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Focus

Les seniors au pays du Soleil levant

à voir plus tard
Les Délices de Tokyo - (c) Naomi Kawase
Pays de contrastes, coincé entre traditions séculaires et modernité galopante, le Japon a, depuis toujours, tenu les personnes âgées en haute estime.

Si, nous le détaillerons plus tard, la réalité démographique d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui, les seniors gardent une place de choix dans la société, mais aussi dans les créations cinématographiques. Et si le célèbre Ballade de Narayama [1] [2] laisse penser que les personnes âgées sont personna non grata, il en est en fait tout autrement. Aussi bien le film de Kinoshita que celui d’Imamura partagent le même respect des traditions, des cycles de la vie et de la solidarité communautaire. Cette pratique de l’ubasute, une tradition lointaine qui consistait à emmener les personnes âgées mourir dans les montagnes, s’inscrit bien dans une logique globale de subsistance pour les familles menacées de famine. À travers cette histoire, on perçoit également cette conception animiste de la vie et de la mort, l’humain étant voué à rejoindre les esprits de la forêt à la fin de ses jours. Contrairement à notre vision occidentale très linéaire du temps, au Japon celui-ci est plutôt basé sur des cycles naturels où l’humain se doit de préserver un équilibre avec le monde qui l’entoure.

Mais lorsqu’il évoque les personnes âgées, le cinéma nippon se veut aussi métaphorique. Ainsi dans Voyage à Tokyo [3], Yasujizo Ozu ne dépeint pas seulement un drame familial. En filmant la fracture dans la relation parents-enfants d’une famille typique, le cinéaste offre également une réflexion bien plus large. Les grands-parents symbolisent ici le Japon traditionnel et ses valeurs séculaires rejetés par une nouvelle génération plus en phase avec la nouvelle ère (les Etats-Unis occupent l’île japonaise au sortir de la Seconde Guerre) qui s’annonce sous le signe de la modernité galopante. Toujours intéressé à scruter le giron familial japonais, Ozu axera régulièrement ses scénarios sur les divergences générationnelles avec en sous-texte la situation du Japon au sortir de la guerre comme ce sera le cas avec l’un de ses derniers films, Dernier caprice [4].        

 

La vieillesse apporte hélas avec elle son lot de désagréments ; maladies, pertes, décrépitude. Cette réalité aussi peu réjouissante qu’inévitable est abordée par Yoshishige Yoshida dans le très beau Promesse [5]. Éprouvant, le film porte un regard sans complaisance sur le sort des personnes âgées qui deviennent séniles. Le cinéaste aborde par ce biais la délicate question de la légitimité de l’euthanasie. Mais ce drame préfigure surtout une réalité à laquelle le Japon est confronté depuis plusieurs années maintenant ; le vieillissement inexorable de sa population. Avec plus de 20% de sa population âgée de plus de 65 ans, l’archipel nippon fait grise mine. Cette situation qui n’est pas sans conséquences économiques apporte dans son sillage son lot de drames. Il n’est pas rare de lire dans la presse, dans les colonnes des faits divers, l’histoire d’un couple de personnes âgées qui se donnent la mort en raison de leur mode de vie précarisé notamment à cause des pensions peu élevées qu’ils perçoivent. Moins tragique mais tout aussi accablant, pointons aussi la situation de ces milliers de séniors obligés de retourner travailler afin de pouvoir subsister. Ainsi dans An [5] le cas de Tokue, vieille dame de 70 ans qui souhaite se faire embaucher chez un vendeur de pâtisseries, n’a rien d’étonnant. Même si la situation pécuniaire de la vieille dame ne semble pas en cause, le fait de revoir travailler une personne de son âge n’a rien de très étonnant pour le public japonais. Cette situation permet à la réalisatrice de mettre en exergue les rapports intergénérationnels et de confronter les perceptions du temps qui passe, différentes selon les générations. La réalisatrice n’en est d’ailleurs pas à sa première expérience en matière de confrontation générationnelle. Quelques années auparavant, avec La forêt de Mogari [5], Naomi Kawase mettait en scène une belle rencontre entre deux solitudes, un échange entre deux générations en souffrance. Tout au long de ce voyage existentiel, elle pose un discours empreint d’animisme sur la différence entre exister et être vivant.

 

Les séniors sont également très présents dans le cinéma d’animation, genre très prisé du public japonais.  À travers deux films du maître en la matière – Hayao Miyazaki – on peut aisément se rendre compte de la situation actuelle du Japon.  L’histoire de Ponyo sur la falaise [8], est en ce sens assez évocatrice.  La majeure partie du récit se déroule entre deux endroits : un jardin d’enfants et une maison de retraite.  C’est cela la réalité du petit Sosuke, 5 ans, le protagoniste principal du film.  C’est sans doute de cette façon que les jeunes générations doivent percevoir le Japon actuellement, un pays hélas vieillissant ou les séniors sont de plus en plus présents. Mais pour le cinéaste, vieillesse n’est pas forcément synonyme de déchéance. L’héroïne du Château ambulant [9], Sophie, est une jeune fille très sage au quotidien assez morose. C’est suite au sortilège qui lui donnera l’apparence d’une vieille dame que ces aventures vont commencer et qu’elle va enfin vivre. Une bien belle métaphore qui souligne, si besoin en est, que l’âge n’est en rien une barrière pour qui décide de vivre pleinement les instants que lui offre la vie.

Michaël Avenia
article écrit pour la publication "Au pays des vermeilles" 


[1] NARAYAMA BUSHIKÔ (La Ballade de Narayama), K. Kinoshita, 1958.

[2] NARAYAMA BUSHIKÔ (La Ballade de Narayama), S. Imamura, 1983.

[3] TOKYO MONOGATORI (Voyage à Tokyo), Y. Ozu, 1953.

[4] KOHAYAGAWAKE NO AKI (Dernier caprice), Y. Ozu, 1961.

[5] NINGEN NO YAKUSOKU (Promesse), Y. Yoshida, 1986.

[6] AN (Les Délices de Tokyo), N. Kawase, 2015.

[7] MOGARI NO MORI (La Forêt de Mogari), N. Kawase, 2007.

[8] GAKE NO UE NO PONYO (Ponyo sur la falaise), H. Miyazaki, 2007.

[9] HAURU NO UGOKU SHIRO (Le Château ambulant), H. Miyazaki, 2004. 

 

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