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Focus

L'orient en peinture et en musique au XIXe siècle

Gustave Guillaumet (1840-1887) : "Le Labour au soleil couchant"
Ce 17 mars, La Vénerie devait organiser un concert conférence sur le thème de l’orientalisme en peinture et en musique. PointCulture a rencontré l’auteur de la conférence Jacques Ledune et Clotilde van Dieren qui chante les mélodies illustrant le propos.

PointCulture: Bonjour, Jacques et Clotilde. Vous allez offrir très bientôt votre spectacle au public de la Vénerie. Pour nos lecteurs, pourriez-vous vous présenter en quelques phrases ?

- Clotilde : Je suis mezzo-soprano, belge, bruxelloise. J’ai étudié au Conservatoire Royal de Bruxelles, à la fois en théâtre et en chant. J’ai eu l’occasion de me former pour le Lied à Karlsruhe, avec Mitsuko Shirai et Hartmut Höll. J’ai donc une expérience de comédienne et de chanteuse lyrique, aussi bien récital, concert avec orchestre et opéra. Je développe aussi des projets qui associent différentes disciplines ou qui vont bousculer ce qu’on fait d’habitude – un concert avec accordéon, avec un poète... Pour ce concert, j’aime l’idée de l’orientalisme qui rapproche la peinture et la musique.

- Jacques : Au départ intéressé par la linguistique, j’ai eu une carrière professionnelle qui a complètement bifurqué vers la musique, qui correspond à ma première passion et à ma formation musicale aussi. Ça m’a permis de travailler pendant plus de trente ans à la Médiathèque, d’être confronté à une collection (musicale) que j’ai dévorée sans modération. Ça me donne aujourd’hui des outils pour parler de musique. Je me suis aussi intéressé à la philosophie, mais hors du cadre universitaire. Je suis aussi passionné de peinture, je la pratique moi-même, ainsi que de traduction. J’aime faire les ponts et regarder l’énergie commune qui alimente toutes les formes d’expression. C’est donc dans mes cordes de faire quelque chose en lien avec la peinture et la musique, de toutes les époques d’ailleurs. J’ai réalisé dans le cadre de PointCulture un outil interactif sur ce thème.

Le thème de ce concert commenté concerne l’orientalisme en musique et en peinture. Comment le définiriez-vous ?

- Clotilde : C’est la manière dont les compositeurs occidentaux se sont laissés toucher, influencer, questionner par un autre langage musical, une autre organisation tonale, d’autres rythmes, une tradition plus orale… Et aussi au niveau du choix des textes, les poètes qui ont voyagé et ont traduits dans leurs écrits la vie là-bas, les couleurs, la lumière, cet ailleurs parfois un peu rêvé, fantasmé. Comment ce courant leur a permis d’ouvrir de nouveaux champs d’expression.

L’orientalisme artistique s’est développé au XIXème siècle. Quel est le contexte dans lequel il a pris naissance ?

- Jacques : Le mot « orientalisme » est antérieur à l’orientalisme artistique, principalement dans le domaine scientifique où on le voit apparaître dans le courant du XVIIIème siècle. Sur le plan artistique, il apparaît au XIXème siècle, dans le cadre du romantisme. Ce sont les artistes voyageurs, notamment à la suite des conquêtes napoléoniennes qui vont rapporter des images et des sons, comme Félicien David. Parallèlement, la littérature va s’en emparer et l’orientalisme va devenir une vogue qui va permettre à la musique romantique de faire ce qu’elle aime le mieux faire, c’est-à-dire se dépayser et refléter les couleurs du terroir, ceux de l’ailleurs mais aussi d’ici, car c’est dans le cadre du romantisme que vont se réveiller les cultures identitaires. C’est une période de grande turbulence au niveau politique et l’orientalisme vient à point pour apporter de la farine au moulin du romantisme. Il va y avoir des courants orientalistes un peu dans tous les pays : la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne vont s’ouvrir à ces nouvelles formes d’expressions sur des sujets très actuels et en les sauvant de l’anachronisme : des chevaliers du désert, des modes de vie qui semblent ne pas avoir d’âge, des choses qui nous ramènent aux fondamentaux, y compris dans les couleurs, dans les formes, qui parlent de manières beaucoup plus épurées. Ça va conduire les artistes à s’emparer de ce thème-là pour sortir un petit peu du monde occidental. Il y avait aussi une certaine démarche, chez Delacroix déjà, de sauver l’image d’un monde qui était en train de disparaître à cause du colonialisme, de par l’occidentalisation des villes notamment.

