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Portrait

Derroll Adams

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Derroll Adams

Derroll Adams ()

Portrait, folk, Etats-Unis, Derroll Adams

publié le

Portrait de l'homme au banjo à travers des textes décortiqués

Sommaire

Banjo Man

Chapeau de cowboy, bottes de cowboy
Veste en denim gorgée de traces de femmes
La façon dont cet homme chante me trouble l’esprit
Il est bon de savoir qu’il est mon ami

Venu à Paris depuis la ville de Portland
Il portait son banjo, jouant de gauche à droite

Trop de whisky, trop de vin
Il a trop voyagé tout au long de ce chemin

Poussant plus avant sur cette route à sens unique
Il portait le diable sur ses épaules

Il s’est trouvé une amie, douce et gentille
Et le voilà OK maintenant, se portant bien
(Allan Taylor)

L’homme au banjo, celui que David McNeil appelait l’homme au cœur tatoué tandis que Donovan parlait de lui en disant l’homme au banjo avec un tatouage sur la main, c’était Derroll Adams, un morceau de rocher américain venu se poser chez nous.
Il a définitivement posé son banjo le six février 2.000. C’est une page de l’histoire de la chanson américaine qui se tourne. Les grands noms d’une époque essentielle, ceux qui ont sculpté le genre, qui ont créé un folk song sensible, intelligent, engagé dans l’histoire des petites gens, ceux qui ont senti le lien entre chanson folk ou blues et musiques rurales ou country, s’en vont petit à petit, sur la pointe des pieds.

Derroll est de ceux là. Il a traversé trois quart du siècle avec un certain fracas, s’échouant lui-même sur plus d’un rivage, abîmant sa carcasse au passage, y laissant une part de son corps comme pour mieux renforcer son âme. Puis il est parti, au sortir d’une longue maladie, sans bruit.

La mort apparaît toujours comme la chose la plus banale qui soit. Comme si on fermait un dossier. Mais Derroll Adams nous a laissé sa voix, ses chansons, la douceur de son banjo à nul autre pareil. Il nous a laissé le souvenir de sa silhouette, sa casquette, sa moustache ou sa barbe, ses concerts tranquilles qui se déroulaient comme des veillées. Il nous a raconté ou chanté tant d’histoires. Il a égrainé tant de notes rondes et chaudes sur ce vieux banjo. Sa voix grave a délicatement allumé ses chansons comme une allumette qu’il aurait craquée sur autant de bougies. Ceux qui l’ont vu ou entendu ne l’oublierons jamais. Comment vous dire cette première fois, à Liège, une journée de printemps, quelque part dans les années 70. Un jour où le centre de la ville avait chassé les voitures pour qu’on y fasse la fête, entre piétons. Pour je ne sais plus quelle raison. Entre échoppes, bonimenteurs, bateleurs et musiciens, nous promenions une errance nonchalante. Soudain, j’ai entendu ce son. Il était là sous une galerie devant un parterre de gens assis. Un large chapeau, des pieds bottés qui frappaient le sol au rythme de ce banjo aussi fin que la stature de l’homme. Et cette voix, par dessous la moustache, cette voix qui épousait le cahotement subtil du banjo. A ses côtés, un musicien du coin jouait les cuillères. Nous sommes restés le temps de nous imbiber de cette chaleur communicative. Jamais, plus jamais, ce son, cette voix et cet instrument ne sont sortis de ma tête. Je ne l’ai jamais raté lorsqu’il se produisait près de chez nous. J’ai suivi sa discographie, j’ai compris l’importance de l’homme, de son répertoire, de son histoire. Une importance dérisoire, celle que j’aime, celle qui fait d’un chanteur le chantre d’une époque, le témoin invisible, imperceptible de son temps. Derroll Adams était tout cela, sans le vouloir, sans le savoir. Il n’était jamais que de passage. Entre deux femmes, entre deux voyages, entre deux verres, entre deux cuites, entre deux concerts, entre deux amitiés, entre deux ennuis avec les autorités. Jusqu’au jour où son cœur a pu se poser au nord de la Belgique, et se reposer contre celui d’une femme qui lui ouvrit le sien. Et soudain, l’homme prit un peu racine, si loin de son Oregon, si loin des chanteurs avec qui il avait roulé sa bosse.


