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Focus

« Urgence climatique » – quand le cinéma aide à voir

tanxandria

cinema, environnement, science-fiction, récit, effondrement

publié le par Frédérique Muller

« Urgence climatique », l’expression circule de manière plus pénétrante depuis la multiplication des alertes scientifiques sur des effets de seuils à ne pas dépasser et depuis les mobilisations citoyennes pour le climat. Pourtant, rien ne semble vraiment modifier notre trajectoire de développement. Il est donc temps d’interroger plus profondément ce mot "urgence" et les causes des désastres en cours. Le cinéma, narrateur fasciné de notre histoire, peut nous y aider en nous proposant des images et des discours à interroger (point de basculement, paysage de ruines, environnement comme contrainte, verticalité et ligne).

Sommaire

Se représenter le changement climatique

Pour certains, la réalité du réchauffement climatique reste difficile à se représenter. Au cinéma, les changements climatiques sont mis en scène de manière souvent simpliste et caricaturale, c’est-à-dire de manière uniforme et globale sur la planète. Les films déploient des mondes ocres faits de sable et de ruines, des mondes bleus envahis par les eaux et des mondes blancs couverts de neige. Le changement climatique apparaît aussi de manière brutale. Les films évoquent une catastrophe naturelle (un mur de glace ou d'eau) ou une dégradation soudaine. Ainsi la réalité de la machine climatique et des conséquences du réchauffement global restent mal représentés au cinéma. Les films nous donnent à voir un point de basculement. Mais cette vision est fort peu probable. Les conséquences du réchauffement global, ainsi que des autres graves atteintes à l’environnement comme l’épuisement des ressources et la destruction des écosystèmes, se traduiront (se traduisent déjà) non pas par une grande catastrophe mais des milliers de petites catastrophes, écologiques et humaines, locales et parfois plus discrètes, qu’il nous faudra mettre en lien pour percevoir qu’elles ont la même origine.

Les films sont hantés par l'imaginaire des ruines. Les ruines, c'est ce qui s'est écroulé mais c'est aussi ce qui reste, fragile. A la fois dans le passé et le présent, elle invite à la mélancolie et à penser la fragilité de la civilisation.

Pour mesurer et comprendre l’impact des changements climatiques, nous devons nous représenter des liens d'interdépendance que nous avons appris à nier dans la société occidentale moderne. Il nous faut déceler la trame qui se tapit dans l’ombre des fondations de notre civilisation et qui fait pousser les grattes ciel, qui nous donne à rêver la conquête spatiale et les cerveaux augmentés alors qu’aujourd’hui la vente massive de téléphones portables ne se maintient que parce que dans le monde, l’extraction des matériaux nécessaires, l’assemblage des pièces ou le traitement des déchets reposent sur l’exploitation de peuples opprimés en Afrique, en Inde, en Chine et ailleurs. Les films mettent en image cette verticalité qui tend vers le ciel et qui, dans le même geste, trace aussi une ligne entre ceux qui font partie de ce monde et ceux qui sont maintenus en dehors de lui. La catastrophe imaginée par le cinéma qui détruit le monde comme un trait de gomme ravage un dessin au crayon, ne laisse pour autant pas derrière elle une page blanche. Le cinéma montre comment les survivants continuent à se démener dans des ruines de l’ancien monde, sur la toile invisible des liens entre les groupes humains, dans des huit clos mais aussi dans des films qui dénoncent la persistance de systèmes d’oppression (racisme, sexisme, classisme, etc.).

