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Focus

Ken Burns - raconteur de l’Amérique

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USA, documentaire, Etats-Unis, histoire, Musique, Ken Burns, Country music

publié le par Benoit Deuxant

Ken Burns se définit comme un storyteller, un raconteur d’histoires. En plus de vingt films, dont beaucoup sont des séries de plusieurs heures, il a défini une patte, un style personnel, inimitable même si souvent imité. Pour pouvoir mener à bien tous ses projets, il a développé une méthode de travail très précise qu’il n’hésite pas à partager et à expliquer régulièrement.

Sommaire

Quelques chiffres tout d’abord. Le documentaire qu’il a consacré à la musique country est composé dans sa version originale de huit épisodes de deux heures. La version française a été réalisée à partir d’un montage de la BBC, qui concentrait le film sur neuf épisodes de 50 minutes. Ont été nécessaires à la réalisation de la série : 101 interviews, 175 heures de conversation et plus de 1500 photos. On le voit, si le résultat est d’une longueur conséquente, il est le résultat d’une distillation. Ken Burns compare ce travail à la production du sirop d’érable : il faut 40 litres de sève pour obtenir un litre de sirop.

Le défi dans cette entreprise est de ne pas simplifier la complexité mais de la représenter sans s’y perdre. Pour Burns, seule la longueur peut donner à un réalisateur la possibilité de représenter tous les éléments d’un sujet, toutes les facettes des personnages. Pour lui, le sens vient de la durée, et particulièrement du temps que le spectateur accorde au thème de son film. C’est par une attention soutenue, et non par une connaissance acquise en hâte, qu’il peut se plonger dans un événement, une époque. C’est au prix de cette longueur que l’auteur peut exposer la dimension réelle des personnages, se permettre de ne pas les montrer de manière binaire, bons ou mauvais, mais parfois bons ET mauvais, comme des êtres humains complets, avec leurs limites et leurs défauts

Comment choisir ses sujets : de bonnes histoires tirées de l’histoire des USA

Sa carrière commence assez mal. Son premier projet, un film consacré à l’histoire du pont de Brooklyn, est rejeté par toutes les maisons de production. Personne ne semble trouver un intérêt à son sujet, pour beaucoup il faut avant tout un héros ou une héroïne pour raconter quelque chose, et un pont n’est pas selon eux un personnage valable. À force d’acharnement, il trouve toutefois le financement nécessaire et le film est diffusé à la télévision en 1981 sur la chaîne PBS. Brooklyn Bridge sera nommé aux Oscars de cette année-là et lui ouvrira la porte pour les documentaires suivants. C’est en 1990 qu’il rencontrera son plus grand succès avec The Civil War, un documentaire de 11 heures consacré à la guerre de Sécession. À partir de là se mettent en place à la fois « la méthode Ken Burns » et sa réputation de raconteur de l’histoire américaine.

Il y a une logique thématique à travers toute la carrière de Ken Burns, The Civil War sera suivi d’une série de 18 heures consacrée à l’histoire du baseball, qui démarre à l’époque où se termine la guerre de Sécession. Si on connaît principalement ses « films de guerre » qui ont suivi, consacrés à la Seconde Guerre mondiale (The War, 2007) ou à la guerre du Vietnam (The Vietnam War, 2017), il a également couvert de nombreux autres aspects de l’histoire américaine, à travers les sujets les plus divers, la radio, la boxe, la statue de la Liberté, la famille Roosevelt, la Prohibition, et bien sûr la musique, avec une série de 10 heures consacrée au jazz (Jazz, 2001) et cette série aujourd’hui consacrée à la country. Chacun de ces points de départ sont une manière différente de raconter la même chose, de partir de bonnes histoires pour retracer, expliquer, définir son seul sujet, les États-Unis.

Le meilleur argument au monde n’est pas suffisant pour faire changer une personne d’idée, mais une bonne histoire peut y arriver. — Ken Burns

Il ne se voit toutefois pas comme un historien mais comme un cinéaste et précise n’avoir aucune volonté politique. Contrairement à l’idée reçue, il considère que l’histoire ne se répète pas et que si on peut en tirer des leçons, il ne faut toutefois pas l’imaginer comme une série de recettes infaillibles. Son insistance et son respect pour la complexité des choses le fait envisager chaque événement non comme un épisode isolé mais comme le résultat d’un processus délicat, aux variables innombrables. Pour refléter cela et incorporer toutes les perspectives autour d’un même sujet, des années de recherches sont parfois nécessaires.