Vieil homme au cœur tatoué

Tu lissais ta longue barbe de viking
En lançant des pièces sur le yi-kin
Quand les gourous, les satellites,
tous les tireurs d’élite
venaient pour te piquer des pickings

Vieil homme au cœur tatoué, tatoué
On t’a enfin jeté une bouée
Quand tu te noyais dans un verre
Au fond du port d’Anvers
Où ton bateau s’était échoué

Tu jouais dans les rues, j’étais ton roadie
On te volait souvent des mélodies
Le trio Kingston, Donovan
Venaient fumer tes havanes
Tu étais triste et tu l’as jamais dit

J’aurais dû t’écrire une lettre
Mais ma chanson t’arrivera peut-être
Quelque vagabond tôt ou tard
Sur un banjo guitare
La chantera pour moi sous ta fenêtre

Vieil homme au cœur tatoué, tatoué
On t’a enfin jeté une bouée
Quand tu te noyais dans un verre
Au fond du port d’Anvers
Où ton bateau s’était échoué
(David McNeil)

Né dans l’Oregon en 1925, il s’appelait Derroll Lewis Thompson. Dès le plus jeune âge, il fut confronté à des difficultés familiales : un père alcoolique que sa mère quitta pour un autre trop violent, puis, enfin, pour un certain George Adams, plus modéré, dont Derroll prit le nom. Sa vie sera vite active, d’autant plus que la guerre le surprend et qu’il entre dans l’armée, puis dans la marine. Il dira que la guerre lui a appris combien le monde n’était que mensonges. Il va s’essayer à une école d’art, espérant devenir peintre. C’est à cette époque aussi qu’il prend son premier banjo en mains. Sa mère l’avait acheté à une vieille dame et lui offrit à son retour de la marine. Il a déjà sa première épouse, son premier enfant et son premier banjo. Il écoute Jim Garland et Pete Seeger. C’est Seeger qui lui présente Garland, chanteur engagé, un des piliers de la chanson syndicaliste. Avec une passion pour la musique dans une poche, un penchant certain pour les femmes et une volée de boulots divers, sa vie va s’emballer. Véritable pierre qui roule, il fera mille jobs (chauffeur, peintre, bûcheron, décorateur, prédicateur, trappeur), consommera cinq ou six mariages, sera de nombreuses fois père et noiera le tout dans l’alcool.

Oregon

Ils ont traversé l’Atlantique
Sur des bateaux de bois.
Ils ont débarqué sur les rives orientales
Et virent que la terre était bonne.
La plupart s’installèrent,
Les autres poussèrent plus avant
À travers les Appalaches
En pleines contrées sauvages.
Certains en chariots
D’autres à pieds
Avec les chevaux pour le repos.
Certains furent abandonnés.
Les autres poussèrent
À travers le Mississippi
D’une largeur d’un bon mile
Pour faire face aux grandes plaines,
À la soif et la faim.
Beaucoup y périrent,
Et oui certains furent abandonnés.
Les autres poussèrent
À travers les Rocheuses,
Les plaines salées de l’Utah,
Les déserts du Nevada.
Et les plus hautes sierras virent
Que certains étaient abandonnés.
Les autres poussèrent

Jusqu’en Californie,
Des hommes qui ne connaissaient pas le repos.
L’océan pacifique
Arrêta leur infatigable
Mouvement vers l’est.
La plupart s’installèrent,
Les autres firent demi tour.
Certains pour se tourner vers le sud
Jusque vers le Mexique.
Mais ceux de mon sang
Dirent « nous partons
Nous installer dans l’Oregon ».
Les miens
S’installèrent en Oregon
Ceux de ma lignée.
(Tucker Zimmerman a composé cette chanson pour Derroll Adams)

