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Focus

Sony Labou Tansi, "Métier : homme - Fonction : révolté"

Colonies Héritage et tabous

publié le par Françoise Vandenwouwer

Il fut le chef de file de toute une génération d’écrivains de l’Afrique francophone. Auteur prolifique dont l’œuvre compte six romans, plus d’une vingtaine de pièces de théâtre, des recueils de poésie, des lettres, des articles, des essais, des préfaces…

Sony Labou Tansi, (SLT) écrivain congolais, poète, homme de théâtre, est  né en 1947 à Kimwenza (anciennement Léopoldville, au sud de Kinshasa) et décédé à Brazzaville en 1995 à l’âge de 48 ans. Elève de l’Ecole Normale Supérieure d’Afrique centrale, il sera professeur d’anglais avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Passionné par l’écriture théâtrale, il fonde en 1979 le Rocado Zulu Théâtre à Brazzaville, troupe dont le travail est reconnu internationalement. Son œuvre est souvent comparée en littérature francophone à celles des plus grands auteurs, certains l’ont même surnommé « le Rabelais noir » et on cite encore Rimbaud, Molière, Shakespeare, Rabelais, Hugo…  Malgré cette reconnaissance, elle reste encore trop peu connue du public européen.

 SLT

                                                                                                                                                

Encre, sueur, salive et sang

Les éditions du Seuil viennent de publier sous ce titre un recueil de textes issus de sa correspondance et de son œuvre d’essayiste. Sony Labou Tansi s’y révèle extrêmement critique et visionnaire quant au système économique mis en place par l’Occident et aux conséquences qu’engendrent le déséquilibre Nord/Sud sur l’avenir du monde.

Sa plume et sa révolte sont d’une force singulière et lorsqu’il s’adresse aux étudiants en littérature on croirait lire du Thomas Bernhard, celui de Maîtres anciens, à l’ironie féroce (mais jubilatoire), «Je voudrais avoir tort : mais l’étudiant en littérature a des allures de charcutier. On le prépare à des mécanismes assez pavloviens de salivation de telle sorte que, le jour de l’examen, la température aidant, il se met à secréter des odeurs d’intellectuel marque déposée et prêt à porter. (…) L’étudiant en littérature n’est pas celui qui apprend à aimer et à respecter un livre, c’est, tous les comptes faits, celui qui apprend à mourir et à fermer le plus grand nombre de livres possibles… » (p. 49, L’écrivain face à la polémique)

 Il joue avec les deux langues qu’il pratique, la langue kikongo (maternelle) et la langue française (officielle, qu’il dut apprendre à l’école). « J’écris en français parce que c’est dans cette langue-là que moi-même j’ai été violé. Je me souviens de ma virginité. Et mes rapports avec la langue française sont des rapports de force majeure, oui, finalement. Il faut dire s’il y a du français et de moi quelqu’un qui soit en position de force, ce n’est pas le français, c’est moi. Je n’ai jamais eu recours au français, c’est lui qui a eu recours à moi. » (p.50, L’écrivain face à la polémique) Ecriture inventive qui fourmille d’aphorismes, de néologismes, d’expressions et locutions, de proverbes remaniés dont il se joue du sens. Ecriture et pensée explosives, visionnaires, rebelles, satiriques et révolutionnaires.

C’est moins la question de la négritude, ou de « l’ex-négritude » que celle de l’état de l’Afrique postcoloniale et contemporaine qui hante le poète, l’écrivain, l’homme de théâtre, « … quand la Négritude passe dans la rue, par respect, j’observe une page de silence et je me mets au garde-à-vous. Et quand les miliciens de la polémique me demandent ce que je pense de la Négritude, je réponds : « On ne peut plus arrêter d’être noir. » Et je voudrais qu’en lisant n’importe lequel de mes livres, Senghor s’écrie : « Ainsi je m’étais donc trompé de Négritude ». (p.52-53, L’écrivain face à la polémique)