Plusieurs projets en parallèle

Ainsi, par exemple, la production d’un film comme The Vietnam War a pris un total de onze ans. Dans ces circonstances, on peut comprendre que le travail soit partagé avec une équipe conséquente, et que plusieurs projets soient en permanence menés en parallèle. Plusieurs éléments viennent ralentir ou accélérer l’ordre des films. Il n’y a jamais eu à la base une volonté de chronologie ni d’exhaustivité, mais des circonstances peuvent justifier de faire passer un projet avant un autre. Ainsi en 2001, Ken Burns a appris qu’un millier de vétérans de la Seconde Guerre mondiale mourait chaque jour aux USA. Attendre plus longtemps l’aurait privé de la majorité de ses témoins. Burns met un point d’honneur à garder un équilibre entre les célébrités, les « personnalités » qui remplissent les manuels scolaires, et les anonymes, les gens ordinaires qui ont vécu et fait l’Histoire, eux aussi, à leur niveau.

Le processus en quatre points

La superposition de plusieurs projets implique que plusieurs équipes de chercheurs, de rédacteurs, d’historiens, travaillent en même temps. Ils collectent les images, les anecdotes, les témoignages autour des films en cours. Pour Burns, chaque sujet passe par quatre phases : la recherche, l’écriture, le tournage et le montage. Mais ces phases ne sont pas étanches, elles se déroulent dans cet ordre mais se contaminent et s’influencent. Plutôt que de s’enchaîner, aucune ne s’arrête vraiment : l’écriture demande parfois de faire de nouvelles recherches. Le tournage exige souvent de réécrire certains passages, et le stade final du montage ne met pas forcément un terme aux étapes précédentes.

Dans la plupart des projets, Ken Burns est accompagné de collaborateurs, souvent récurrents. Certains films ont adapté des recherches antérieures, comme Unforgivable Blackness ; The Rise and Fall of Jack Johnson, tiré d’un livre de Geoffrey C. Ward, mais la plupart sont créés par Burns en tandem avec un ou plusieurs partenaires co-auteurs. Geoffrey C. Ward l’accompagnera ainsi pour The Civil War, Baseball, The War, Prohibition et The Vietnam War. La productrice Lynn Novak est également une collaboratrice régulière, et a travaillé avec Burns sur une demi-douzaine de films. Sa fille Sarah Burns et l’époux de celle-ci, David McMahon, ont eux aussi coréalisé plusieurs films. D’autres personnes viennent également nourrir les productions dans un rôle de conseiller extérieur, comme Wynton Marsalis et Stanley Crouch le font pour la série Jazz, imposant hélas au film leur vision restrictive du genre. C'est Dayton Duncan qui a accompagné la production de Country Music.

La grange

Afin de permettre tout ce processus de travail, Ken Burns a choisi de quitter les grandes villes et les studios classiques pour s’installer dès 1977 dans une grange de la campagne du New Hampshire. Le lieu a été transformé au fil du temps pour devenir à la fois studio, salle de réunion, logement, studio d'enregistrement. C’est là que se déroulent la plupart des étapes du travail et que coexistent les différentes équipes consacrées à chacun des projets. Cette décision de prendre en main la structure de production et de la rassembler dans un même lieu dont il est le propriétaire a permis à Ken Burns de pouvoir travailler à son rythme, ce qui dans son cas aurait été tout simplement impossible s’il avait dû louer des studios et des locaux pendant les années que prend le processus de bout en bout.

On fait des films pour apprendre, pas pour parler de ce qu'on sait. — Ken Burns

La technique en huit éléments

Ken Burns se définit comme étant en compétition permanente avec lui-même, cherchant à ne jamais se répéter et surtout à ne jamais se reposer sur une formule. Il a toutefois accepté à de nombreuses reprises de formaliser sa méthode, sa recette, lors d’ateliers ou d’interviews, et la définit comme une technique en huit éléments : quatre de nature visuelle et quatre de nature sonore. Ken Burns a défini une esthétique qui utilise de nombreuses formes de cinéma et surtout de nombreux types d’images. Une partie de celles-ci est réalisée par son équipe, ce sont les interviews et les plans de coupe (objets, lieux, bâtiments, etc.) et une autre provient de sources diverses, soit sous forme de photographies, soit sous forme d’images cinématographiques officielles (reportages, émissions de télé, communiqués gouvernementaux, discours publics, etc.).

Les éléments sonores quant à eux sont autant d’étages, de couches, dans la création totale de ses films. De manière sans doute moins flagrante, ou moins soulignée par la critique, le réalisateur a fait le choix de déterminer quatre ingrédients qui doivent absolument être présents pour obtenir un tout homogène, une bande-son complexe qui accompagne la succession des images et les unifie malgré leurs origines et leur qualité diverses. Chaque film possède ainsi un narrateur principal, parlant à la première personne, qui sert de fil rouge au film. Parmi les voix récurrentes, on trouve entre autres David McCullough (Brooklyn Bridge, The Civil War, etc.), Keith David Williams (The War, Jazz, etc.) ou encore Peter Coyote (The Vietnam War, Prohibition, Country Music, etc.).