Il rencontre Jack Elliott, Cisco Houston et Woody Guthrie au début des années 50. Il se lie d’amitié avec le premier et commence un duo qui tourne à travers les USA. Mais Jack Elliott se marie et quitte le pays pour l’Europe. En 1956, Elliott et sa femme invitent Derroll à les rejoindre. Les deux musiciens entament une longue tournée, ils enregistrent à Londres et à Milan. Puis se séparent et vivent chacun leur vie. Derroll commence son errance, entrecoupée d’histoires d’amour et de descentes aux enfers. Il ne rentrera jamais aux USA. On le verra en France, en Belgique, on le verra aux côtés de Donovan, comme deux paumés dans le sillage de Dylan lorsqu’il vient en Angleterre. Finalement, il échouera à nouveau sur le sol belge où sa femme Danny le sauve littéralement, le ramenant à la santé, à la raison et à une paternité assumée (sa fille Rebecca est aujourd’hui musicienne). Derroll est vivant, nous sommes dans les années soixante et il a enfin trois certitudes : l’amour d’une femme, la nécessité de ne plus toucher à l’alcool et le banjo comme meilleur ami et gagne pain.

Depuis lors il a compris qu’il était né pour chanter et nous l’a toujours magnifiquement prouvé. Il s’est fait des centaines d’amis, venus des quatre coins du monde. Avec ses voisins flamands, ses potes anglais ou américains, ses connaissances danoises et allemandes, sa renommée mondiale s’est assurée. Discrètement bien sûr, mais certainement. Même les Américains qui connaissent l’histoire du folk song ne l’ont pas oublié. Beaucoup de ses amis avaient eu cette délicate attention de lui rendre un hommage vibrant pour ses 65 ans. Il nous en reste un excellent CD partagé entre lui-même et Tucker Zimmerman, Youra Marcus, Allan Taylor, Bert Jansch, Wizz Jones, Roland Van Campenhout, Hans Theessink, Hamish Imlach, John Renbourn, Jacqui McShee, Danny Thompson, Happy Traum, Bill Keith, Wannes Van De Velde et bien sûr l’éternel Jack Elliott.

Il a laissé derrière lui des chansons ciselées comme autant de traces d’une vie dont les cicatrices ne peuvent que se chanter.
On se souvient toujours de cette simple chanson condamnant la guerre : « Portland town ». En hommage à un couple rencontré aux Etats-Unis et dont le seul enfant était mort à la guerre, il écrivit ce texte en pensant à ses trois premiers enfants laissés dans l’Oregon avec leur mère. C’est la simple histoire d’un gars qui a trois enfants, Frank, Jimmy et Johnny, qui les envoie à la guerre et qui termine la chanson en disant « je n’ai plus aucun enfant ». De par sa simplicité, de par sa justesse, de par son côté humain, « Portland town » a toujours été un des plus beaux hymnes anti-guerres.
Dans d’autres textes, le chanteur fait beaucoup allusion à ce passé difficile, à l’appel du voyage (The sky), à la solitude, à l’amour retrouvé (Love song), à l’avenir de nos enfants (The mountain). Il a trouvé le courage d’écrire une des plus poignantes chansons jamais écrites sur l’alcoolisme : « Twenty four hours a day ». Il y dit notamment que le whisky était la première chose du matin et la dernière du soir, il décrit sa descente aux enfers, son incapacité à s’arrêter (« when I began to notice ‘twas already too late »).  L’avant dernier couplet est une mise en garde :

« on a fini par m’en sortir
Une chance sur un million disent-ils
J’espère qu’aucun d’entre vous ne jouera jamais cette scène
C’est à coup sûr un chemin qui ne mène nulle part »

Cet homme, ce banjo man, s’est soigné en amour et en chanson. Mais il n’a pas enfermé ses secrets dans la caisse de son banjo. Il nous les a livrés depuis des années, petit à petit, en chansons tendrement ficelées. Aujourd’hui, il est parti et il nous manque. Il était devenu un personnage rassurant qu’on aimait rencontrer de temps en temps. Il nous reste ces parcelles de vie enregistrées, comme autant de témoignages qu’il partage avec nous. Il nous reste cette magnifique quête de paix, cet espoir de calme, chanté avec sa femme Danny sur le CD « Songs of the banjoman » :