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Eugène Delacroix, Femmes d'Alger dans leur appartement - 1834

On a la même chose en Amérique latine avec l’artiste Cesar Calvo de Araujo qui a peint la forêt amazonienne pour en sauvegarder l’image. On trouve donc dans l’orientalisme une volonté de documenter, de faire connaître un monde qui était menacé. L’idée de progrès avait déjà ses revers à l’époque. L’Orient vient aussi réveiller l’imaginaire culturel que nous avions de l’univers de la Bible et de l’Antiquité. Et comme la Grèce vient de se libérer en 1821 du joug de la Turquie, ainsi que d’autres nations car l’Empire turc s’effondre, une mosaïque politique se met en place, ce qui favorise la percée des armées d’Europe. La vague orientaliste ne touchera pas que les arts mais aussi la science, la philosophie, les sciences orientales, les théosophies… Parallèlement à l’orientalisme en Occident s’est développé un courant en Égypte sous le nom de Nahda « Renaissance égyptienne » où on va essayer de créer un corpus de musique arabe savante, écrite, codifiée qui va influencer et qui influence encore aujourd’hui toute la musique arabe. Ce qui est paradoxal, c’est que ces deux courants ne communiquaient pas.

Comment avez-vous constitué le choix du répertoire musical ? Est-ce le résultat d’une concertation ?

- Clotilde : Tout-à-fait. Jacques m’a fait découvrir quelques pièces et j’en connaissais moi-même quelques-unes. On s’est concentré particulièrement sur les compositeurs français des XIX et XXème siècles et deux compositeurs russes pour des solos au piano. Il y a aussi Padmâvati d’Albert Roussel qui fait référence à l’Inde, Pagode de Claude Debussy pour l’Extrême- Orient.

- Jacques : On voulait intégrer le compositeur belge Adolphe Biarent, mais c’est dans son répertoire orchestral qu’il a écrit des pièces orientalisantes, pas dans ses mélodies.

Clotilde, vous êtes accompagnée du pianiste tunisien Mehdi Trabelsi, pouvez-vous nous le présenter ?

- Clotilde : Mehdi a étudié en Belgique au Conservatoire de Bruxelles, aussi à Vienne. Il a écrit une thèse sur l’influence de la musique populaire arabe dans l’œuvre de Béla Bartok. Il enseigne à l’institut supérieur de musique à Tunis. On a donné un concert ensemble à Tunis en 2018, j’y avais été invitée par la pianiste Roberte Mamou qui habite ici et qui co-organise le festival Octobre musical de Carthage. On avait interprété un répertoire espagnol, déjà méditerranéen. J’ai pensé que c’était vraiment la personne idéale pour accompagner cette musique et interpréter les quelques œuvres pour piano solo, en expliquer les modes, les rythmes, les rubatos, les intonations…

- Jacques : Le problème du piano, c’est qu’il ne joue pas les quarts de ton… mais pour la conférence, on aura recours à des fichiers sonores pour les faire entendre au public.

Est-ce que ce répertoire exige une technique particulière ? Même sans les quarts de ton ?

- Clotilde : Les harmonies sont surprenantes et très colorées. C’est de la musique que j’aime énormément, qui tombe dans mon oreille et dans mon goût pour les cultures méditerranéennes. Il y a une expressivité plus épanouie, plus extravertie, et par exemple le vibrato peut imiter à certains moments les ornements de la musique orientale qui accentuent et soutiennent l’émotion de la ligne mélodique. Mais l’usage de la voix reste le même puisque ce sont des mélodies classiques occidentales.

- Jacques : Dans la façon d’attaquer la note, le quart de ton peut être là quand même, par un petit glissando qui permet de donner de la sensualité.

Et après le XIXème siècle, que devient l’orientalisme ?

