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Focus

Inspirez à l’Iselp

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publié le par Pierre Hemptinne

Révolte contre le temps capitaliste et l’accélération usante. Face aux crises majeures que nous vivons, il est urgent de renouer avec les cycles lents, aléatoires et non prédictibles de l’inspiration. Indispensables pour qu’émergent idées, nouveaux modèles, nouveaux récits de vie.

Boulevard de Waterloo, coincé entre les grandes enseignes de luxe, représentatives d’une économie qui épuise le monde, le mot « Inspire » claque. Il révèle à quel point, là, pour le moment, dans le va-et-vient anxiogène des masqué·e·s, le besoin d’avaler de l’air frais est immense autant que l’urgence de voir surgir des idées nouvelles.

C’est le titre d’une exposition à l’ISELP, là, il n’y a qu’à pousser la porte transparente et on met quasiment le pied dans une œuvre de Maarten Vanden Eynde. Il s’agit d’un globe en polyester, d’une part découpé selon 38 fuseaux horaires décrétés arbitrairement lors d’une conférence internationale en 1884 et, d’autre part, morcelé par le découpage colonial du monde décidé lors de la Conférence de Berlin, découpage temporel et spatial qui ne cesse d‘apparaître comme une bombe à retardement.

L’artiste propose d’appréhender le réel de la globalisation destructrice via une expérience esthétique qui aurait l’effet d’une « overview effect », un décentrement salutaire de nos perceptions, faisant référence au « choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d'un vol spatial »,

qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’espace ou la Lune. La fragilité de notre planète, aperçue ainsi perdue dans l’ensemble et non plus comme centre de la vie humaine, a souvent conduit à des conversions écologiques profondes. Le message d’Inspire est clair : nous avons besoin d’un choc sensitif et cognitif de même nature pour résoudre la situation inextricable dans laquelle nous nous trouvons.

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Inspire Wolfgang Laib, pollen de noisetier

Face à ce défi, la vidéo d’Édith Dekyndt, « One Second of Silence » aide à se mettre en condition, indique une voie à suivre. Un drapeau transparent flotte dans les airs, sur fond de ciel nuageux, changeant. L’image est saisissante et rappelle à quel point les drapeaux sont des symboles qui marquent la propriété sur des territoires et des habitant·e·s, des images qui enclosent, occultent, enferment, justifient les frontières et leurs fermetures, des étendards qui délimitent le partage entre « eux » et « nous ». Ici, la transparence ouvre largement le jeu, balaie les frontières physiques et mentales, rappelle que l’environnement et les éléments naturels sont des biens communs. Ça dégage l’esprit, ce ruissellement silencieux d’un drapé qui nous replace tous dans la même galère, effaçant toutes les appartenances artificielles, nuisibles, superflues. En sus, dans la dynamique de la visite, c’est le moment où l’on se branche pour écouter les œuvres musicales de trois compositeurs·trices, Jean D.L., Valérie Leclercq et Alice Hebborn, un sas sonore qui prédispose l’attention à capter les thématiques tissées par l’exposition. Le premier immerge dans une sorte d’essoreuse, de déboussolage sonore, un blizzard électronique qui balaie les références, sature tout ce qui est déjà saturé, pour que ça se décoince, et peu à peu un paysage se décante, vierge, avec des aspérités, des points d’ancrage, des accidents, des suggestions de tangentes. Valérie Leclercq noue des matériaux musicaux différents, surtout des ambiances vocales-textuelles, des fantômes de grands songwriters qui se croisent, de ces croisements nait un chant nouveau, une ambiance inédite, l’espoir d’un rivage, rappelant au passage que tout nouvelle création est un recyclage et un mixte de créations antérieures, constituant la « nécromasse noétique » disait Stiegler (équivalent spirituel de la biomasse). Alice Hebborn laisse fuser un filet musical sismographe, comme une eau limpide d’étang réagissant au moindre vent, au moindre changement de lumière, au moindre impact de poussière, elle crée une stabilité fragile, dépendant de toutes les incidences atmosphères, une phrase qui tire sa force d’intégrer l’hétérogénéité de l’environnement. Chaque œuvre prend le temps, donne du temps.

Le besoin de respirer, d’inspirer profondément pour renouveler idées et références et relancer un cercle vertueux d’inspirations salvatrices, requiert de l’espace et du temps, des « vacuoles de temps disponible » comme l’écrit Hartmut Rosa, sociologue de l’accélération et de la résonance. C’est bien ainsi que se présente le volume aéré de l’ISELP. Pas de saturation, quelques présences fortes placées en quelques points judicieux où leurs ondes se trouvent stimulées. Et toutes racontent que la création demande du temps. Un temps qui doit garder une part incontrôlable. Régénérer un corps, un imaginaire, une société, c’est convoquer des processus lents même s’ils comportent aussi, parfois, des phases foudroyantes, fulminantes. Les expériences esthétiques, ici, invitent à la reconnaissance d’une forme de « mise à l’arrêt » bénéfique, prolifique, à l’opposé de la dimension anxiogène du confinement imposé, autoritaire.

