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Des révoltes qui font date #11

1958-1967 // Loving v. Virginia

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Par leur refus obstiné de vivre l’un sans l’autre, Mildred et Richard Loving, citoyens de l'État de Virginie, furent à l’origine de l’abrogation de la loi anti-métissage qui prohibait les mariages interethniques sur le sol américain.
L’émotion ne dit pas « je » … On est hors de soi. L’émotion n’est pas de l’ordre du moi, mais de l’événement. — Gilles Deleuze

Il est peu d’endroits au monde qui n’ait connu de lois anti-métissage. En Europe, du temps des colonies et sous le régime nazi, en Afrique du Sud, en Asie, au Moyen-Orient et bien entendu, aux États-Unis, un moindre différentiel religieux, national, voire supposément ethnique constituait, à une époque donnée, un empêchement irrévocable entre une femme et un homme désireux d’officialiser leur union. Au motif que les enfants d’une alliance dite « contre nature » auraient à souffrir de leur condition de « bâtards », était alors prohibé tout rapport intime faisant état d’une telle disconvenance. Aux États-Unis, ces lois (anti-miscegenation laws), promulguées dès la fin du XVIIème siècle, venaient en soutien d’une politique ségrégationniste au service d’une économie reposant sur l’esclavage. A partir de la seconde moitié du XIXème, les mariages interraciaux furent reconnus dans certains États du Nord et de l’Ouest, tandis que les autres États redoublaient de rigueur, en particulier ceux du Sud où les contrevenants se voyaient condamnés à l’exil. Prise à partie en 1883 dans l’affaire Pace vs Alabama, la Cour Suprême jugea à ce propos que les lois anti-métissage ne représentaient nullement une atteinte contre l’égalité de tous les citoyens puisque Blancs et Noirs, hommes et femmes, en étaient les uns comme les autres la cible. Il fallut attendre le siècle suivant pour que cette instance du pouvoir fédéral revienne sur sa décision à l’issue d’un procès resté dans les mémoires sous le nom de Loving vs Virginia.

L’histoire de ce couple de Virginiens qui ne demandaient rien à personne, sinon de pouvoir s’aimer et demeurer sur leurs terres auprès de leurs proches, prend un tour intéressant, presque décalé, sous la direction de Jeff Nichols, cinéaste connu pour le regard empathique qu’il pose sur les anxiétés du monde contemporain. Dans l’exacte lignée de Take Shelter ou Midnight Special, Loving ne se positionne pas comme un objet de lutte. En épousant le point de vue de ses protagonistes, personnes douces et discrètes, le film sonde de l’intérieur ce que cela fait d’être menacé, arrêté, emprisonné, déclaré coupable et banni, quand on se sent, quand on se sait moralement dans son droit. L’État de Virginie interdit que Richard Loving, redneck de la plus belle eau, chemise à carreaux, cheveux ras et visage buté, épouse Mildred Jeter, parce que dans les veines de la jeune femme coule un sang amérindien et africain ? Qu’à cela ne tienne, les amants feront le voyage jusqu’à Washington, prononceront leurs vœux là où c’est permis, puis ils reviendront s’installer auprès des leurs pour que Mildred mette au monde leur premier enfant. Bien renseignée, la police locale ne tardera pas à débarquer pour mettre un terme à la sérénité conjugale. Cet acte d’irruption au beau milieu d’une nuit paisible de l’année 1957 constituera, par son caractère outrageusement violent, le point d’amorce de dix années de terreur pour des époux que leur acte de mariage ne protégera ni des humiliations de la justice locale ni de l’incrédulité de leurs proches.

Inspiré par un documentaire diffusé sur HBO en 2011, The Loving Story signé Nancy Buirski, le film de Jeff Nichols, en sa qualité de reconstitution historique, se montre fidèle aux événements et scrupuleusement documenté. A cet égard, la narration absolument anti-spectaculaire se veut le reflet exact des époux eux-mêmes, qui, en peu de mots, sans effusion d’aucune sorte, offrent l’image d’un amour dont l’aptonymie, ce destin de s’appeler Loving, représenterait le plus haut degré d’expression. Et si le courage et la ténacité dans ces circonstances témoignent mieux de la force d’un attachement que ne le feraient, à l’écran, des étreintes enfiévrées, cette même délicatesse s’applique aux singularités de la révolte qui s’incarne à travers, et presque malgré eux. Ensemble, Mildred pas plus que Richard n’ont vocation à devenir des militants pour les droits civiques. Il y a seulement que vivre l’un sans l’autre leur est impossible et que ce simple état de fait les met en porte-à-faux avec la loi de leur pays. Cette attitude de résistance passive n’est au fond pas si éloignée des préceptes de non-violence dont Martin Luther King s’est fait l’écho à la même époque. Si bien que, lorsque la Cour Suprême, en 1967, donne enfin gain de cause aux Loving, c’est, avec eux, le pays tout entier qui se voit soulagé de ses lois anti-métissage. Ultime preuve de leur réserve, les Loving n’assistèrent pas au procès. Pour une fois, ce qui est rare, il a suffi que la cause soit juste et universelle pour qu’elle s’impose sans un bruit.

Texte: Catherine De Poortere


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