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Médiagraphie « Sauvage ? » (chapitre 2b) : Enfance et mondes sauvages

"Sauvage ?" chapitre 2b - Alexandre Galand - Delphine Jacquot - Le Seuil Jeunesse
Tout au long de ces mois de juin et de juillet, PointCulture rebondit en musiques et en cinéma aux différents chapitres du livre "Sauvage ?" d'Alexandre Galand et de l'illustratrice Delphine Jacquot. Après les créatures des bois du premier volet, les "sauvages" des autres continents aux yeux des explorateurs et colonisateurs européocentristes, place aux "enfants sauvages" (et aux enfants intercesseurs privilégiés avec les animaux sauvages)

Sommaire

A- Enfants sauvages

François Truffaut : L’Enfant sauvage - Werner Herzog : L’Énigme de Kaspar Hauser

Tous les enfants sauvages n’ont pas eu la chance d’être élevés par des animaux, certains ont été élevés par des hommes dans des conditions inhumaines. C’est le cas de deux exemples célèbres, tous deux relatés au cinéma, de manières très différentes : Victor de l’Aveyron, dont l’histoire est racontée par François Truffaut dans son film L’enfant sauvage et Kaspar Hauser, dont la vie mystérieuse a été portée à l’écran par Werner Herzog dans L'Énigme de Kaspar Hauser. Les deux ont plusieurs traits commun avec les enfants sauvages, comme l’absence de langage, mais également plusieurs différences majeures, à commencer par le fait d’avoir grandi dans l’isolement et la solitude.

Le premier est capturé peu avant l’an 1800 par des chasseurs, une première fois dans le Tarn, puis une deuxième fois, après une fugue, dans l’Aveyron. L’enfant, qu’on estime avoir neuf ou dix ans, est muet et sourd, il se déplace à quatre pattes et se nourrit de plantes, il est hirsute et semble souffrir d’un retard mental. Trimballé d’orphelinats en institutions médicales, il est sauvé de la curiosité malsaine de la foule par le docteur Jean-Marc Gaspard Itard qui entreprend de le sortir de son « état de nature » et de lui donner une éducation civilisée. Le film oppose le monde du dehors, sauvage et primitif, à celui du dedans, bienveillant mais contraignant et complexe. Persuadé qu’il ne s’agit nullement d’un idiot, mais d’un enfant « normal » dont le retard est dû à sa privation de contacts humains durant de nombreuses années, le docteur Itard le traite non comme un animal à apprivoiser mais comme une victime de mauvais traitements à « resocialiser ». Victor présente plusieurs traits qui confirment cette hypothèse : il n’est nullement adapté à la survie dans la nature, craint l’eau et les hauteurs, mange des aliments cuits, et manque de réflexes basiques. Il est par contre couvert de cicatrices qui témoignent d’actes intentionnels d’une grande violence à son égard, comme si on avait tenté de le tuer. Si le film prend quelques libertés avec la vie de Victor, il est toutefois en grande partie scrupuleusement basé sur les écrits du docteur Itard dont le rôle est interprété par Truffaut lui-même. Après de nombreuses recherches pour trouver un enfant, de préférence un acteur non-professionnel, pour interpréter Victor, c’est le jeune Jean-Pierre Cargol, le neveu du guitariste Manitas de Platas, qui sera repéré dans un camp de gitans près de Montpellier. [BD]