Un autre type de voix est apporté par les intervenants interviewés, il s’agit, ici encore, d’une première personne du singulier. Ken Burns a cherché à placer les histoires qu’il raconte à un niveau humain, elles sont retracées par quelqu’un qui les a vécues, qui en a une connaissance directe. La vision des choses dépend de ces mémoires individuelles, de ces gens qui savent ce qui leur est arrivé, ni plus ni moins. C’est leur somme qui donne (ou tente de donner) l’éclairage total sur les événements.

Les deux derniers éléments de la méthode Ken Burns témoignent du soin extrême apporté à l’accompagnement sonore : les bruitages donnent vie à des films muets, ou à des photographies, et la musique qui les soutient n’est jamais là gratuitement. Contrairement à la musique de fond trop souvent utilisée dans les documentaires (comme dans la fiction), il ne s’agit pas d’un dernier élément arrivant en bout de chaîne lorsque le budget est atteint ou dépassé depuis longtemps. Elle est intégrée au processus de création.

Outre les sujets musicaux comme Jazz ou Country Music, où ce choix est une évidence, le réalisateur accorde une place toute particulière à la musique, sélectionnée avec une certaine exigence. Elle joue elle aussi le rôle d’un personnage historique, elle représente une époque, la commente, la raconte. Les musiques correspondent à chaque période et replongent le spectateur dans l’esprit du temps, dans son tempo, son humeur. D’autres musiques, non diégétiques cette fois, sont également commanditées spécialement pour le film à des artistes aussi divers que Wynton Marsalis (encore lui) ou Trent Reznor. Un thème récurrent peut ainsi soutenir tout un film, comme le morceau écrit par Jay Ungar pour The Civil War.

La signature : l’effet Ken Burns

C’est sans doute grâce à son travail sur base de photographies que Burns s’est le plus démarqué de ses collègues et qu’il a le plus impressionné le public. Ses sujets ont bien sûr conditionné ses choix et il a fait une force des limitations apportées par les images historiques. Sa traduction des images fixes, tirées de sources diverses, en images animées, dynamiques ont grandement révolutionné l’approche de l’image d’archive. Un mot a été inventé pour désigner cette technique : l’effet Ken Burns. À l’inverse du recours à la CGI, voire aujourd’hui au deepfake, les images ne sont pas animées artificiellement mais re-filmées avec des mouvements de caméras qui modifient la perception « plate » de la photo, le point focal se déplace d’un élément à un autre, le flou ou l’ombre se fait sur certaines parties pour en illuminer d’autres. On ne simule pas le mouvement de la scène reproduite, mais bien le regard et la concentration de l’observateur. Un logiciel a été mis au point qui tente d’automatiser ce procédé, et Steve Jobs a personnellement demandé à Burns de pouvoir le baptiser « the Ken Burns effect ».

Je croyais avoir quelque chose à dire, mais non. Mais il faut persévérer, il faut s’accrocher. — Ken Burns

Du documentaire à l’heure des fake news

En 2007, Burns et sa compagnie Florentine Films ont obtenu de la chaîne PBS un contrat lui permettant de produire des films jusqu’en 2030. Les sujets pressentis sont tout aussi hétéroclites que les précédents : des personnages comme Hemingway, Lyndon B. Johnson, Barack Obama, des événements comme la Grande Migration qui vit six millions d’Afro-Américains quitter le Sud des États-Unis vers le nord et l’ouest à partir de 1910, des symboles de l’histoire des USA comme le bison, et, selon une déclaration récente, pour la première fois un personnage non américain : Léonard de Vinci.

Ce dernier mis à part, le travail de Ken Burns est clair selon lui, toutes ses histoires posent une seule et même question : qui est ce peuple étrange et compliqué qui se nomme lui-même « les Américains » ? Chacun des épisodes qui forment son œuvre, envisagée de manière totale, représente une fracture dans l’unité du pays, la Guerre civile bien sûr, mais aussi la déchirure jamais résolue de la guerre du Vietnam, ou l’opposition entre dries et wets pendant la prohibition. Mais c’est à travers ces antagonismes et leur éventuelle résolution que Burns espère un jour parvenir à une explication et une définition de ce territoire déconcertant et de ses habitants. Mais comme il aime le répéter, c’est compliqué.

(Benoit Deuxant)

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