Le cinéma se montre assez perspicace sur les causes (guerre, manque de ressources énergétiques, destructions des écosystèmes, pollutions diverses, contre productivité de l’innovation technologique, etc.). Il désigne ainsi clairement l’humain comme le responsable des désastres environnementaux. Un élément qui diverge de trente mille ans de récits qui ont souvent expliqué les catastrophes par le recours à des entités extérieures ou surnaturelles. Vincent Mignerot parle de subtilisation causale. Il se base sur les travaux de Jean-Loic le Quellec sur le « mythe du message perverti » dans les récits qui expliquent l’origine de la mort et qui désignent depuis les premiers mythes une causalité extérieure à l’humain. Vincent Mignerot émet l’hypothèse que ce procédé soit à l’œuvre au sein des sociétés les plus à même d’avoir des impacts destructeurs sur l’environnement. Celles-ci créeraient des récits qui leur permettent à la fois de ne pas voir les destructions et de désigner un coupable extérieur sur lequel éventuellement se venger (1).

Les hommes sont aux prises avec des créatures mutantes sous l'effet de la radioactivité dans Dreams, une bombe tombe avec enthousiasme sur le monde dans Dr Strangelove, les champs sont stériles dans Interstellar.

Vincent Mignerot explique aussi que le cadre du vivant a été oublié, occulté, par nos récits (1). Au cinéma, l’environnement redevient, plus qu’un décor, une contrainte du cadre de vie qui impose des limites. Il est posé dès le début du film comme la scène sur laquelle évolue l’intrigue. Le cinéma opère un retour de la contrainte du milieu. Il se constitue alors en laboratoire de l’imaginaire. Il permet d’expérimenter des situations, de se projeter en elles, de réfléchir en « et si ».

Le cinéma, de par sa nature fictionnelle, permet de prendre du recul. Il ouvre une parenthèse. Il libère d’un présent qui décrète ne plus avoir le temps de réfléchir, d’imaginer, de rêver, qui affirme être le prisonnier d’un système sur lequel plus personne n’a prise et qui dit confronté à une complexité systémique insaisissable. C’est une impasse essentielle qui est véhiculée par le mot « urgence ». L’état d’urgence n’autorise pas le temps de la réflexion alors que, plus que jamais, marquer l’arrêt est nécessaire. Pour Mohammed Taleb, la notion d’urgence empêche la vision (2). Il explique que plus nous nous focalisons sur les urgences, plus nous développons une psychologie du court-terme. Or les urgences vont se multiplier. Et plus nous raisonnons en courts termes, moins nous relativisons la nécessité de la gestion au profit de l’élaboration d’une vision.

Plus que jamais, il nous faut avoir envie d’un autre monde. Cet autre monde ne peut se construire sans une déconstruction profonde de certaines postures face au vivant, sans interroger le récit que nous faisons de notre histoire. On ne doit pas se tenir à la surface et réduire le réchauffement climatique à un enjeu de réduction des gaz à effet de serre. S’en tenir à améliorer l’efficacité énergétique d’une maison ne sauve rien. Ces efforts sont vains car ils ne remettent pas en cause les structures qui ont porté notre développement jusqu’à maintenant. Il nous faut comprendre comment nous avons organisé le monde et revenir sur l’extractivisme, le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme, sur les dominations, sur la culture de la distance et la réification du vivant. Pablo Servigne et Raphael Stevens ont rassemblé une série d’origines possibles de la catastrophe (3). Si l’on regarde ce que le cinéma raconte de notre histoire, on le verra fasciné, depuis ses débuts, par l’esprit de conquête et de domination, de la nature, de l’autre : conquête de l’ouest américain, invention du train, de la vitesse, mécanisation, industrialisation et même conquête de l’espace. Le cinéma, depuis les premiers films, reflète et alimente nos rêves occidentaux de maitrise du monde, de progrès et de liberté au sens de l’affranchissement des contraintes du vivant. Il met très bien en scène notre quête de verticalité (dans les récits, la croissance, l’architecture et la valorisation du rationnel).