L'Énigme de Kaspar Hauser (dont le titre original : Jeder für sich und Gott gegen alle, littéralement « Chacun pour soi et Dieu contre tous » est beaucoup plus violent) est également un cas étrange, éloigné du schéma « classique » de l’enfant ensauvagé, élevé dans et par la nature. Cas célèbre à son époque, comme Victor de l’Aveyron, le jeune adolescent apparait un jour de mai 1828 dans les rues de Nuremberg. Le garçon est propre, vêtu modestement mais correctement, mais il peine à se tenir debout et à marcher, et grogne plus qu’il ne parle. Il tient à la main des lettres qui le désignent comme un orphelin élevé par charité par un paysan des environs et envoyé, ses dix-sept ans accomplis, dans la ville où son père soldat aurait été autrefois caserné. Les autorités refusent de croire à cette version des faits et l’emprisonnent dans un premier temps comme imposteur. Ici encore c’est un enchaînement de circonstances qui fera libérer Kaspar par le bourgmestre de Nuremberg, qui le confiera à son tour au philosophe Georg Friedrich Daumer. Une autre histoire va alors émerger du récit que fera peu à peu l’adolescent, au fur et à mesure qu’il recouvre le langage. Il raconte avoir passé les premières années de sa vie enfermé seul dans une cave, et n’avoir eu pour tout contact humain que la visite épisodique d’un homme vêtu de noir qui, un jour, lui a appris à marcher et à écrire son nom, avant de le libérer pour ensuite l’abandonner dans la ville. La croyance populaire a décrypté le cas de Kaspar Hauser comme l’histoire de l’enfant caché d’une famille noble ou riche, peut-être le rejeton adultérin d’une maison royale. La tentative d’assassinat dont il sera victime quelque mois plus tard contribuera à enflammer encore l’imagination, et il meurt poignardé dans des circonstances étranges en 1833 sans que l’énigme soit élucidée. Plusieurs centaines de livres et d’articles tenteront de résoudre le mystère. Werner Herzog choisit d’illustrer la version populaire dans ce qu’elle a de plus romanesque et de plus inquiétant. Son film part de la captivité telle que racontée par Kaspar Hauser lui-même, pour retracer son destin, dans lequel l ’« homme en noir » intervient à plusieurs reprises. Comme dans L’Enfant sauvage sorti quatre ans plus tôt, il fait appel à un acteur non-professionnel, Bruno Schleinstein, pour le rôle principal. Mais contrairement à Truffaut, Herzog ne montre que peu d’espoir dans le sauvetage par l’éducation de l’enfant trouvé, et présente sa réintégration dans le monde « civilisé » comme vouée à l’échec. Malgré ses progrès brillants, ses idées originales, et son amour de la musique, son adaptation à la société qui l’a rejeté enfant est impossible. [BD]


Rudyard Kipling : Le Livre de la jungle (et trois de ses adaptations cinématographiques)

Parus en 1894 et 1895, Le Livre de la jungle et Le Second Livre de la jungle, probablement les œuvres les plus connues de Rudyard Kipling (1865-1936), sont deux recueils de nouvelles apparentées à la fantasy. Un enfant sauvage y apparaît à plusieurs reprises : c’est Mowgli (« Petite Grenouille »), un garçon indien [1]. Abandonné dans la nature, le jeune enfant est élevé par des loups. Un jour, la meute apprend le retour du tigre Shere Khan sur leur territoire. Celui-ci hait les humains, notamment à cause de la blessure que lui infligea le père de Mowgli. Soucieux de préserver la vie de l’enfant, les loups le confient à Bagheera, la panthère noire, pour le guider et l’aider à retrouver les siens, les hommes. L’ours brun Baloo se joint à l’aventure, lui qui enseigne volontiers la loi de la jungle aux louveteaux. Les deux animaux protégeront Mowgli durant ce périple initiatique aux multiples épreuves… car Shere Khan, le tigre redouté, n’est pas le seul danger dans cette jungle merveilleuse, vue et vécue par un enfant un peu insouciant. Est-ce par son « innocence » ou parce qu’il connaît la loi de la jungle que Mowgli parle et comprend la langue des animaux ? …

Zoltan Korda : Le Livre de la jungle (1942)

Une première adaptation cinématographique du Livre de la jungle paraît en 1942. C’est le cinéaste anglais d’origine hongroise Zoltan Korda qui la réalise et le premier rôle – Mowgli – est attribué à Sabu Dastagir, l’enfant-star de la London Films. Il signe ici sa quatrième participation pour cette compagnie de production fondée par Alexander Korda, le frère du cinéaste. Avant cela, il y eut Le Voleur de Bagdad (1940) et Alerte aux Indes (The Drum, 1938). Quant à sa première apparition dans un film, le jeune Indien (cornac dans la vraie vie et âgé d’à peine 12 ans !) la doit à Robert J. Flaherty qui le choisit pour interpréter le rôle principal d’Elephant Boy (sorti en 1937).

