collaboration avec les chercheurs du Gresea (le Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative) et faire le lien avec l’initiative de PointCulture qui invite la sociologue du travail Isabelle Ferreras pour parler de gouvernance des entreprises. Nous recevrons aussi pour une master class la réalisatrice Sophie Bruneau, dont le dernier film, Rêver sous le capitalisme (2018) donne la parole à des personnes racontant leurs rêves, souvent cauchemars, en lien avec le travail. Et des bons films, en séance de courts métrages ou en longs métrages., une exposition sous forme de carte blanche au festival d’art engagé et de libre expression Résonances, une séance de pitching de projets documentaires sur la question du travail, etc. Enfin, nous ouvrons le festival au merveilleux, avec le film Peau d’âme (2017), de Pierre Oscar Levy,  qui suit une bande d’archéologues amusés (allumés ?) et leur chantier de fouille sur les vestiges du film Peau d’âne (1970), de Jacques Demy. Un film, qui en toile de fond, aborde la question essentielle du festival : c’est quoi le travail ?

- Il y a une Bourse d’aide à l’écriture aussi ?

- Oui le Prix Regards sur le Travail, remis pour la seconde fois cette année est une bourse d’aide à l'écriture pour un film documentaire traitant d’une question liée à l’emploi. Il a pour objectif d'encourager les cinéastes belges à s’emparer de cette thématique sociale contemporaine majeure et d'offrir au (futur) spectateur des espaces de réflexion sur un secteur d'activités complexe et en mutation. La première bourse avait été remise au film de Charlotte Grégoire et Anne Schiltz pour leur film Bureau de chômage (2015), tourné dans les locaux de l’Onem.


Le P'tit Ciné
Regards sur le travail

Entretien réalisé par Philippe Delvosalle

photo du bandeau : Rêver sous le capitalisme, Sophie Bruneau 2018



Regards sur le travail - 20ème édition

Du Mardi 2 au Dimanche 7 octobre 2018

Cinéma Palace, Cinéma Aventure, PointCulture

Bruxelles

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