Comme Césaire qu’il admire,  il se préoccupe de l’avenir de l’humanité toute entière. Labou Tansi ressent les catastrophes à venir.  «Je crains que le XXIème siècle ne devienne celui des apogées du fanatisme, des bâclages et de la médiocrité ». Il se bat contre la violence du monde, contre les dictatures de tout poil. Dans son théâtre,  il observe et dissèque les mœurs de la société congolaise et de sa classe politique. Il s’agit de « rester humain dans un monde de plus en plus ensauvagé ». Il rejoint Césaire et Senghor dans le désir de l’homme universel. Mais il connait et nomme les obstacles. «L’économie mondiale n’est pas un lieu de culture mais une cage pour la barbarie, un lieu de fabrication du désespoir, de la mort, du suicide, de la guerre, du découragement, de l’impuissance, du mensonge… En un mot un haut lieu de défaite pour l’esprit.»(p.102 - Lettre ouverte à François Mitterrand)

Jubilatoires sont aussi les pages du « Brouillon de lettre aux sages-femmes d’une conscience » (p. 54-62) où Descartes est assassiné, «(…) Je rappellerai qu’entre autres choses, Descartes était militaire. Je ne sais si avec un talent comme celui d’Alexandre de Macédoine ou celui de Bonaparte il n’aurait pas choisi la même route qu’Adolf Hitler (…) » Il faut lire la suite, l’excès ici ne nuit pas mais appelle à la réflexion… en toute chose.

Et l’Occident est mis à mal, la colonisation « Peut-on être humaniste et être à la base même des empires coloniaux ? », son système de production/consommation à outrance, ses technologies, sa richesse gagnée sur l’exploitation de l’Afrique, l’irresponsabilité de son économisme sans conscience, « Les fondements sur lesquels le monde d’aujourd’hui est construit sont caducs, absurdes, intolérables et imbéciles. Aux valeurs essentielles de la liberté doivent urgemment s’adjoindre les valeurs fondamentales de la conscience et de la responsabilitéImpérativement, nous devons, pour notre survie, promouvoir la paix par la solidarité.» (p.125, Lettre ouverte aux riches ou SOS Afrique)

Et Labou Tansi cite encore Césaire, « J’ai relu plus d’une cinquantaine de fois le Discours sur le colonialisme, je n’y ai trouvé aucun germe de haine, aucun transport de rancune ou d’amertume. Je n’y ai rencontré qu’un humanisme sans complaisance, qui ne fait de cadeau à personne… » (p.122, La pensée est en danger)

En médiathèque, un coffret consacré à la littérature africaine (1960-2008) :

 

2015, une année avec Sony Labou Tansi

Vingt ans après sa mort, le projet Une année avec Sony Labou Tansi a vu le jour, porté par des chercheurs, des écrivains et artistes africains et européens désireux de faire découvrir l’œuvre de cet auteur passionné par la vie et le monde qu’il observait de son œil de poète, romancier, homme de théâtre et penseur. Certains chercheurs et spécialistes dont Nicolas Martin-Granel et Greta Rodriguez-Antoniotti, ont travaillé au sauvetage de ses manuscrits qui font depuis quelque temps l’objet de plusieurs publications, dont  Encre, sueur, salive et sang.

Le Festival des francophonies de Limoges a programmé régulièrement ses pièces. Les éditions du Seuil ont publié ses romans et l’éditeur Lansman, une partie de son œuvre théâtrale.

Le CNRS publie le volumineux recueil de plus de 1200 pages, Poèmes de Sony Labou Tansi.

En décembre 2015, à Brazzaville, durant le Festival Mantsina, une nouvelle génération d’artistes, d’écrivains, de musiciens lui consacreront leurs créations.

Tandis qu’en février, à Paris, Le Tarmac, scène internationale francophone, situé sur le parc de la Villette,  a accueilli le spectacle Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée de Sony Labou Tansi créé par Bernard Magnier, ami de SLT.

La Comédie Française lui a rendu hommage en octobre 2015, par une lecture de sa pièce La résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette, réécriture du drame shakespearien.

Un Fonds Sony Labou Tansi a été créé à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

et plus encore :

http://www.africultures.com/php/?nav=personne&no=3770

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13258

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=4159

 

Françoise Vandenwouwer

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