Dès les premières minutes du film, ce qui frappe l’œil, ce sont les couleurs poussées à outrance, grâce à une nouvelle technique du Technicolor. Nous sommes bien dans un monde merveilleux. Cependant, l’adaptation de l’œuvre littéraire n’a pas été chose facile pour faire coexister, à l’image, des humains et des animaux « sauvages ». En réalité, la plupart sont domestiqués ou filmés dans un environnement façonné par l’homme, et certains sont factices : un crocodile et deux serpents mécaniques enrobés de caoutchouc. Dans cette version, Mowgli retrouve très vite la compagnie des hommes [2], découvre leurs turpitudes et observe leur difficile cohabitation avec le monde naturel. [MR]

Que trouve-t-on dans le livre de la vie si ce n’est la guerre de l’homme contre la nature ? La lutte entre le village et la jungle ? — le conteur d’histoires qui narre l’aventure de Mowgli au début du film

(Cet homme repenti avoue son erreur de jugement, lui qui vouait une haine irrationnelle envers le garçon sauvage)

Tout au long du film, il est question d’empiètement de l’homme sur la vie sauvage. L’humain n’a que faire de la jungle et étend son territoire comme il l’entend. Dans cette première adaptation (réalisée pendant la Seconde Guerre mondiale), l’homme est traître, agressif, cupide, et n’hésite pas à jeter ceux de son propre sang dans la « fleur rouge » (le feu). Mowgli, ostracisé parce que « différent », n’a d’autre solution que d’exhorter les animaux sauvages à chasser l’humain de la jungle.

La folie d’un homme (qui s’impose comme le chef ou le meneur de la communauté) le pousse à mettre le feu à la jungle pour en finir avec cet environnement hostile dont seul l’« enfant-sorcier », semble connaître les secrets… mais le vent tourne et tout le village, menacé par les flammes, doit évacuer à la hâte. Mowgli, à la tête des éléphants, se charge de sauver quelques humains (dont sa mère) ainsi que les animaux désorientés par le danger. Dans la destruction ultime par le feu (nous sommes en 1942 !), il décide de ne pas rejoindre la compagnie des hommes mais de poursuivre le combat de la jungle et rester auprès des siens, dans le monde dit « sauvage ». [MR]

[1] Né à Bombay, Rudyard Kipling a vécu pendant plus de six ans en Inde britannique, d’où est puisée l’inspiration de la plupart de ses nouvelles.

[2] Noter que les figures indigènes principales, à l’exception de Sabu Dastagir, sont interprétées par des acteurs anglophones maquillés, ce qui était considéré comme une norme à l’époque.

Studios Disney : Le Livre de la jungle (1967) - première version Disney

Il s’agit sans doute de l’adaptation la plus connue du Livre de la jungle. À sa sortie, en 1967, ce dessin animé de Wolfgang Reitherman fut un énorme succès commercial et est devenu, avec le temps, un des films-phares des studios Disney.

L’histoire, celle d’une amitié, est nettement plus légère que la précédente : c’est Bagheera la panthère noire qui découvre le tout jeune enfant et le confie aux loups. Dix saisons des pluies ont passé mais Shere Khan le tigre revient chasser sur le territoire des loups et représente une menace pour toute la meute. Bagheera propose de ramener le petit d’hommes auprès des siens. Baloo l’ours brun s’invite dans le voyage. Il représente l’insouciance même lorsqu’il enseigne des leçons de vie à l’enfant, tandis que la panthère représente la voie de la raison et de la prudence. Le périple n’est pas sans danger mais les deux guides veillent…

La qualité graphique, la musique entraînante et la succession de scènes musicales (Il en faut peu pour être heureux, chanté par Baloo ou Être un homme comme vous, chanté par le Roi Louie, l’orang-outan, etc.), dans une jungle haute en couleurs, ont marqué plusieurs générations d’enfants… et d’adultes… à tel point qu’au moment où le jeune Mowgli quitte le monde animal pour rejoindre les siens, le spectateur comprend qu’il doit, lui aussi, quitter ce monde merveilleux et pas si sauvage, avec des animaux attachants et protecteurs (Baloo et Bagheera). Désormais, pour l’enfant-loup, les choses ne seront plus pareilles ; la compagnie des hommes et le retour à la réalité des conventions sociales signifient la perte de l’insouciance ; l’enfant doit faire place à l’adolescent. [MR]

Studios Disney : Le Livre de la jungle (2016) - seconde version Disney

La trame narrative de cette adaptation est proche de celle de 1967, sauf le début, qui commence par une scène d’action ; on y voit le petit d’homme courir avec la meute de loups et tentant d’échapper à Bagheera la panthère noire, son mentor. Mowgli a 13 ans, l’âge de Neel Sethi, le seul acteur en chair et en os du film. Tous les autres personnages ont été créés grâce à des images de synthèse. Point de contraintes de jeu avec de vrais animaux sauvages, donc, mais une liberté de création aux niveaux des décors (époustouflants) et des scènes d’actions imposantes, comme le montre cette scène d’ouverture.

