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Des révoltes qui font date #41

Août 1900 // Émeutes raciales dans le quartier chaud de Tenderloin à New York

The Knick
The Haymarket Riot - gravure ancienne.jpg
Dans "Get the Rope", le septième épisode de la première saison de "The Knick", réalisé par Steve Soderbergh, l’hôpital est au cœur d’une émeute raciale qui enflamme spontanément un quartier de New York par un jour de canicule, à l’aube du XXème siècle.

Sommaire

Light Anatomy

The Knick – contraction de (hôpital) Knickerbocker –, est la chronique d’un établissement hospitalier new-yorkais à une époque de grands bouleversements scientifiques et techniques, et où la chirurgie, qui a marqué d’importants progrès, et est en quelque sorte la discipline reine, prestigieuse, qui s’accomplit parfois tel un cours magistral donné à un auditoire de praticiens et confrères. Pour le meilleur comme pour le pire.

Si d’inévitables jeux de rivalités et alliances se développent entre les chirurgiens chevronnés que sont Dr John « Thack » Thackery (Clive Owen) et Dr Everett Gallinger (Eric Johnson), The Knick, institution privée, se veut (sous l’impulsion de Cornelia, fille de son fondateur) à l’avant-garde en accueillant dans ses rangs le Dr Algernon Edwards (André Holland), un praticien noir sorti de Harvard. De même que sa direction laisse à ses médecins « vedettes », dans l’exercice de leur art, toute latitude pour innover ou expérimenter, tant par le recours à des méthodes chirurgicales nouvelles que par l’invention d’outils techniques révolutionnaires (Edwards est le concepteur d’un modèle de respirateur automatique), The Knick a par ailleurs fait installer l’électricité et sa lumière blanche, intense et inodore dans tous ses locaux, à une époque où l’éclairage sombre et odorant au pétrole est encore la norme.

Mais en cette période où la ségrégation régit l’ensemble des rapports sociaux entre WASP et gens de couleur, il n’est toujours pas très aisé pour un médecin noir d’exercer son art face à des patients blancs surpris, voire méfiants ou même hostiles. Et par ailleurs, Edwards a transformé, sans en avertir sa direction, une partie des sous-sols de The Knick en annexe « secrète » où il accueille, à ses frais, une patientèle noire à laquelle il offre des soins de meilleure qualité que ce qui leur est proposé dans d'autres centres hospitaliers, même dans New York « la cosmopolite ».

Par ailleurs, ses relations avec le torturé Dr Thack sont pour le moins compliquées et ce dernier, gros consommateur d’opiacés et habitué de salons chinois où prostitution et trafics en tous genres font bon ménage, a des réactions pour le moins imprévisibles.

Mais un évènement soudain, une étincelle (un simple accrochage), va mettre le feu à une poudrière sociale dans tout un quartier de la ville et placer l’hôpital dans l’œil d’un cyclone d'hystérie collective vengeresse et de lynchage public.

La forteresse assiégée

Dans un quartier proche mais identifié par une devanture de commerce comme celui de Haymarket Square (on y reviendra), un officier de police en civil nommé Sears, pourri jusqu’à l’os (il est lié à un réseau de prostitution) fait, avec insistance, des propositions à une femme noire qui attend son mari. Celui-ci, à son arrivée, réagit mal et, dans le début de rixe qui s’ensuit, blesse au couteau le policier, avant que le couple ne prenne la fuite.

Il n’en faut pas plus pour que, spontanément, tout ce qui ressemble à une personne de couleur se fasse aussitôt passer à tabac sous l’œil de policiers qui n’interviennent pas pour calmer les esprits, mais poussent à une vendetta publique après « l’assassinat présumé » d’un des leurs.

Et c’est une foule vindicative et vengeresse, brandissant des cordes de pendus qui convergent vers The Knick, poussant le corps blessé de Sears. Là même où, devant l’afflux soudain de blessés de couleur, l’équipe soignante a ouvert la salle commune à de très inhabituels nouveaux arrivants.

Sous les harangues d’une épouse qui crie vengeance et en appelle à pendre les coupables sans jugement (c.-à-d. tous les Noirs qui se feront attraper…), le policier, toujours inanimé, est amené en chambre individuelle dans l’attente d’un médecin, alors que le gros de la troupe s’échauffe toujours un peu plus au-dehors. Mais ni l’intervention d’Edwards (qui provoque immédiatement un haut-le-cœur chez Madame Sears) ni des autres médecins ne sauveront la vie du policier poignardé.

L’annonce de sa mort donne le signal d’un véritable assaut du Knick pourtant barricadé, forçant une poignée de docteurs, d’infirmières et de quelques membres du personnel de l’hôpital (ainsi que de Cornelia) à prendre la fuite avec leurs patients afro-américains par les caves et découvrir ainsi – pour ceux qui l’ignoraient – l’existence de l’annexe souterraine « bis ».

