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Des révoltes qui font date #18

Mai 2003 // Mobilisation contre la seconde guerre du Golfe / « Act III, scene 2 (Shakespeare) » de Saul Williams

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USA, Etats-Unis, slam, guerre, Irak, hip hop, guerre du golfe, not in my name

publié le par Benoit Deuxant

En 2003, George W.H. Bush et Tony Blair s’allient pour déclencher la deuxième guerre du Golfe. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et une coalition comprenant l’Australie, l’Espagne et la Pologne, entament une opération de grande envergure débutant par des frappes aériennes et se poursuivant par l’invasion de l’Irak.

Sommaire

Pétrole et faucons

Le but de la manœuvre est de renverser le régime du parti Baas au pouvoir et de déposer son président Saddam Hussein. Les USA ont un contentieux avec lui depuis la première guerre de 1991 durant laquelle les troupes américaines avaient repoussé une invasion irakienne du Koweït voisin mais sans utiliser plus loin leur avantage militaire. Cette nouvelle guerre prétend répondre à deux menaces, qui seront les prétextes invoqués pour justifier les hostilités. Les États-Unis sont encore sous le choc des attentats du 11 Septembre 2001 et le gouvernement accuse, sans preuve, l’Irak d’héberger et de soutenir les terroristes d’Al-Qaeda. Le fait que la plupart de ceux-ci sont originaires d’Arabie Saoudite, et que leur leader Osama ben Laden est signalé comme se cachant en Afghanistan, est passé sous silence. Le deuxième argument est celui des « armes de destruction massive » que le régime irakien était accusé de stocker. Les États-Unis, seul pays au monde à avoir utilisé l’arme atomique sur deux cibles civiles, et qui possède le deuxième plus grand arsenal militaire de ce type, ont pendant plusieurs années forcé l’Irak à se soumettre à des missions d’inspection des Nations Unies, venues enquêter sur la présence de dépôts d’armes chimiques ou nucléaires dans le pays. Les rapports négatifs de ces commissions, affirmant ne rien trouver de suspect, ont au contraire alimenté les imaginations les plus paranoïaques et poussé les « faucons », la branche la plus radicalement favorable au conflit au sein du congrès américain, à élaborer la théorie de l’attaque « préventive ».

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De son côté, Saddam Hussein n’était pas un saint et son régime dictatorial avait prouvé par le passé ne pas hésiter à se livrer à des massacres de populations civiles, notamment les Kurdes du nord du pays, accusés de séparatisme ou de sympathie pour l’Iran, qui subirent de nombreux bombardements aux armes chimiques. L’argument des plus cyniques parmi les Occidentaux fut que, même si les prétextes ayant conduit à l’invasion étaient faux, la chute du régime irakien valait bien une entorse à la vérité. Il a été prouvé après la guerre que le pays ne possédait plus aucune « arme de destruction massive » et que plusieurs des chefs d’état ayant soutenu le conflit en était bien conscients. Peu d’entre eux (à part John McCain) se sont exprimé sur le mensonge qu’ils ont soutenu et continuent à nier avoir trompé l’opinion publique.

Pas en notre nom

Dès 2002, au sein de cette opinion publique, plusieurs voix s’étaient élevées pour protester contre la possibilité d’une guerre injustifiée avec l’Irak, et qualifier la politique du gouvernement américain de « transfusion de sang contre du pétrole ». Ils accusaient les USA de mener cette guerre pour s’emparer des ressources du pays et non pour des raisons humanitaires. Ces mêmes mouvements indiquaient qu’accepter les visées bellicistes des faucons risquait d’ouvrir la porte à une « guerre sans fin » où ils se croiraient autorisés à intervenir militairement dans tout pays dont la politique leur déplait. De même, ils critiquaient les mesures policières approuvées au nom de la lutte contre le terrorisme (la « War on Terror ») qui inauguraient une ère de surveillance massive et d’érosion des libertés individuelles.

Parmi les mouvements anti-guerre, l’organisation Not in Our Name s’est créée en mars 2002. Dès le début de son existence, NION a produit deux documents - le «Serment de résistance» et la «Déclaration de conscience» - qui résumaient son opposition à la politique américaine. Ils ont été rédigés par l’écrivaine Starhawk et Saul Williams. Après des débuts comme acteur, ce dernier s’est imposé comme une figure importante du slam et du spoken-word, et a collaboré avec un grand nombre d’artistes, de Nas à Erykah Badu et des Fugees à De La Soul. Son premier album, Amethyst Rock Star avait en 2001 divisé la critique, les uns applaudissant son audacieux mélange des genres (hip hop, rock, slam, etc.), les autres rejetant ses textes jugés trop soit trop banals, soit trop compliqués. Saul Williams publie en 2003 un mini-album mettant ces textes en musique, accompagnés de remixes de Coldcut et DJ Spooky. Saul Williams essaie d’y combiner la nécessité de trouver des slogans chocs, utilisables lors des manifestations, et la volonté d’écrire un argumentaire complet et intelligent.

