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« Some people think little girls should be seen and not heard »

Poly Styrene - X Ray Spex
De X-Ray Spex au Tigre et à Chicks on Speed en passant par les Slits, les Raincoats et Kleenex / LiLiPUT, quelques points de vue et points d'accroche sur le punk et le post-punk féminins

Sommaire

INTRODUCTION

- Chronologie, géographie

« Punk = 1976 » / variante : « Punk = 1977 »…
Oubliez-vite ces équations trop simplistes !

Il n'y a presque plus personne aujourd'hui pour croire encore que le punk serait tombé comme une météorite venue de nulle part – ou sortie du cerveau tortueux et calculateur de Malcolm McLaren – dans une arrière-cour poisseuse du quartier de Covent Garden à Londres, une nuit moite de l'été ou de l'automne 1976.

Trente ans plus tard, presque tous ceux qui se sont penchés sur la genèse du mouvement, ses signes avant-coureurs, sur les petits tremblements annonciateurs de l'éruption à venir se sont retrouvés à fouiner du côté des États-Unis et de la contre-culture de la fin des années soixante – voire pour « la graine de la graine », pour les pères spirituels des pères spirituels, jusqu'aux soubresauts des années cinquante. Dans sa sorte de thèse de doctorat chantée Complete History of the Development of Punk on The Lower East Side [1950-1975], le barde et dessinateur anti-folk Jeffrey Lewis va chercher les ancêtres de Richard Hell et de Patti Smith du côté du Velvet Underground, mais aussi d'autres francs-tireurs du folk barré et anti-establishment des années soixante tels que les Godz ou les Fugs, jusqu'au collecteur de musiques folk, populaires et autodidactes, Harry Smith à l'aube des années cinquante. Il n'y a pas que les Américains pour revendiquer la paternité souterraine du mouvement.

- Gestation, éclosion

Dans son récent documentaire Punk Attitude, Don Letts, le DJ rasta du Roxy Club londonien qui, par ses mix reggae à destination du premier contingent de punks londoniens, avait été à l'origine des multiples rapprochements entre punk, reggae et dub et qui en avait aussi profité pour filmer en Super 8 en ‘insider’ ces premiers balbutiements de la scène londonienne alors que celle-ci ne consistait encore qu'en une grande famille incestueuse de quelques dizaines d'aficionados (cf. The Punk Rock Movie) va chercher du côté du Velvet Underground (encore !), des Stooges, du MC5 et du rock 'n roll adolescent des années cinquante les racines des Ramones, de Suicide et des New York Dolls. En allant vite, on serait donc tenté d'en conclure que le punk a connu une longue gestation américaine avant de connaître une brève éclosion londonienne (le légendaire Roxy Club, la scène punk de Londres n'aura pas tenu plus de cent jours – ou, plutôt, cent nuits, intenses et électriques – avant que la presse à scandale, les teigneux tabloïds britanniques, n'entrent en scène et propagent par leurs articles catastrophistes le virus du mouvement vers des cohortes de suiveurs pas toujours très inspirés et futés – raillés dès 1978 par les Television Personalities dans la chanson « Part-Time Punks »).

Une opinion corroborée, de manière aussi lapidaire que cinglante, en trois lignes, par Jeffrey Lewis à la fin de sa pourtant très longue chanson-chronique susnommée :

« 75, 'Punk' fanzine begins and the whole thing moves over to England / England steals all the credit / That's how it goes / The End. » — Jeffrey Lewis

- Prolongations, survivances, résurgences

Et pourtant, ce raisonnement rapide s'avère lui aussi trompeur. S'il y a eu une explosion médiatique du punk à partir d'un épicentre londonien vers 1976-1977, si celui-ci a eu une longue genèse souterraine aux États-Unis, il serait malhonnête de se taire sur trente ans de prolongations, de survivances, de résurgences et plusieurs générations d'enfants et de petits-enfants spirituels. Tous ne tombèrent, heureusement, pas dans la caricature et l'auto-parodie. Sans les punks de 1976-1977, il n'y aurait sans doute pas eu – ou pas eu sous la forme qu'ils ont pris – Sonic Youth, The Ex, PJ Harvey, Beat Happening, Jeffrey Lewis, Lightning Bolt, Lucrate Milk ou Radikal Satan pour citer quelques noms variés dans le désordre.