Bien que l’histoire soit sensiblement proche du dessin animé de Wolfgang Reitherman, cette adaptation récente n’en a pas sa candeur ni son insouciance, qui étaient en grande partie dues aux rythmes des chansons colorées de jazz. À l’exception toutefois de Baloo l’ours brun, qui apparaît plutôt comme roublard même si son attachement pour le garçon est sincère. Cette adaptation de 2016, outre sa mise en scène admirable, se distingue par son côté inquiétant et ses jeux de lumière. Le monde merveilleux de la jungle a laissé place à un environnement sauvage et impressionnant, qui ne s’adresse pas aux tout petits (spectateurs) : Shere Khan est un tigre cruel qui chasse pour le plaisir et tue pour le pouvoir (il n’a que faire de la « loi » de la jungle) et hait les hommes pour ce qu’ils lui ont fait (le père de Mowgli éborgne l’animal avant de mourir sous ses griffes) ; Kaa, le serpent hypnotiseur, intimide par sa taille gigantesque et ses murmures ; quant au Roi Louie, c’est un animal monstrueux, faisant trois fois la taille humaine. Dans son repère, un temple à l’abandon, caché dans la pénombre, cet orang-outan roi des singes n’a plus rien à voir avec l’amateur de jazz de 1967 (il entonne la chanson mais son immobile monumentalité n’a rien d’aussi « joyeux » !).

Après tous les dangers vécus et la mort du terrible tigre, le jeune garçon ne rentre pas parmi les siens dans cette adaptation qui semble figer Mowgli dans un éternel paradis sauvage. [MR]


W.S. Van Dyke : Tarzan the Ape Man (1933) - David Yates : The Legend of Tarzan (2016)

Le personnage de Tarzan, joué sans les années 1930 par le champion olympique de natation Johnny Weissmuller, est entré dans la légende. Ami des animaux de la jungle africaine, il évolue d’arbre en arbre à l’aide de lianes, émettant son célèbre cri yodelé. Ecrit par Edgard Rice Burroughs en 1912, le roman raconte l’histoire d’un enfant abandonné dans la forêt suite à la mort de ses parents. Il est élevé par une guenon et grandit en compagnie des animaux. Il développe par la même occasion une grande force physique et une compréhension intime de la jungle mais son langage reste peu développé (« Moi Tarzan, toi Jane »). Une fois adulte, il rencontre Jane qui devient sa compagne et qu’il accompagne en Amérique puis en Angleterre, mais il revient plus tard dans la jungle. Le premier film parlant sur ce thème, tourné en 1932 par W.S. Van Dyke, est un immense succès et amènera de nombreuses suites au fil des ans. Aujourd’hui, ce long métrage est problématique à cause du racisme ambiant – les esclaves africains sont considérés comme des bêtes de sommes et battues s’ils flanchent sous leur lourde charge – et à cause des nombreux massacres gratuits d’animaux. Les Blancs sont des colonisateurs mus par l’appât du gain ; ils sont en effet à la recherche d’ivoire et ont pris connaissance d’un cimetière d’éléphants isolé dans la jungle, lieu qui devrait leur permettre de faire fortune. Quant à Jane, elle est dépeinte comme un objet fragile et sans volonté propre, soumise aux lois du patriarcat.