« Les espoirs des enfants sont comme les feuilles vertes des arbres
elles se fanent vite et tombent sur le sol
venez vous reposer dans cette vallée solitaire
où plus jamais on ne pourra les trouver »
(The Valley)

Il est difficile de parler de Derroll Adams. On voudrait plutôt le faire entendre, le laisser chanter. On se souvient de ce que quelques grands chanteurs ont écrit sur lui ou pour lui et on se demande s’il est encore nécessaire d’en rajouter. Leurs images, leur amitié ne sont-elles pas suffisantes. On a déjà cité Allan Taylor et son « Banjoman » ou David McNeil et sa chanson « Vieil homme au cœur tatoué Donovan lui a dédié « Epistle to Derroll », une ballade imagée, féerique comme Donovan savait en écrire et chanter si poétiquement. C’est à lui que revient le mot de la fin.

Epistle to Derroll

Venez donc étincelantes étoiles
Qui vivez au fond de la mer bleue
Rampez jusqu’à moi j’ai une proposition à vous faire
Seriez vous prêtes à suivre la mer du nord
D’Angleterre en Belgique
Pour me rapporter des nouvelles de l’homme au banjo
Avec un tatouage sur la main

Le porte-parole des étoiles de mer
Prit la parole comme doit le faire un porte-parole
« Si nos honoraires vous agréent
alors certainement nous le pourrions
si vous brandissez un miroir
par-dessus le sable écaillé
vous aurez des nouvelles de l’homme au banjo
avec un tatouage sur la main »

« Venez donc étincelantes étoiles de mer
je sais que vos chemins sont tracés
peut-être est-ce à cause de votre profil astrologique,
parlez donc avec les bancs de harengs
vous en êtes capables, je le sais
et ramenez moi des nouvelles de l’homme au banjo
avec un tatouage sur la main »

L’aîné des étoiles de mer
Prit la parole, après un soupir,
« Jeune comme tu l’es mon garçon
tu as l’œil averti
tu dois certainement savoir qu’un miroir
est fait de sable
ces jeunes poissons se moquent de toi
à propos de cet homme au banjo »

« Viens alors toi l’ancienne étoile de mer,
arrêtez ces énigmes,
de nouvelles je me morfonds
et mon cœur se désole
tous sur le rivage silencieux,
aidez-moi si vous le pouvez
dites-moi si vous en savez
sur cet homme au banjo »

« A travers les sept océans
je suis une étoile, bien connue,
j’ai perdu nombre de « jambes »
et en ai regagné tout autant
étrange à dire mais récemment
je me suis rendu en pays flamand
et si vous êtes courtois
je vous dirai tout ce que je peux »

« Vous avez toute mon attention »
lui répondis-je avec joie,
ses frères étoiles scintillaient
dans le ciel sur la mer,
alors je m’assit là avec une attention
recueillie, sur le sable,
très impatient qu’on me parle
de l’homme au banjo

« J’ai vu cette main tatouée
par le hublot d’un navire
naviguant sur la haute mer
à travers les vagues si froides
j’ai entendu son banjo tinter
et sa voix si forte
mais vous devez venir en Belgique
pour serrer sa main tatouée »

« J’aimerais tant y aller
j’aimerais tant y venir
si je n’avais mes obligations
et le devoir de me montrer
je me réjouis de savoir qu’il va bien
mais je dois me rendre dans les terres
merci pour les nouvelles que vous m’apportez
de l’homme au banjo »

J’ai déambulé le long des sables du soir
Tandis que des nuages noirs comme le coke s’effaçaient
Pour faire place à la lune illuminant
Les amas de galets,
En pleine contemplation de chacun des mots
Que prononça l’étoile de mer
Des vents sifflants remplirent mes rêves
Dans ma couche de rêve.
(Donovan)


Etienne Bours

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