- Punkettes, défricheuses de no man’s land insoupçonnés

Un autre angle d'approche pour considérer sous un œil plus bienveillant l'importance –musicale, mais aussi culturelle, politique et sociale – du punk britannique de la fin des année septante est de s'intéresser à la composante féminine du mouvement. En 1976, sur scène, puis vite sur disque et à la télévision, Poly Styrene, une jeune fille de dix-huit ans au look volontairement anti-glamour, un casque militaire sur la tête, un appareil d'orthodontie à plaquettes lui ponctuant les dents, hurle à qui veut l'entendre – et surtout à qui ne veut pas l'entendre ! – la première strophe de Oh Bondage, Up Yours : « 1, 2, 3 ,4… Some people think little girls should be seen and not heard ». Traduction littérale : « Certaines personnes croient que les petites filles devraient être vues et non entendues ». Traduction interprétative : « Certains s'évertuent à croire que les jeunes filles devraient être reluquées plutôt qu'écoutées ».

Si la musique du morceau – à l'exception des hurlements de saxophone de l'autre femme du groupe, Lora Logic, future fondatrice et meneuse d'Essential Logic – ressemble encore à ce que la majorité du public associe à la musique punk – c’est-à-dire un rock basique, rapide et bruyant, sur trois accords- il n'en traduit pas moins, en coulisses, une autre répartition des rôles selon les sexes. Les filles ont fini de n'être que les petites amies ou les groupies des musiciens et n'acceptent plus de n'être que des objets glamour répondant plus ou moins docilement aux « conseils » et injonctions de producteurs-mentors qui tirent les ficelles en les rabaissant, explicitement ou implicitement, au rôle de fragiles et séduisants pantins (« Je suis une poupée de cire, une poupée de son » faisait chanter Gainsbourg à France Gall)… X-Ray Spex est le groupe de Poly Styrene. C'est elle qui a rameuté les troupes, c'est elle qui compose les morceaux, elle qui donne sa vision du monde et ses instructions à ses musiciens masculins.

À la même époque – sur scène ou à la radio, mais seulement pas mal de mois plus tard sur disque – une autre jeune adolescente, Ari Up, âgée de quatorze ans seulement, pousse la logique encore un cran plus loin en réunissant les Slits (en français, les fentes) premier groupe 100% féminin non-télécommandé par un homme en coulisses et principales artisanes par leur métissage reggae/dub d'une première libération de la chanson punk de son carcan du « one, two, three, four » binaire et survolté. De manière générale, pour les garçons et les filles, le punk aura permis la révolution du do-it-yourself. Plus besoin de laisser la scène à des professionnels virtuoses aussi ennuyeux et soporifiques qu'ils étaient dextres et qualifiés. Plutôt une approximation bancale mais sentie, vécue et inspirée qu'une maîtrise technique utilisée à mauvais escient. Mais, même dans le contexte de ces nouvelles possibilités, les jeunes punkettes partaient avec une demi-longueur de retard sur les frères, leurs potes d'école et leurs petits amis. Si pour ces derniers, batteurs ou guitaristes par exemple, le punk a permis de passer de manière assez inattendue de leur chambre, de leur grenier ou de leur cave à la scène, pour elles le punk a carrément permis de passer, sans étapes intermédiaires, d'une série de tenaces a priori sur l'inconcevabilité de jouer de la batterie, de la basse ou de la guitare électrique, même dans un coin de leur maison, à la scène !