La version de 2016, The Legend of Tarzan de David Yates, reprend les mêmes thèmes mais raconte une histoire différente : Tarzan (Alexander Skarsgård) est aujourd’hui installé en Angleterre et est sollicité par le parlement britannique pour devenir son émissaire en Afrique équatoriale, alors en pleine période de colonisation par Léopold II. Il est secondé par un pasteur afro-américain, ancien esclave, qui souhaite défendre la population locale qui est enlevée par d’avides colons belges afin de réaliser des travaux forcés. De nombreux passages montrent comment Tarzan a grandi dans la jungle, entouré d’animaux, et comment l’enfant sauvage est devenu adulte. Si le racisme envers les hommes et la violence envers les animaux est beaucoup moins présente dans cette nouvelle version de l’histoire, en fin de compte c’est malgré tout sous la houlette du Blanc – Tarzan – que les Africains sont sauvés de l’esclavage. [ASDS]


Mowgli et Tarzan en chansons (chez Disney)

Ma maison sous le chaume

Ma maison sous le chaume
Ma maison, mon royaume
Dans les bois, chasse mon père
Chez nous, maman cuit le pain
Moi je vais à la rivière
En chantant ce doux refrain

Un jour, mon mari pour me plaire
Me fera une maison
Et notre fille, à la rivière,
Reprendra cette chanson

Et moi, comme le fait ma mère
Je serai dans ma maison.

Mowgli et Tarzan, l’un élevé par les loups, l’autre par les singes, passent leur enfance à l’état sauvage, dans la jungle, et, quand ils deviennent des hommes, quittent celle-ci et sont confrontés à la « civilisation ».

Dans la réalité, les enfants sauvages éprouvent des difficultés quasi insurmontables pour intégrer la société. Le statut d’homme ne s’acquiert pas uniquement en quittant le monde sauvage. Ils ne peuvent se développer qu’en entrant complètement dans le monde des humains, en s’y confrontant, en nouant des liens sociaux et des échanges. Mais cela ne va pas sans mal : « Va, jeune infortuné, sur cette terre malheureuse, va perdre dans les liens civils ta primitive et simple rudesse […] Que de larmes devras-tu verser… » (Julien-Jospeh Virey, 1801).

Dans les dessins animés, c’est d’une manière bien agréable que les deux héros quittent leur monde. C’est par amour (on est chez Disney, rappelons-le !). Ils acceptent, avec peu d’hésitation, à s’enchaîner aux joies de la vie en couple.

Sous l’œil de papa Bagheera et maman Baloo, Mowgli rencontre Shanti, alors qu’elle vient chercher de l’eau à la rivière. Elle lui chante ; « Ma maison, mon royaume », « Et moi, comme le fait ma mère Je serai dans ma maison. »… Des propos peu féministes reflétant une mentalité encore très ancrée d’une partie de la population en 1967 aux USA : le mari au travail, la femme à la maison.

Ce sera différent pour Tarzan. Il rencontre une Jane très indépendante, intelligente et cultivée et les paroles de la chanson de 1999 mettent davantage en avant l’échange et la confiance dans le couple :

Je veux savoir

Tout ce que tu fais, je le ferai.
Apprends-moi ce que je n' connais pas !
Tout ce que tu sais n’est rien encore pour moi.

Il y a tant de choses à savoir,
Semblant si près, pourtant si loin.
Je me vois comm' les autres me voient,
Mais il y a quelque chose plus grand là-bas...

Je veux savoir, montre-les-moi,
Ces étrangers qui seraient faits comme moi.
Apprends-moi, montre-les-moi,
Ces inconnus qui seraient pareils à moi.

Tout ces mouv'ments, tous les gestes qu’elle fait,
Me font des frissons dans le corps.
Pourquoi je sens ce besoin d’être toujours près d’elle ?
Toutes ces émotions nouvelles
D'un monde nouveau loin, très loin d’ici.
Au-delà des arbres et des nuages,
Je vois devant moi un autre horizon.

Viens voir ce monde qui est le mien.
Il est plus beau que dans tes rêves.
Ressens-tu ce que mon cœur ressent pour toi ?
Prends ma main, vers ce monde que je veux voir...

Deux chansons à vingt-deux ans de différence, une ballade douce intime de Sherman et un air entrainant de Phil Collins, avec toujours l’enchantement sirupeux disneyen auquel on nous a habitué. [DM]



B- Les enfants intercesseurs privilégiés avec le monde et les animaux sauvages


Albert Lamorisse : Crin blanc

Au Sud de la France, la Camargue est une région marécageuse dont l’aspect vierge et comme immaculé n’est pas exempt de présence humaine. L’étendue de sable, d’eau et de lumière offre un cadre épuré au récit d’une amitié entre un jeune pêcheur nommé Folco et un cheval sauvage, Crin-Blanc.

