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Des révoltes qui font date #29

Été 1984 // Mobilisation de la communauté LGBT pour soutenir la grève des mineurs britanniques de 1984-85

Pride
LGSM
Alors que la grève des mineurs de 1984-85 bat son plein au Royaume-Uni, un collectif baptisé « Lesbians and Gays Support the Miners » voit le jour. De ce qui apparaît comme un épiphénomène, Matthew Warchus en fait une comédie dramatique dont le rire qu'elle provoque est franchement communicatif.

Londres, le 30 juin 1984. Le duo formé par le militant gay Mark Ashton et son ami Mike Jackson récolte des dons auprès des manifestants de la Gay Pride. Si tout indique que ces jeunes activistes se mobilisent pour leur cause, il n’en est rien, du moins pas à cette occasion spécifique pourtant dédiée aux droits des lesbiennes, homosexuels, bisexuels et transgenres. A l’époque, la marche des fiertés se fond, au Royaume-Uni, dans le contexte particulier de la fameuse grève des mineurs de 1984-85. Le gouvernement de Margaret Thatcher soutient la Commission nationale du charbon (National Coal Board) dans son projet de fermeture d’une vingtaine de mines déficitaires et, son corollaire, la suppression de 20.000 emplois. Après avoir vaincu le parti travailliste britannique dans les urnes, il s’agit, pour celle qu’on surnomme la « Dame de fer », de se débarrasser de ce qui subsiste d’opposition à sa politique libérale, à savoir l’Union Nationale des Mineurs (National Union of Mineworkers), la plus puissante organisation ouvrière d’Europe, comptant près de 80.000 travailleurs syndiqués.

Une entente rendue d’autant plus complexe à l’échelle nationale que les médias favorables à la politique de Margaret Thatcher tentent de jeter l’opprobre sur tout gréviste prêt à accepter de l’aide venant d’une communauté LGBT honnie par l’opinion. — ,


À cette fin, Margaret Thatcher use de stratagèmes institutionnels inédits : interdiction des piquets de grève, limitation des aides sociales aux familles des grévistes et, surtout, mise sous séquestre des fonds propriétaires du syndicat national, mesure rendant caduc l’envoi de dons en provenance de la société civile. Ainsi, les groupes de soutien de tous acabits sont encouragés à entrer directement en contact avec les communautés minières localisées en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles. Lesquelles recevront l'aide inattendue du collectif créé par Mark Ashton dans la foulée de cette Gay Pride londonienne de l’année 1984 : Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM). Depuis leur quartier général situé en plein centre de la capitale anglaise, la plus ancienne librairie LGBT du pays baptisée Gay’s the Word, Mark Ashton et ses acolytes posent le constat suivant : aussi bien les personnes homosexuelles que les mineurs, qu’en apparence tout oppose, ont pour ennemis les mêmes institutions coercitives : le gouvernement de Margaret Thatcher, ses forces de police et les tabloïds britanniques au service du Parti conservateur.

Pride 2

En 2014, après quinze ans sans tournage, le metteur en scène Matthew Warchus se réessaye au cinéma en proposant un second long métrage intitulé Pride. Vainqueur d’un Tony Awards pour la pièce de Yasmina Reza, God of Carnage, l’Anglais réussit son retour derrière la caméra avec une comédie assumée, librement inspirée de l’initiative LGSM. Le fait que celle-ci soit portée par un casting composé de pointures du cinéma anglais et américain telles qu’Andrew Scott (Sherlock, Black Mirror, Fleabag…), Joseph Gilgun (Misfits, Preacher…) et Dominic West (The Wire, The Affair…) ne gâche rien. Teinté de l’humour britannique le plus piquant, le film place ses protagonistes sur la route d’Onllwyn, un village de mineurs gallois, en vue de rejoindre un certain Dai Donovan (Paddy Considine), porte-parole de la communauté minière locale et trait d’union entre celle-ci et la branche londonienne de LGSM. Choc culturel en perspective, le rapprochement des mondes se heurte inévitablement à l’écueil des préjugés nourris par l’un et l’autre camp. Une entente rendue d’autant plus complexe à l’échelle nationale que les médias favorables à la politique de Margaret Thatcher tentent de jeter l’opprobre sur tout gréviste prêt à accepter de l’aide venant d’une communauté LGBT honnie par l’opinion.

Pride 3

A travers Pride, Matthew Warchus reconstitue le processus relationnel qui mène un groupe humain à voir dans l’altérité davantage que les stéréotypes véhiculés en son sein, notamment par le biais de certains médias. S’il s’attache à retranscrire fidèlement une part des faits historiques relatifs tant à la grève de 1984-85 qu’à LGSM, le cinéaste axe en particulier son film sur la rencontre de groupes sociaux diamétralement opposés sur le plan des mœurs, entre modèle patriarcal et formes de composition familiale récemment tolérées. Une telle confrontation contribue à bousculer les schémas sociologiques classiques, notamment la relation de femmes à hommes et les rôles qui leur sont traditionnellement dévolus. Cette problématique est illustrée à merveille par un Matthew Warchus dont on sent tout le savoir-faire du metteur en scène de théâtre, notamment avec la direction d’acteur de l’étonnant Dominic West, interprétant un danseur émérite qui provoque l’envie, chez de jeunes mineurs, d’apprendre cet art en vue de charmer la gent féminine.

Pride 4

Quoique modeste événement à l’échelle de la grande Histoire, une initiative de LGSM est, à juste titre, retranscrite par Matthew Warchus tant elle s’avère symbolique au sein du récit qui nous occupe : l’organisation d’un concert caritatif ironiquement intitulé « Pits and Perverts » (en français : « Des puits et des pervers ») dans les murs du mythique Electric Ballroom de Camden Town, avec le chanteur Jimmy Sommerville en tête d’affiche. En définitive, il est frappant de constater comment les liens tissés entre une part de la communauté LGBT et le mouvement ouvrier ont été un tournant majeur quant à la progression des questions liées à l’homosexualité au Royaume-Uni. En témoigne la Gay Pride londonienne de 1985 lors de laquelle un groupe considérable de mineurs gallois défilent avec leurs récents alliés alors que, la même année, le Parti travailliste adopte une motion visant à introduire et soutenir les droits des personnes LGBT.


Texte : Simon Delwart

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