Et des groupes féminins tels que les susnommées Slits ou les Raincoats (qui partagèrent la même batteuse, Palmolive), ou leurs cousines zurichoises de Kleenex / LiLiPUT réussirent à transformer cette limitation technique initiale en atout, découvrant dans l'apprentissage autodidacte et accéléré de leurs instruments des no man's land insoupçonnés. Les filles auront ainsi été à l'avant-scène de la contamination du punk, de son ouverture forcée non seulement vers le reggae et le dub mais aussi vers la pop singulière et un certain funk angulaire déconstruit (cf. les Delta 5 de Leeds, amies et camarades de Gang of Four et des Mekons). Les Raincoats introduiront du violon, du balafon ou du kalimba dans les chansons de leur deuxième album Odyshape tandis que lorsque, à l'automne 1979, Barbara Ess et Gail Vachon formeront Y Pants, le plus anglais des groupes post-punk new-yorkais, elles joueront les instruments bon marché qu'elles ont sous la main: un piano jouet et un ukulélé!

À la fin des années septante, ne demandant presque rien à personne, profitant sans arrière-pensées de la si excitante nouvelle possibilité offerte à - presque - tout le monde d'exprimer sa vision du monde sur une scène ou sur un quarante-cinq tours, une série de filles, souvent très jeunes, ont saisi cette opportunité et en ont profité pour défricher des pistes d'évasion au cul-de-sac où une bonne partie du punk de base allait s'engouffrer sans réfléchir. Ce faisant, elles ont ouvert des voies et fait sauter des verrous qui ont rendu l'accès à l'expression musicale plus facile à pas mal de musiciennes au cours des décennies suivantes.

Philippe Delvosalle
(article écrit à l'origine en 2007)

photo du bandeau : Poly Styrene (X-Ray Spex) - image de la campagne de financement participatif pour le documentaire Poly Styrene: I Am a Cliché de sa fille, Celeste Bell, et de Paul Sng


PLAYLIST

- Don Letts : The Punk Rock Movie (Angleterre, 1977-79)

« Every generation needs its own soundtrack. In 1977 punk rock was it. It inspired some people to pick up guitars, I was inspired to pick up a movie camera »... ainsi s'exprime Don Letts, réalisateur de ce document. Légendaire disc-jockey rasta du Roxy Club à Londres et un des principaux artisans du rapprochement punk / reggae, il filme ici en Super 8, soit sur leur scène-fétiche de Covent Garden, soit sur les routes de la tournée « White Riot » des Clash – en compagnie des Slits, des Buzzcocks et de Subway Sect – le premier quarteron de punks britanniques comme aucun journaliste parachuté de l'extérieur de la "scène" n'aurait pu le faire. Parmi ces instantanés bruts, les apparitions en local de répétition et sur les planches des Slits - encore beaucoup plus rock (carrées et angulaires) que sur Cut, leur premier album de 1979 - crèvent l'écran, menées par une Palmolive (future membre des Raincoats) impressionnante de poigne et de détermination féline à la batterie. Sans oublier une version live brutale et furieuse de « Oh Bondage, Up Yours » de X-Ray Spex, avec Poly Styrene et Lora Logic aux avant-postes…


- X-Ray Spex : Germfree Adolescents (EMI, 1978)

Au moment d'enregistrer ce premier album, Poly Styrene – dix-huit ans et chanteuse de X-Ray Spex - a déjà viré Lora Logic – seize ans et saxophoniste- qui ne tardera pas à fonder Essential Logic (cf. ci-dessous). Un saxophoniste masculin est chargé de rejouer presque note à note des décalques des lignes de sax imaginées par Lora et qui par leurs envolées à la fois lyriques, débridées et rugueuses donnaient au groupe un son totalement inédit dans le milieu punk. Désormais seule maîtresse à bord, Poly Styrene éructe avec « sa voix qui pourrait forer des trous dans le béton armé » (dixit un journaliste), des chansons aux préoccupations brutes de l'adolescence, ce moment de la vie où il est sain que l'enfance entre sans freiner en collision frontale avec l'âge adulte. Des chansons en forme d'instantanés sur la société de consommation et la société médiatique (TV, magazines, publicité, etc. ) du milieu des années septante et la place – étroite et encorsetée – que celles-ci laissent à une jeune adolescente (« I am cliché », « I am a poseur », « Art-I-ficial » ou encore « Age » ou « Identity », etc. ).