Blancheur contre blondeur, crinière au vent contre mèches folles, de part et d'autre c’est la même agilité, la même ardeur, la même intransigeance. Il y a, dès les premiers plans, une correspondance, une symétrie et une parenté qu’une taxonomie spéciste s’épuiserait à censurer. Au-delà de ce qui sépare les représentants d'espèces distinctes, la personnalité de chacun et sa situation dans le monde peuvent être le signe d’une affinité plus profonde. A Folco et Crin-Blanc, il ne manque rien. Aussi bien ensemble que séparément. tous deux s’accordent à l’image de la grâce à l’état brut, impulsive et incontrôlable. Libre, Crin-Blanc rejoint Folco dans cette forme d’absolu qui érige le sauvage en valeur.

Rassembler deux êtres complets, autonomes : telle est la fulgurance de l’amitié. Un événement sans raison, sans nécessité. Ce n’est pas à la faveur d’une faiblesse, mais avec son consentement, que l’enfant parvient à apprivoiser le cheval. Celui-ci impose d’ailleurs à l’enfant une épreuve qui marque sa supériorité physique. Folco est-il suffisamment fort pour Crin-Blanc ?

La solitude est la condition de vie de ceux qui se suffisent à eux-mêmes. Face au monde, Folco et Crin-Blanc deviennent fragiles. Un cheval en liberté insulte la souveraineté des gardians, ces cow-boys provençaux qui se font une vocation de la domination de la nature. Comme l’amour, l’amitié représente une menace contre une communauté fondée sur des intérêts matériels. Avec le sauvage, les sentiments doivent s’exiler : tel est l’horizon qui, assez tristement, clôt le film. [CDP]



Suzie Templeton : Pierre et le loup

Pierre et les animaux se parlent des yeux, c’est un langage à la fois plus direct et plus sincère que n’importe quel autre système. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Pierre les a si grands, si bleus : c’est une invitation à y aller, là, tout au fond, jusqu’à l’âme, jusqu’au cristal de la sensibilité, mais aussi de la solitude.

Il ne s’agit pas d’une nième adaptation de l’œuvre de Prokofiev, Pierre et compagnie ne tiennent pas à nous apprendre les familles d’instruments de même que leur histoire ne vise pas tant à nous amuser qu’à jeter du trouble sur la haine ancestrale vis-à-vis du sauvage que symbolise le loup. A cet égard, l’animation ôte toute familiarité à une œuvre dont la bande-son comporte davantage de bruitages que de musique proprement dite… Lorsque la célèbre mélodie arrive enfin, c’est comme si on ne l’avait jamais vraiment entendue. Scintillante, espiègle, nerveuse, elle couve une angoisse qui ne provoque plus un mouvement de fuite mais qui traduit un cheminement conduisant à se rapprocher du loup, à le regarder pour ce qu’il est : une bête traquée.

Entre un loup tenaillé par la faim et une brigade d’hommes armés, d'où vient la pire menace ? Tout enfant qu’il est, Pierre comprend l’essentiel : le loup n’est pas le méchant. Dans cette relecture du conte, l’humain est démasqué. La prédation n’est plus ici le fait du loup, mais la vérité des chasseurs. [CDP]


Joseph Kessel : Le Lion (1958)

L’amitié extraordinaire qui lie le lion King à Patricia, dix ans, et l’admirable leçon de vie que l’on a voulu en dégager font de ce roman un ouvrage que l’on destine habituellement à la jeunesse, une lecture dite scolaire qu’il faudrait oublier ensuite, n’étant pas censée survivre à un regard adulte. Il y a néanmoins, dans cette histoire dont l’issue, on le sait bien, ne peut être que malheureuse, une réelle lucidité quant à l’avenir des rapports de l’homme avec les animaux sauvages. Il y a une communication possible, nous dit Kessel, entre des êtres très différents : parents et enfants, hommes noirs et hommes blancs, humains et non-humains. Mais lorsque les lois naturelles viennent mettre en péril celles des hommes, ce sont ces dernières qui prévalent. Comme toute grande tragédie, celle-ci se trame d’une succession d’erreurs et de fautes, de mauvaises décisions prises dans l’étranglement d’un milieu qui prive les hommes, sinon de recourir à leur libre arbitre, au moins d’avoir accès à la meilleure part d’eux-mêmes. De quelque manière que l’on défasse le nœud du drame, tout le monde est coupable et tout le monde est innocent. La réserve naturelle kenyane où se déroule l’action a beau accueillir une version adoucie de ce qui ailleurs prendra des formes plus terribles, c’est un terrain propice au drame, une aberration tout comme l’est l’Afrique colonisée, continent ployant sous la menace de lois, de principes, d’agencements qui ne sont pas les siens et ne lui conviennent pas, qui trahissent sa propre intelligence et celle des populations, toutes espèces confondues. [CDP]