Alors que les discours scientifiques relatent des chiffres et des courbes, le cinéma replace les vécus humains au centre du récit. Il plonge les personnages au cœur d’un monde frappé par la catastrophe et imagine les comportements, les modes d’adaptation, les difficultés, identifie des besoins et des douleurs dont celui du deuil à réaliser du mode de vie occidental. Plusieurs films nous racontent par exemple notre attachement à la voiture où le plaisir nostalgique intense procuré par une vieille canette de coca trouvée dans les décombres (dans The Road).

L'industrie du cinéma reflète sans surprise, de manière assez exclusive, les inquiétudes du monde occidental. En plus d'un grand nombre de morts, ce qui est avant tout détruit par la catastrophe, c'est le mode de vie tel que nous le connaissons aujourd'hui. Certains survivants essaient d'ailleurs de faire perdurer voire de restaurer une certaine organisation des rapports au monde et les survivants évoluent dans les débris de cette structure souterraine qui divise et hiérarchise les groupes humains. Le cinéma met ainsi en scène les inégalités et pressent que les femmes, les personnes racisées, les personnes démunies et même les enfants seront (sont déjà) les premières victimes, rappelant ainsi qu’il n’y a pas de catastrophe actuelle et à venir qui ne soit qu’écologique. Nous n’allons sans doute pas hériter d’une page blanche mais de lambeaux d’une trame bien solide, dont les mailles vont même probablement se resserrer pour maintenir des inégalités afin de maintenir coute que coute un système en place au service des dominants. Malcom Fedinand (8) explique que la crise écologique ne remet le monde à plat. Faisant en parallèle entre les tracés des navires négriers et ceux des cyclones qui se multiplient aujourd’hui, il analyse les causes et les conséquences de drames dont celui de l’ouragan Katrina pour montrer comment la tempête rappelle les injustices du passé et renforce les inégalités contemporaines. Le réchauffement climatique est la consécration de ceux qui tirent profit des catastrophes. « Le cyclone devient le prétexte pour jeter le monde par-dessus bord ». Proposant la métaphore du navire négrier comme métaphore du monde avec les dirigeants sur le pont et les esclaves opprimés enfermés dans la cale, Malcom Ferdinand pose la question : Quel navire construirons-nous face à la tempête ?

Le rôle des opprimés pour maintenir le système dans la catastrophe : le corps des femmes au service de la reproduction dans Deluge, un homme Noir racisé dans Le monde, la chair et le diable s’évertue à sauver les livres, garants de l'Histoire du monde occidental et les enfants sont littéralement enfermés au cœur de la machine dans Snowpiercer pour permettre au train à grande vitesse de poursuivre sa course.

Imaginer des alternatives

Imaginer des alternatives au modèle de développement qui a provoqué les dégradations sociales et environnementales actuelles (épuisement des ressources, pollutions diverses, réchauffement climatique, inégalités sociales, etc.) semble être un exercice compliqué pour le monde occidental. Le cinéma regorge de films qui montrent que nous nous pensons sur une trajectoire de développement rectiligne. Celle-ci nous pousse à persévérer dans la croissance et le développement technologique et industriel, sans lesquels, nous serions menacés de « revenir en arrière ». « Faire un pas de côté » est un exercice d’imagination difficile. Il faut avant tout désapprendre beaucoup pour imaginer d’autres possibles.

Dans Le maire, l'arbre et la médiathèque, un homme politique explique comment les écologistes s'opposent au progrès, même discours repris dans Interstellar. Dans Things To Come, magnifique dialogue sur l'évolution sans fin de l'humanité vers les étoiles.

Dans ce contexte, le cinéma, et peut-être plus encore la fiction littéraire, permettent d’exercer notre imaginaire, d’expérimenter, au moins en potentiel, des alternatives, de se projeter dans des récits à interroger, et ce faisant, de retrouver un peu de préhension sur la situation. Pour parvenir à imaginer, il faut littéralement s’emparer du récit. Imaginer, rêver, la science-fiction peut aussi ouvrir à une démarche politique. C’est une autre voie possible pour aller peut-être là où nous n’avons pas encore été, une autre manière de penser, un autre cadre de pensée.