Une vingtaine d'années plus tard, Oh Bondage, Up Yours sera repris par Free Kitten (Yoshimi des Boredoms, Kim Gordon de Sonic Youth et Julia Cafritz de Pussy Galore) et Germ Free Adolescents – la chanson – par Squad Femelle, groupe parallèle de Dominique A et Françoiz Breut…

- The Slits : Cut (Island, 1979)

La petite histoire (ou la rumeur, amplifiée par l'effet « boule du neige » né du copié-collé d'informations sur Internet? Je n'étais pas là pour vérifier !) veut qu'une nuit de 1978 toutes les façades des majors du disque à Londres aient été peinturlurées du graffiti « Sign the Banshees, Now! ». Au même moment, alors que les Clash, les Damned ou les Buzzcocks avaient tous déjà sortis deux albums, un autre groupe punk féminin de la première heure – même totalement féminin, celui-ci – attendait aussi d'être signé et de pouvoir sortir son premier album: les Slits. Actives depuis 1976, ce n'est qu'en 1979 qu'elles sortiront leur premier LP "Cut" sur le label britannico-jamaïcain Island. Le label qui misait beaucoup sur les filles confia la production du disque à Dennis Bowell, guitariste reggae et complice, occasionnel ou régulier, du Pop Group et de Linton Kwesi Johnson. La petite histoire (ou la rumeur, encore… ) veut que la batteuse Palmolive (à voir à l'œuvre en répétition et en concert dans The Punk Rock Movie – cf. ci-dessus) quitta le groupe pour rejoindre les Raincoats pour marquer sa désapprobation vis-à-vis de la session de photos en amazones (pagnes, seins nus et boue) prévue pour la quelque peu racoleuse - et désormais fameuse - pochette du disque. Elle fut remplacée par Budgie, futur complice fidèle de Siouxsie. Musicalement, les chansons reggae-dub des Slits portent ici la marque du pari de leur firme de disque et des conditions professionnelles d'enregistrement de l'album: un peu moins punk / un peu plus dub, moins abrasives / plus rondes que les versions live ou radio (The Slits - Peel Sessions). Ce changement d'angle n'empêche pas Cut de rester un grand disque d'un grand groupe singulier et défricheur.


- The Slits : The Slits [= Once Upon a Time in a Living Room] (Y Records, 1980)

Sorti sur Y Records, le label du Pop Group, un disque quasiment sans titre dans une pochette quasi-blanche - faisant même croire à certains qu'il s'agit d'un album pirate. Le titre « Once Upon a Time in a Living Room », un des multiples bouts de phrases griffonnés sur les ronds centraux du LP est celui qu'a retenu l'essayiste musical Greil Marcus dans Lipstick Traces, son livre sur les résonances secrètes du situationnisme et du punk, de Guy Debord aux Sex Pistols (et aux Slits). Beaucoup plus maladroit, amateur, de bric-et-de-broc que leur tardif premier album pour Island (cf. ci-dessus), il est séduisant de croire en effet que ce disque a été enregistré une après-midi de déconnade décomplexée et inventive dans l'un ou l'autre salon (living room). Pour Marcus comme pour une poignée d'autres paires d'oreilles décalées, la captation de ce moment suspendu de spontanéité bordélique fait de ce disque le meilleur des Slits: « Ce drame comprimé, entre embarras et anticipation, hésitation et panique, silence et son, c'est ça le punk ».