Hayao Miyazaki / studios Ghibli : Ponyo sur la falaise

C’est l’histoire d’une petite fille, moitié humaine moitié poisson qui, tombée amoureuse de son sauveur (un gentil garçon de son âge, Sosuke), décide de s’humaniser pour de bon. En dépit des apprences, Ponyo est tout entière la création de Miyazaki, et les analogies avec l’héroïne d’Andersen pourraient presque paraître fortuites, tant ce personnage espiègle et impulsif, innocent et rieur, s’intègre à l’univers du maître japonais, proches en âme de ses sœurs Chihiro et princesse Mononoke.

Eclectique, le monde de Miyazaki mélange mythes et archétypes de diverses cultures, les généalogies anciennes étant une façon d’expliquer l’ordre actuel des choses. Hors de l’eau, tout est enchantement pour Ponyo. A commencer par les nourritures terrestres. Mais c’est sous sa forme animale qu’elle gagne le cœur de Sosuke. Même si ce dernier accueille sa métamorphose avec joie, on sent que c’est sous sa forme de poisson qu’elle lui est le plus proche. Il faut dire que le garçon n’est pas non plus tout à fait humain. Selon la tradition japonaise, cinq ans est l’âge crucial où l’enfance quitte le règne du divin. N’ayant pas encore atteint ce terme, Sosuke remplit la fonction d’intermédiaire entre le sacré et le profane. Serait-ce un ange ? Le lien immédiat qui s’établit avec Ponyo tend plutôt à le rapprocher de ce qu’elle est, créature des profondeurs, fille de l’océan.

Issus d’un monde antérieur à la civilisation, les enfants demeurent en communication avec les puissances de la nature. Quand ces dernières manifestent leur exaspération à l’égard des humains, eux seuls peuvent encore rétablir un dialogue. [CDP]


Ang Lee : L’Odyssée de Pi (2012)

Adapté du roman fantastique de l’écrivain Yann Martel, L’Odyssée de Pi relate l’invraisemblable tandem que constituent Piscine Molitor Patel, fils d’un propriétaire de zoo de la ville indienne de Pondichéry, et un tigre du Bengale dénommé Richard Parker.

C’est lors de leur migration vers le Canada, par voie de mer, que la famille Patel fait naufrage avec toute leur ménagerie. À la dérive dans un canot de sauvetage, l’adolescent doit à la fois ses tribulations et sa survie à un Richard Parker pour le moins effarouché : bien qu’il l’ait d’abord protégé d’une hyène tapie dans leur embarcation de fortune, le fauve finit malgré tout par faire de lui sa proie. Une cohabitation complexe qui rythme les nuits et les jours de cette paire dépareillée, forçant le garçon à redoubler d’ingéniosité pour, sinon s’en faire un ami, du moins tenir en respect le belliqueux animal. En ce sens, le propos du film réalisé par Ang Lee s’axe donc sur la relation qui lie l’être humain et une nature sauvage réputée indomptable.

C’est d’ailleurs cette lutte perpétuelle avec les éléments qui tient en haleine le spectateur jusqu’à l’entrée en scène de l’île mystérieuse, celle à laquelle fait directement référence Ang Lee en montrant le jeune Piscine Molitor Patel, bien des années plus tôt, absorbé par la lecture du célèbre ouvrage de Jules Verne. Un monde à part synonyme de croisée des chemins pour Pi et Richard Parker, dénouement agissant comme une parabole de leur épopée en radeau : pour coexister, chacun doit pouvoir trouver sa place. [SD]

Une médiagraphie de l'équipe rédactionnelle de PointCulture : Catherine De Poortere, Anne-Sophie De Sutter, Simon Delwart, Benoit Deuxant, Daniel Mousquet et Marc Roesems

Illustration de bannière : (c) Delphine Jacquot / Le Seuil Jeunesse

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