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Yasmina et les mangeurs de patates (BD)

Wauter Mannaert - Yasmina et les mangeurs de patates _bandeau
Dans « Yasmina et les mangeurs de patates », Wauter Mannaert met en images l’histoire d’une petite fille qui cuisine amoureusement pour son papa tous les jours et qui, pour le sauver, devra démonter les rouages puissants de l’industrie agro-alimentaire. L’auteur nous raconte d’où l’histoire tire ses origines avant de la présenter dans le cadre du Cosmos Festival consacré à la littérature jeunesse du 3 au 5 mai 2019 à Bruxelles.

Sommaire

Yasmina et les mangeurs de patates

Diplômé de la section cinéma d’animation de Saint-Luc à Bruxelles en 2002, Wauter Mannaert est l’illustrateur de plusieurs nouvelles graphiques et bandes-dessinées : « Ondergronds » (et le scenario de Pierre De Jaeger) ; « El Mesías » (écrit par Mark Bellido) et « Weegee : serial photographer » (avec Max de Radiguès aux commandes du scenario). Cette fois, pour « Yasmina et les mangeurs de patates », une jolie bande-dessinée de 144 pages, il a travaillé seul. « C’était nécessaire de raconter cette histoire moi-même ».

Wauter Mannaert

Wauter Mannaert dans son atelier à Schaerbeek - @FrédériqueMuller

Le point de départ

Les ingrédients qui ont fait germer cette histoire sont à chercher dans le parcours de Wauter. La recette commence en 2011. Il travaillait alors pour Jes asbl sur le terrain de Tour et Taxis. A cette époque encore un terrain vague, le site est un champ d’expériences et de possibles pour les enfants qui y jouent. « Inspiré par leur monde », Wauter filme les jeux des enfants du quartier. Il y avait aussi un potager entretenu par l’asbl Le début des haricots. Wauter porte alors une attention particulière aux potagers qui se mettent à pousser un peu partout en ville et fleurissent sur les toits. « C’était vraiment le début dans un esprit très DIY. Tout à coup, tout le monde avait envie de transformer son jardin en potager et c’était souvent lié à un projet artistique ou social. » Il commence à lire beaucoup, à se renseigner et même à expérimenter lui-même sur son balcon quelques plantations en jardinières. Enfin, le troisième ingrédient, c’est le mouvement de Wetteren, fort médiatisé en 2011. Des militants « patatistes » déterrent une plantation de pommes de terre génétiquement modifiées pour les remplacer par des pommes de terre biologiques. Onze activistes seront inculpés et accusés d’association de malfaiteurs, de rébellion et de destruction de biens. Cuisinant ensemble ces trois ingrédients, il commence à travailler sur une bande-dessinée qu’il destine à être partagée avec des enfants et se lance dans l’écriture d’un album « tout public » qui sera publié par Dargaud.

Yasmina et les mangeurs de patates

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans l’histoire de Yasmina. On peut y lire l’aventure d’un enfant en lutte pour sauver son père de la malbouffe industrielle et toxique mais aussi s’arrêter, à l’invitation de quelques images, sur des réflexions au sujet des différentes approches possibles de la nourriture. Wauter montre la diversité des modes de productions, en laboratoire, dans un potager inspiré des principes de la permaculture, dans un potager plus conventionnel avec des légumes bien alignés et nourris aux engrais, sur les toits de la ville et enfin la filière industrielle. Il dessine aussi la diversité des modes d’alimentation : la cuisine familiale ; le supermarché ; la friterie du papa dans laquelle les collègues admirent les plats préparés par Yasmina sans pour autant se laisser totalement convaincre, top habitués à certains goûts, trop imprégnés de certaines croyances. Il montre cette diversité et les tensions entre les mondes portés par chacune de ces pratiques.

Marco et Cyrille

Parmi ces mondes, ceux des jardiniers Marco et Cyrille qui incarnent le grand écart dans les pratiques potagères, l’hétérogénéité du rapport au vivant telle qu’elle existe dans la région du Moeraske, une source d’inspiration pour l’auteur. Là se côtoient des versions « plus old school et des versions plus bordéliques » de jardins. Des plantations nettoyées et entretenues à coup d’intrants chimiques toisent le joyeux méli-mélo de plantes cultivées et de mauvaises herbes bienfaitrices, de cageots entassé dans les coins et de bois morts pour les insectes hébergés. Le trait est bien entendu un peu forcé mais l’essence est juste. Ni l’un ni l’autre ne sera de taille à résister au rouleau destructeur de la filière agro-industrielle.

Pour souligner ce choc des mondes, Wauter introduit des couleurs plus criardes pour colorer ce qui est lié à la filière industrielle (les emballages tamponnés d’un logo évoquant la mort). Jusque-là les teintes évoquaient un univers plutôt comestible (vert olive, aubergine, etc.). L’auteur voulait marquer le fossé qui sépare le potager du supermarché. Car c’est bien l’industrialisation des pratiques qui est visée dans cet album.

« Il ne faut pas laisser choisir les grosses industries et commencer par soi-même à s’interroger et à agir à son niveau ».

Le propos est plus nuancé sur la recherche. Les résultats d’une d’hybridation accidentelle de la pomme de terre sont désastreux mais l’intention était honnête et louable.

Yasmina et les mangeurs de patates

Le message

L’album commence avec une planche développée sur une double page représentant la diversité des pommes de terre. Wauter explique qu’il est interpellé par le fait qu’il existe des centaines de variétés de pommes de terre (plus de 200 sont répertoriées dans le catalogue officiel mais il existe en réalité des milliers de variétés) mais que nous n’en consommons que quatre ou cinq couramment. « La pomme de terre, c’est une belle métaphore pour notre société. Elle résume bien la bataille. Veut-on vraiment aller vers un monde industrialisé qui sélectionne, modifie, standardise et appauvrit le vivant ? Je trouvais que c’était une belle manière de commencer ». Et je reçois souvent les mêmes réactions « Il y a vraiment autant variétés de patates ? Non c’est une toute petite partie ! (rires) ».

Yasmina

L’héroïne de cette histoire c’est Yasmina. Une enfant qui cuisine amoureusement tous les jours pour son papa et remplit des petites boites à tartines de jolis repas accompagnés d’un petit mot-menu. La toque de chef vissée sur la tête, après l‘école, elle court en direction des potagers. Elle picore dans les légumes de ses amis Marco et Cyrille ou puise dans les différentes tire-lire-budgets de la maison pour faire ses courses, ce n’est parfois pas simple.

Ebouriffée, énergique et passionnée, elle adopte aussi approche un peu naïve, très spontanée, face aux deux potagistes : « Je vous aime tous les deux ». Ce sont les relations humaines qui prime et elle cuisine avant tout pour son papa.

« C’est facile de faire une sorte de pamphlet qui dicte les bonnes pratiques mais c’est désagréable à recevoir et on n’obtient rien en posant ce type de jugement. Avec Yasmina, je voulais un personnage qui reste un peu neutre face à ces questions qui sont ici simplement posées. Elle exprime surtout la joie de cuisiner. J’espère ainsi avoir créé une bonne base de discussion sur les questions d’avenir de l’agriculture, des OGM, etc. »

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