- The Raincoats : The Raincoats (Rough Trade, 1979)

En 1979, quatre jeunes filles dont Palmolive, transfuge des Slits à la batterie, sortent un premier album éponyme produit par le déjà vétéran – pré-punk – du rock conceptuel faussement maladroit, Mayo Thompson (au sein de Red Krayola, fondé au Texas en 1966, toujours actif à Londres en 1979… et toujours actif aujourd'hui en 2007!). En onze chansons, dix compositions propres et une reprise de Lola des Kinks, Ana da Silva, Gina Birch, Palmolive et Vicky Aspinall se posent en petites nièces de Red Krayola avec une sorte de punk parfois vindicatif ou subtilement revendicatif mais ne tombant jamais dans la caricature d'une sauvagerie feinte ou surjouée. Les Raincoats assument plutôt la fragilité et la singularité émanant d'une approche à la fois réfléchie et directe de l'acte musical. Si les Slits creusaient des tunnels entre le punk et le reggae, les Raincoats tirent des ponts de singe entre le punk et la pop. Comme le saxophone de Lora Logic (qui joue ici sur un morceau) donnait un son à part à la musique de X-Ray Spex – puis d'Essential Logic – il y a ici le violon de Vicky Aspinall qui donne une texture sonore particulière à ce disque. Cette dernière rejoignit le groupe après avoir lu une petite annonce chez Compendium, une librairie engagée de Londres : « Female musician wanted: no style but strength ». Thématiquement, à une époque ou p.ex. les Clash entourent d'une aura romantique l'acte politique, les Raincoats dans des chansons comme « In Love » ou « Black and White » dé-romantisent la passion amoureuse en en éclairant aussi les facettes pathologiques ou aliénantes.

Quinze ans plus tard, au début des années nonante, Kurt Cobain, grand fan du groupe, fit ressortir leurs trois albums, se partageant – avec Kim Gordon – l'écriture des notes de pochette de la réédition du premier album. Et dans la foulée, Courtney Love, reprit la chanson « The Void » avec son groupe Hole.


- The Raincoats :
Odyshape (Rough Trade, 1981)

Le premier album des Raincoats (cf. ci-dessus) était paré d'une pochette de chorale d'enfants chinois peinte par le dessinateur Pang Hsiao-Lin. Deux ans plus tard, le groupe sortit, toujours sur l'incontournable label d'alors Rough Trade, un deuxième LP orné d'un paysan peint par le Malevitch d'avant les carrés noirs. En 1981, Palmolive a aussi quitté les Raincoats et est remplacée par Ingrid Weiss mais, surtout, le groupe est bien inséré dans la grande famille communarde autour de Rough Trade: sur Odyshape, elles reçoivent la visite de Robert Wyatt, de Charles Hayward de This Heat ou de Richard Dudanski de PiL, tandis que la même année Gina Birch et Lora Logic vont prêter main forte à Red Crayola sur l'album Kangaroo. Sur Odyshape, entourées de leurs invités, les filles vont encore plus loin dans la libération de leur instrumentarium pop-punk des dogmes de la sainte trinité guitare-basse-batterie: on peut y entendre non seulement du violon mais aussi des instruments africains comme le balafon ou le kalimba…

En 1995 et 1996, remises sous le feu des projecteurs par l'enthousiasme de Kurt Cobain, les Raincoats ressortiront un e.p. quatre titres puis un album en compagnie de Steve Shelley, batteur de Sonic Youth (qui les rejoint derrière les toms et sort le e.p. sur son label Smells Like Records).

Plus récemment, en 2004, Ana da Silva sortit l'excellent album The Lighthouse sur le label des Chicks on Speed (cf. plus bas, compilation Girl Monster): une femme d'une cinquantaine d'années y révèle avoir appris de nouveaux outils d'expression (l'électronique) et les avoir domptés pour évoluer sans se trahir. Très beau, très touchant. Presque exemplaire.