- Jacques : Par la suite, l’orientalisme se poursuivra en prenant un autre visage, beaucoup moins ethnographique mais ouvert sur l’abstraction (Henri Mathis, Paul Klee, Vassily Kandinsky…). Il continue à vivre aussi chez des compositeurs comme Henry Cowell, John Cage, le groupe des ultra modernistes autour de Dane Rudhyar, Henry Cowell, Charles Seeger et surtout Giacinto Scelsi qui s’est inspiré de musique orientale tibétaine pour travailler la note. Chez lui, les variations séquentielles de la note sont excessivement subtiles (Quattro pezzi su una nota sola) et son travail va influencer toute l’école de musique spectrale (Gérard Grisey, Horatiu Radulescu…). Ça reste une influence de la musique orientale sur notre conception du son et de la gamme. Harry Partch s’est inspiré de la gamme chinoise de 43 tons. Et à un moment donné, l’orientalisme va être guider par la posture philosophique. John Cage par exemple s’intéresse à la musique orientale dans son aspect contemplatif, dans une attitude d’écoute différente, sous l’influence notamment de Daisetz Teitaro Suzuki. D’autres s’inspireront de sages indiens, etc. Vocabulaire existentiel plus que musical, comme les peintres Etienne Dinet ou Guillaume Guillaumet vont non seulement se fondre dans les paysages, mais aussi dans la culture. Ça participe aussi à l’ouverture du monde européen vers les philosophies de l’Orient, dans une forme de syncrétisme, de façon à réconcilier l’Orient avec l’Occident.

Que pensez-vous de cette formule de concert commenté ?

- Jacques : Ce principe de concert commenté n’est pas courant chez nous, contrairement à l’Allemagne et l’Italie. Souvent, ce sont les musiciens qui commentent. Mais ici, ça va plus loin, le but est de relier, dans ce cycle « Échos », la pensée et la musique. On développe le volet didactique, on contextualise les œuvres. On parle des choses que l’on connaît mais qu’on replace dans leur époque et avec l’importance qu’elles ont eue à un moment donné. C’est un peu comme le livret du disque ! On décode. Le sujet est aussi transversal, avec la peinture. C’est non seulement commenté mais illustré. Ça permet d’aiguiser le discernement sur le contexte de la création de l’époque et d’avoir une écoute différente.

Clotilde. Moi, en amont, j’ai vraiment appris. C’est très intéressant comme démarche, pour l’interprète aussi, pouvoir découvrir autant de choses grâce à tous les commentaires et transmettre au public ce que le compositeur a composé mais aussi lui faire comprendre qu’il y a une dimension qui le dépasse, qu’il est influencé de plusieurs choses, que ça arrive à un moment dans l’histoire, dans sa démarche artistique… La peinture et la musique sont des vecteurs d’autres facteurs comme le pays, la culture, la langue.

Clotilde, tu travailles à un enregistrement. Fera-t-il écho à ce programme ?

- Clotilde : Je vais enregistrer un cycle du compositeur belge Adolphe Biarent. Ce cycle-là n’est pas orientalisant. Je vais mettre en parallèle quelques mélodies comme la Caravane d’Ernest Chausson, la Brise de Camille Saint-Saëns pour répondre à la dernière chanson du cycle de Biarent qui s’intitule « Le Vent ». Le vent est un élément parlant dans l’imaginaire de l’orientalisme. Mais j’aimerais bien faire un CD avec Mehdi Trabelsi autour de Francisco Salvador-Daniel. Peut-être dans un deuxième temps…

Propos recueillis par Nathalie Ronvaux


Mardi 17 mars 2020 - 20h30 - cycle Échos - Musique & pensées

La Vénerie - Espace Delvaux
Rue Gratès, 3 (place Keym)
1170 Watermael-Boitsfort

Le cycle de cette année propose une réflexion – voire une méditation - sur les relations entre la musique et la peinture. Y a-t-il des résonances entre les arts du temps et ceux de l’espace ? L’esthétique musicale et celle des formes visuelles sont-elles du même ordre ? Une synthèse des arts est-elle possible ? A-t-elle un sens ?

Voir le programme de la saison: ici.

Bandeau: Gustave Achille Guillaumet: Labour avec des chameaux dans un paysage vespéral, 1861

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