Le cinéma a davantage livré de critiques du monde et de messages d’alerte qu’il n’a produit de films porteurs de visions positives. Certains films s’y sont essayé, notamment en France : l’An 01 (de Jacques Doillon en 73) qui imagine un monde à l’arrêt qui repense chaque objet et acte du quotidien et La belle verte (de Coline Serreau en 96) qui raconte un fonctionnement communautaire en harmonie avec son cadre de vie. On pourrait aussi citer le film Lost Horizon (de Franck Cappra en 37) qui décrit une société utopique cachée dans les montagnes tibétaines. Ces visions d’autres mondes possibles ont de commun : la promotion d’une certaine lenteur ; un présent plus dense et plus conscient ; moins d’objets matériels ; plus de liens avec les autres.

La civilisation occidentale est peut-être pareille aux survivants du Grand cataclysme du film Taxandria. Figée dans un éternel présent. Ayant banni la technologie de peur que celle-ci ne cause encore un désastre mais n'ayant aucun autre rêve à lui substituer. Évoluant parmi les ruines du monde, débris témoins d'une auto-destruction aussi inévitable que nécessaire mais incapable de bâtir.

Certains estiment que la science-fiction devrait aujourd’hui se réinventer. « La science-fiction avait pour fonction d’alerter les époques fascinées par le progrès. Maintenant que tout le monde a très peur, elle doit prendre le contre-pied » constate l’autrice de science-fiction et de fantasy française Catherine Dufour. « Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture. » (4). Mais pour que le cinéma raconte d’autres histoires, il faut sans doute que la société rêve d’autre chose que de conquête et de domination, de mécanique et de technologie. Certains auteurs se sont penchés sur la difficulté d’imaginer des alternatives. Pour Ivan Illich (5), l’imagination est mutilée, victime d’un monopole radical lié au développement de la société industrielle. Isabelle Stengers (6) parle d’«âmes capturées » au service du capitalisme au sein d’une « société envoutée ». Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt (7) soulignent la difficulté de « fabuler d’autres rêves aussi intensément désirables que ceux nourris par cette idée insensée du progrès » ... « Après tout, si nous connaissons aujourd’hui cette crise climatique, c’est peut-être que nous rêvons encore à ces rêves-là ».

La civilisation occidentale est peut-être pareille aux survivants du Grand cataclysme du film Taxandria. Figée dans un éternel présent, vide et suspendu. Ayant banni la technologie de peur que celle-ci ne cause encore un désastre mais n'ayant aucun autre rêve à lui substituer. Evoluant parmi les ruines du monde, débris témoins d'une auto-destruction aussi inévitable que nécessaire mais incapable de bâtir.

Références :

(1) : Vincent Mignerot - conférence à l’Université de Lausanne en 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=HTFeoBsOcXU

(2) : Mohamed Taleb – Rencontres d’écologie politique organisées par Etopia en octobre 2020 : https://soundcloud.com/user-769116636/ecologie-decoloniale

(3) : Aux origines de la catastrophe, pourquoi en sommes-nous arrivés là - sous la direction de Pablo Servigne et Raphael Stevens, éditions Les liens qui libèrent et Imagine – novembre 2020

(4) Catherine Dufour (article dans le Monde en juin 2020 : https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/06/25/quand-la-science-fiction-abandonne-les-recits-de-fin-du-monde-pour-un-optimisme-subversif_6044201_3260.html)

(5) Ivan Illich – La convivialité – 1973 – Editions Seuil

(6) Isabelle Stengers et Philippe Pignarre – La sorcellerie capitaliste – 2005 – Editions la Découverte

(7) Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt - Sur l’Anthropocène comme nouveau rêve de la modernité - 2014 - Edition du dehors

(8) Malcom Ferdinand – Une écologie décoloniale – 2020 – Editions Seuil

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