- Kleenex / LiLiPUT (compilation Kill Rock stars, 2010)

En cette fin des années septante, l'envie pour des jeunes filles de se prendre en mains pour s'exprimer par la musique ne se limita ni à Londres, ni à l'Angleterre, ni au monde anglo-saxon… Les villes de l'Europe continentale aussi furent contaminées. Même Zürich en Suisse alémanique ! La saxophoniste Marlene Marder et deux jeunes cinéastes expérimentales (issues de la même école d'art que les plasticiens Fischli & Weiss avec qui elles collaboreront), Klaudia Schiff et Lislot Ha y fondent Kleenex et y sortent en 1978 le e.p. quatre titres Beri Beri dont un exemplaire sera usé jusqu'à la corde par John Peel sur les ondes de Radio One. Et c'est assez logiquement que le groupe rejoint bientôt la famille d'adoption qui lui va le mieux… Rough Trade Records, of course! Le groupe tourne avec les Raincoats et Spizz Energy en Angleterre et avec Scritti Politti et Red Krayola (Mayo Thompson produira l'un de leurs 45 tours) sur le continent. En 1981, la multinationale Kimberly Clark, détentrice légale du nom de la marque de mouchoirs en papier oblige le groupe à changer de nom. Les zurichoises continueront désormais sous l'appellation LiLiPut. Musicalement, Kleenex / LiLiPut se situe quelque part entre les Raincoats et les Slits: des chansons courtes et directes, simples, à la fois grossièrement dégrossies et entraînantes (catchy). La touche personnelle du groupe se situe dans certaines rythmiques « africanisantes » ou « tribalisantes » de leurs morceaux tardifs et un petit côté Dada (né soixante ans avant le groupe, au Cabaret Voltaire, à… Zürich) dans les pochettes et les paroles de certains morceaux (« Hotch-potch, Hugger-mugger, Bow-wow, Hara-kiri, Hoo-poo, Huzza, Hicc-up, Hum-drum, Hexa-pod, Hell-cat, Helter-skelter, Hop-scotch » – paroles de la chanson « Split »).

Au début des années 2000, c'est sur un des labels-clés du mouvement riot grrrl des années nonante, Kill Rock Stars, que sortira la compilation CD des morceaux du groupe. Ici aussi, une filiation qui a du sens.


- Essential Logic : Fanfare in the Garden (compilation Kill Rock Stars, 2003)

Au début de 1978, après avoir quitté (s'être vu demander de quitter) X Ray Spex, la saxophoniste Susan Whitby – alias Lora Logic – fonde Essential Logic ne s'entourant cette fois-ci (les leçons de la rivalité féminine avec Poly Styrene dans X-Ray Spex ?) que de musiciens masculins. Mais, Lora Logic est bien aux commandes, à l'avant-plan, prouvant au passage que son chant n'a pas grand chose à envier à son jeu de sax. Quelques singles et un album plus tard, en 1981-1982, Lora Logic enregistre encore deux disques sous son seul nom en compagnie e.a. de Charles Hayward de This Heat. Et réciproquement, Lora Logic est aussi régulièrement invitée à venir innerver les chansons d'autres groupes-clés de l'époque (Raincoats, Swell Maps, Red Krayola, les finlandais de Kolla Kestää, etc.) de marbrures de saxophone.

En 2003, alors que Susan / Lora est depuis le début des années quatre-vingt (comme Poly Styrene, d'ailleurs!) une adepte des Hare Krishnas, le label américain Kill Rock Stars sort une quasi intégrale en deux CD de son activité musicale passée (et, même, plus récente). Une belle occasion de réentendre ou de découvrir des perles comme « Brute Fury » et « Aerosol Burns ».


- Delta 5 : Singles and Sessions 1979-81 (Compilation Kill Rock Stars, 2006)

Le post-punk féminin anglais ne fut évidemment pas que cantonné à Londres. Ainsi, Delta 5 fut un quintet formé à Leeds en septembre 1978 par trois jeunes filles et deux comparses masculins. Beaucoup plus que leur répartition femme/homme, c'est la répartition des instruments qui étonne au premier abord: deux guitares et deux basses. Cet instrumentarium permet à leur musique comme celle de leurs amis et complices des Mekons et de Gang of Four de lorgner du côté d'un punk / funk groovy dans la forme et politiquement gauchiste dans ses contenus. Multipliant les apparitions lors de concerts de soutien (p.ex. pour le mouvement « Pro Choice » militant pour les droits des femmes à décider elles-mêmes de leur désir d'enfants, ou pour Rock Against Racism), le groupe se frotte régulièrement au gros bras fascisants assez nombreux et vindicatifs dans la ville industrielle en décrépitude qu'était Leeds à cette époque :