Shakespeare et César

En 2004, il revient sur le sujet sur son album Saul Williams, avec « Act III, scene 2 (Shakespeare) ». Dans le style expansif et littéraire du musicien, le morceau est une relecture d’une scène du Jules César de Shakespeare, dans laquelle Marc Antoine prononce un discours à double sens. Il s’adresse à une foule parmi laquelle se trouvent à la fois les gens qu’il peut convaincre de s’opposer à la conjuration (les jeunes, le peuple) et ceux qui se retourneraient contre lui s’ils connaissaient ses opinions réelles (les assassins de César). De la même manière, Williams met en scène la peur d’être censuré, ou pire arrêté, par l’état américain pour ses visées pacifistes. Il dissimule alors son propos sous des formules ironiques : « c’est sans doute une coïncidence si des gens avides de pétrole attaquent un pays riche en pétrole ». Il se dévoile de plus en plus au cours du texte, le rendant de plus en plus clair et appelant à la conscience de la jeunesse. Il reprend les arguments de Not in My name, si on cautionne une guerre, on risque de permettre toutes les suivantes :

Act III, scene 2 (Shakespeare)

Si vous avez des larmes, préparez-vous à les verser maintenant
Car vous partagez la culpabilité du sang versé conformément au Dow Jones
Dow largue une moisson fraîche de crâne et d’os.
Une machette dans la tête: Hutu, Tutsi, Leone
Un Afghan dans un bidonville, dandy, tirez!
Un Irakien en pantalon Gap, Coca Coma allez!
Soyez fou ou pion, dans les rues ou dans les champs
Vous devez savoir que ces exemples pourraient continuer encore et encore
Et quel sens cela a-t-il d'être à l'écoute de la rue?
Tant qu’il y a du pétrole dans le sol, la vérité n'est jamais concrète
Alors nous osons représenter ceux qui ont les pieds les plus nus
Parce que les lois auxquelles nous sommes fidèles gardent le sol asséché
C'est notre travail de ne pas laisser l'histoire se répéter

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This is a call out to all the youth in the ghettos, suburbs, villages, townships. To all the kids who download this song for free. By any means. To all the kids short on loot but high on dreams. To all the kids watching T.V., like, "Yo, I wish that was me." And all the kids pressing rewind on Let's Get Free. I hear you. To all the people within the sound of my voice.

Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.
Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.

I didn't vote for this state of affairs. My emotional state's got me prostrate, fearing my fears. In all reality I'm under prepared. 'Cause I'm ready for war but not sure if I'm ready to care. And that's why I'm under prepared. 'Cause I'm ready to fight, but most fights have me fighting back tears. 'Cause the truth is really I'm scared. Not scared of the truth, but just scared of the length you'll go to fight it. I tried to hold my tongue, son. I tried to bite it. I'm not trying to start a riot or incite it. 'Cause Brutus is an honorable man. It's just coincidence that oil men would wage war on an oil rich land. And this one goes out to my man, taking cover in the trenches with a gun in his hand, then gets home and no one flinches when he can't feed his fam. But Brutus is an honorable man.

Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.
Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.

If you have tears prepare to shed them now. For you share the guilt of blood spilt in accordance with the Dow Jones. Dow drops fresh crop skull and bones. A machete in the heady: Hutu, Tutsi, Leone. An Afghani in a shanty. Doodle dandy yank on! An Iraqi in Gap khaki. Coca Coma come on! Be ye bishop or pawn, in the streets or the lawn, you should know that these example could go on and on and what since does it make to keep your ears to the street? As long as oils in the soil, truth is never concrete. So we dare to represent those with the barest of feet. 'Cause the laws to which we're loyal keep the soil deplete. It's our job to not let history repeat.

Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.
Spit for the hated, the reviled, the unrefined, the no ones, the nobodies, the last in line.

So here's the plan. The ides of march are always at hand. And when the power hungry strike, they strike the poorest of man. And if you dare put up a fight, they'll come and fight for your land. And they'll call it liberation or salvation. A call to the youth! Your freedom ain't so free, it's just loose. but the power of your voice could redirect every truth. Shift and shape the world you want and keep your fears in a noose. Let them dangle from a banner star spangled. I'm willing and able. To lift my dreams up out of their cradle. Nurse and nurture my ideals 'til they're much more than a fable. I can be all I can be and do much more than I'm paid to. And I won't be a slave to what authorities say do. My desire is to live within a nation on fire, where creative passions burn and raise the stakes ever higher. Where no person is addicted top some twisted supplier who promotes the sort of freedom sold to the highest buyer. We demand a truth naturally at one with the land, not a plant that photosynthesizes bombs on demand, or a search for any weapons we let fall from our hands. I got beats and a plan. I'm gonna do what I can. And what you do is question everything they say do, every goal ideal or value they keep pushing on you. If they ask you to believe it question whether it's true. If they ask you to achieve, is it for them or for you. You're the one they're asking to go carry a gun. Warfare ain't humanitarian. You're scaring me, son. Why not fight to feed the homeless, jobless, fight inflation?! Why not fight for our own healthcare and our education?! And instead, invest in that erasable lead, 'cause their twisted propaganda can't erase all the dead. And the pile of corpses pyramid on top of our heads. Or nevermind, said the shotgun to the head

Le morceau est complexe, à l’opposé des textes slogans de la plupart des chansons politiques. Il est interprété avec la participation de Zack de la Rocha, du groupe Rage Against The Machine, qui avait lui aussi écrit des chansons contre le conflit du golfe (« March of Death » notamment). Le texte se termine par un appel aux jeunes, leur rappelant qu’ils ne sont pas libres : « votre liberté n’est pas vraiment libre, ce sont vos liens qui sont lâches. » Ils les exhortent à refuser la propagande patriotique: « Ce qu’ils vous demandent de croire, remettez le en question/ S’ils vous demandent d’agir, est-ce pour eux ou pour vous », et à s’engager dans des luttes constructives plutôt que de porter les armes dans des combats qui ne sont pas les leurs.

Benoit Deuxant