Un havre très provisoire, alors que le saccage du Knick est en cours par une foule haineuse, où l’on trouve d’ailleurs pêlemêle policiers en uniformes et pillards en quête de larcins faciles. La seule échappatoire sera d’arriver à faire transférer les blessés vers un hôpital tout proche qui… accueille les patients de couleur.

Underground Society

Mais en l’absence de chevaux (volés), la seule manière de tirer l’ambulance hippomobile est la traction humaine ! C’est donc ce colosse bourru de Tom, qui est chargé de la sécurité de l’hôpital, qui tirera de ses seuls bras une charrette bâchée que suivent à l’extérieur médecins et infirmières poussant des lits où les patients noirs sont dissimulés sous de simples linceuls au milieu de rues où le carnage se poursuit.

Le stratagème réussit et les patients arrivent au dispensaire refuge où l’équipe médicale blanche se joint au personnel du cru pour assurer les soins jusqu’à tard dans la nuit. Une nuit d’orage qui refroidit enfin les ardeurs vengeresses d'au-dehors.

Une étrange sensation de calme après la tempête revient, autorisant enfin l’expression de tout autre type de sentiments bien moins grégaires, par-delà même les indépassables clivages sociaux de l’époque.

Riot, riot, riot !

Dans cet épisode plutôt « spectaculaire » et basé sur des faits historiques, on ne peut s’empêcher de penser que les réalisateurs et producteurs de cette série aient voulu montrer la récurrence presque fatale d’évènements et de soulèvements de haine de ce type dans l’histoire contemporaine américaine. Si les auteurs ne pouvaient imaginer que des phénomènes en cascade liés à Black Lives Matter se produiraient la même année que l’une des élections présidentielles les plus tendues qu’aient connue les États-Unis, ils s’appuient sur un fait divers documenté, reconstitué pour les besoins de la série. — Yannick Hustache

Au début du XXème siècle, le quartier de Tenderloin à Manhattan, au cœur de New York, non loin de l'emplacement du Knickerbocker, est un haut-lieu de la nuit où s’exercent également trafics et commerces plus ou moins avouables. Ce nom est même passé dans le langage commun comme une façon de désigner le quartier chaud d’une métropole américaine. À cette époque, on y trouve de nombreux lieux de divertissement, salles de spectacle et de billard, casinos, boîtes de nuit et hôtels de passe. Pour certains puritains de l’époque, Tenderloin était même une sorte de nouvelle Gomorrhe ! Mais on y trouve aussi une congrégation de religieuses (vue dans The Knick). Parmi les clubs qui ont alors la cote, on trouve le Haymarket, un cabaret (et maison close) reconstitué dans la série comme une sorte de Moulin rouge local, et où Thack a ses habitudes. On trouvait également dans ce quartier une importante minorité afro-américaine plutôt de classe moyenne.

Dans les faits, le fil des évènements diverge quelque peu de la façon dont ils sont montrés dans « Get the Rope ». Le petit ami de la femme importunée par le policier en civil l’a d’abord frappé d’un gourdin, puis lui a porté quelques coups de couteau avant que le couple ne prenne la fuite. Et ce n’est qu’après l’enterrement de l’officier que des groupes de citoyens blancs, avec l'accord tacite des forces de l'ordre, ont commencé à s’attaquer aux Afro-Américains et à bouter le feu à quelques lieux fréquentés par eux. Une ligue de protection des citoyens s’est formée dans la foulée, mais aucun des recours en justice n’a abouti à une quelconque condamnation ! — Y. H.

Les auteurs montrent ainsi ce mal endémique qui remonte au sein de la société américaine telle une poussée de fièvre grippale à toutes les époques de son histoire, et la répression collective, avec parfois l’aval ou la passivité des autorités, qui s’abat sans crier gare, avec une consternante régularité, sur l’une de ses composantes sociales, la minorité noire.

Mais il y a néanmoins, dans « Get the Rope », quelques raisons d’espérer. Thack sort de sa réserve professionnelle habituelle et fait preuve d'un sens altruiste que personne ne lui prêtait. Mais il y a surtout cette incroyable scène de fuite secrète, où un convoi miraculeux centré autour d’une ambulance hippomobile, roulant à volets fermés et contenant des blessés noirs, tirée à dos d’homme par un colosse irlandais mal dégrossi (Tom), entourée d’un personnel soignant blanc (plus Cornelia et quelques médecins) poussant des lits de patients dissimulés sous un simple drap, et d’une religieuse, à laquelle s'agrippent des enfants de couleur apeurés, qui défie la populace avec sa seule croix, traverse presque par miracle un quartier plongé dans le chaos. Et c’est bien grâce à son sens inouï de la répartie et d’un culot énorme qu’une infirmière (Lucy) passe outre le barrage de quelques casseurs de nègres !

Un bien beau Radeau de la Méduse !

Yannick Hustache

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