I do know that there was a strong National Front contingent in Leeds, and there was a lot of violence and aggression and a few ugly fights. I remember a gang trying to disrupt a Mekons gig by goosestepping toward the front of the stage, clearing the dance floor and Sieg Heiling at the front of the stage ... Wankers ... I got called a ‘Communist witch’ by one of them and took it as a compliment. This was a national problem, though, and in response to all this racist aggression, Rock Against Racism was formed. — Ros Allen, bassiste interviewée par Perfect Sound Forever en 1996

- Y Pants : Y Pants (Compilation Periodic Documents, 1998)

Le trio new-yorkais Y Pants trouve très naturellement sa place au sein de cette sélection très orientée – un choix assumé – vers la veine décomplexée et de guingois du post-punk féminin britannique. Les Y Pants sont le groupe de filles le plus anglais – ou le plus européen – de l'époque à New-York. Leur musique se connecte beaucoup plus clairement aux univers sonores, poétiques et politiques des Raincoats, de Lora Logic, de Kleenex / LiLiPut ou des enregistrements les plus « gling-gling » des Slits qu'aux musiques de Patti Smith ou des Talking Heads de Tina Weymouth par exemple. Même si Barbara Ess était la compagne et la complice musicale de Glenn Branca, un des pontes de la No Wave, compositeur de symphonies post-wagnériennes pour orchestres de guitares électriques, sa musique se situe aux antipodes du spectre sonore. Quand en 1979, Barabara Ess, Virginia Piersol et Gail Vachon – elles-aussi, comme les Kleenex, étudiantes en école d'art – décident de monter un groupe malgré leur non-maîtrise des codes usuels de la musique (virtuosité, solfège, etc. ), elles optent pour le son plutôt rachitique d'un ukulélé, d'un piano-jouet et d'une batterie-jouet – et de simples mais superbes harmonies vocales en équilibre instable sur le fil de la justesse. Ce qui n'implique en rien que leur musique ne soit que ludique, légère ou rigolote. Les filles chantent Brecht (« Barbara's Song ») ou Emily Dickinson (« The Fly ») ou – dans un registre plus doux-amer – la parfois pénible condition de petite amie d'un garçon qui n'arrête jamais vraiment d'être un chasseur à l'affut (« When I'm with my guy and he watches all the pretty girls go by... / Well I feel so hurt deep inside, I wish that I could die ! / Not a word do I say... / I just look the other way ! / 'Cause that's the way boys are ! / That's the way boys are ! » – reprise d'une chanson désillusionnée de Leslie Gore, sorte de cousine américaine de Sheila, Françoise Hardy ou France Gall dans les années soixante).

Après l'éphémère existence du trio, Barbara Ess fut surtout active dans le champ des arts plastiques (e.a. un cycle de photos troublantes intitulé I Am Not This Body). En 2002 cependant, en compagnie de la cinéaste expérimentale Peggy Awesh elle sort Radio / Guitar fascinant album de paysages sonores nocturnes et plombés, à la guitare électrique et aux ondes radio (on aurait pu s'en douter… ) sur Ecstatic Peace, le label de Thurston Moore et Byron Coley.

- Don Letts : documentaire Punk Attitude (Angleterre – États-Unis, 2005)

Trente ans après son film en super 8 tourné dans l'œil du cyclone, le rasta-punk Don Letts prend du recul pour replacer le mouvement punk dans une perspective historique plus large, avec un avant et un après, une filiation d'ancêtres et de petits rejetons spirituels, plus ou moins dignes ou louches selon les cas. Les qualités et les défauts sont à la mesure de cette forme classique du documentaire télévisuel anglo-saxon empruntée ici (images d'archives / interviews / images d'archives / interviews / etc. ) : un objet plus didactique et argumenté mais aussi plus tiède et moins vibrant que son film autodidacte d'époque. Parmi les intervenants, quelques voix de femmes se souviennent: Ari Up (Slits), Poly Styrene (X-Ray Spex), Siouxsie Sioux, Chrissie Hynde (Pretenders) ou la journaliste-cinéaste Mary Harron.

- compilation Girl Monster (Chicks on Speed Records, 2006)

Comme le titre précédant, cette anthologie en forme de triptyque (et une soixantaine de morceaux) propose une filiation – même si celle-ci est différente du reportage de Don Letts. Là où Punk Attitude cherche les secousses prémonitoires et les répliques – au sens géologique du terme – des cent jours d'éruption du volcan punk londonien, la compilation Girl Monster se focalise sur la composante féminine – voire féministe – en suivant le fil de cette histoire uniquement vers l'aval, des défricheuses de la fin des années septante (Slits, Delta 5, Raincoats, Vivien Goldman, Tina Weymouth, Malaria… ) à leur petites cousines électro-féministes des années nonante ou zéro (Chicks on Speed, Erase Errata, Le Tigre, Björk, Kevin Blechdom, etc. ).

Enfin, en guise de livret intérieur, une sorte de fanzine-journal-dazibao propose un essai-manifeste de Jason Gross intitulé « A Woman's Place Is On The Stage ». Celui-ci commence par une longue citation de Geoff Travis, patron des disques Rough Trade qui permet de comprendre pourquoi son label fut, à la charnière des années septante et quatre-vingt, une sorte de paradis de l'égalité des sexes et de chaudron bouillonnant d'une scène débordante d'imagination et de liberté :

« Women were relatively empowered by punk. I don't think I've ever seen a band like the Slits before. I think punk gave them the impetus. We just had respect for women. We didn't see any reason why women couldn't be equally good at making music as their male counterparts. We were very open to it at Rough Trade. I feel comfortable around women. I think men who don't experience a culture where women are strong are missing out on the beauty in life. We encourage them. We liked the fact that there were women in bands. It was just part of our mind-set. We'd hear labels saying ‘We don't need another woman artist, we already got one.’ So you think, great, why would you want another rock band when you already got one? It was a conscience thing for us - it was just our conscience saying it was the right thing to do. I think the kind of music that women make is different from the kind that men make. » — Geoff Travis, Rough Trade records

Que rajouter ?

Philippe Delvosalle
novembre-décembre 2007


À lire (papier) :

- Greil MARCUS : Lipstick Traces – Une histoire secrète du vingtième siècle (1989 – ed. française aux Editions Allia, 1998)

- Simon REYNOLDS : Rip It Up and Start Again (2006 – éd. française aux Editions Allia, 2007)

Et sur Internet :

http://ripitupandstartagainbysimonreynolds.blogspot.com/ (notes de bas de pages et mise-à-jour du livre de Simon Reynolds évoqué ci-dessus)

Quelques autres noms, quelques autres pistes

Des « précur-sœurs » new-yorkaises :
Velvet Underground (encore plus pour Moe Tucker à la batterie que pour Nico au chant), Nico, Patti Smith, Yoko Ono…

D'autres punkettes anglaises de la première vague :
Siouxsie and the Banshees, Au Pairs, Girls At Our Best!,

Du côté de la No-Wave new-yorkaise :
DNA (Ikue Mori), Teenage Jesus and the Jerks (Lydia Lunch), Bush Tetras (Pat Place et Cynthia Sley), Ut…

À l'articulation du post-punk et de la new wave :
Young Marble Giants (Alison Statton), Lizzy Mercier Descloux, Family Fodder (Dominique Levillain), Elli & Jacno (Elli Medeiros), Malaria (Gudrun Gut)…

Mi-années nonante, des filles spirituelles: les riot grrrls :
Huggy Bear, Bikini Kill, Bratmobile, Mecca Normal…

Début des années zéro, d'autres filles spirituelles :
Chicks on Speed, Le Tigre, Erase Errata, Lesbians On Ecstasy…

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