Naturellement, le regard plonge vers l’espace inférieur et tombe sur une forme blanche, structurée et brouillonne à la fois, technicienne et poétique, où affleurent des motifs bleus, précis et vagues, inachevés, en train d’advenir. C’est un métier à tisser, en plein travail, immobilisé en plein mouvement.

Cette mise en suspens rend la chose mystérieuse. Il y a deux plans qui s’entrecroisent et évoquent les mécanismes respiratoires. Et comment, en la respiration, se croisent souffles intérieurs et extérieurs, métaphores des échanges entre intériorité et environnement. L’image qui se tisse, là, est issue « d’une fresque antique de la villa Livia à Rome et qui serait la première représentation d’un arbre dans l’histoire de l’art ». Voilà, la création, actuelle, témoignant d’aujourd’hui, se nourrit sans cesse de telles réminiscences qui ne se manifestent qu’avec lenteur et, souvent, « accidentellement », la rémanence de ce chêne antique est fragile, incertaine, semblable à une image mentale toujours prête à s’évanouir (Élise Peroi, "Jardin Suspendu").

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Inspire Jardin Suspendu (métier à tisser)

Face à un capitalisme qui épuise tant les ressources naturelles qu’humaines, qui cherche à tout prévoir pour maximaliser la rentabilité du moindre souffle du vivant, voici un choix d’œuvres résonantes qui renoue avec le fait qu’il est fondamental de rester en relation avec l’imprédictible et avec le fait que ce qui résonne entre nous et le monde (la nature, un autre être, un paysage, un livre, une musique, une cuisine…) n’est pas toujours disponible, cela relève du régime de l’indisponible, indispensable pour que se produise, entre résonance et non résonance, des instants d’inspiration. L’accélération qui entend rendre tout calculable et disponible à tout instant évacue toute possibilité de respiration.

« Les effets transformatifs d’une relation de résonance échappent constamment et inévitablement au contrôle et à la planification des sujets ; on ne peut ni les calculer ni les maîtriser ; (…) parce que la résonance est par nature un phénomène dont l’issue ne peut être déterminée à l’avance, elle s’inscrit dans un rapport de tension fondamental avec la logique sociale de l’augmentation et de l’optimisation incessantes (…). » (H. Rosa, Rendre le monde indisponible, 2020)

C’est cela qu’Inspire propose, cette profondeur. Avec par exemple « Haïku for Liège » (S. Kinoshita ), un rébus vertical, une sorte de chrysalide voilée surmontant une étrange sablier clepsydre placé au-dessus d’une motte de terre avec racines et tiges séchées juste au-dessus d’un fusain représentant un détail d’entrailles terrestres. Le regard passe d’un objet à l’autre, happé par les liaisons poétiques qui les relient et l’on entend le goutte-à-goutte ténu de la création, la percolation patiente des images et des formes, rassurante, rétive à toute « recette », absolument chaque fois singulière.

Voir et revoir « Travel » de David Claerbout avec toujours la même fascination. Ce long travelling dans un bosquet quelconque qui se mue en exploration bouche bée d’un écosystème fantastique, fantasmagorique. On touche là à l’émerveillement de l’enfance où quelques taillis au fond d’un jardin prennent dans l’imaginaire les dimensions d’une terre fantastique qui ne cessera de proliférer dans les rêves et la sensibilité de toute une vie. Le merveilleux se teinte de morbide et d’une vertu d’alerte quand on sait que ce film incroyable est intégralement réalisé en 3D, attestant de la disparition de ces écosystèmes, naturels autant que psychiques et oniriques, et qu’il ne nous en reste que les reconstitutions factices. Fabrice Samyn est, à juste titre, bien représenté, notamment avec ses agaves séchés, momifiés, évoquant les bronchioles pulmonaires, rappelant par là que les savoirs humains se sont érigés en premier lieu en observant la nature, en cherchant des points de ressemblance entre organismes animaux, minéraux, végétaux et humains. Les acanthes, plante divine au temps des Mayas – accomplissant un rythme de vie mystérieux, ne fleurissant qu’une seule fois juste avant de mourir, servant à préparer le pulque, boisson des dieux –, sont exposées selon une forme faisant référence aux principes religieux de l’élévation. Un diaphragme, symbole d’autres temporalités. L’installation de troncs de merisier est une constellation de points de jonction entre temporalités différentes, celle de l’arbre, celle de l’ambre et, par métaphore, celle de la goutte percutant la surface de l’eau, y déclenchant des ondes concentriques.

Le respect de la pluralité des temporalités est une condition de bonne respiration/inspiration, alors que l’horloge de la globalisation économique entend soumettre tout le monde à une seule et même cadence consumériste.

Il est devenu nécessaire de se libérer du fantasme de la maîtrise et de la finitude pour ouvrir des possibles. C’est ce qu’enseignent des pratiques de l’incertitude, des formes artistiques qui échappent à l’artiste et qui réagissent en accointance avec les éléments naturels, la lumière, les ombres, la chaleur, le souffle, contribuant à réduire le poids de l’anthropocentrisme (l’homme au centre, créant à l’image d’un dieu). C’est ce que l’on contemple face à « Wait and See » de F&D Cartier, un essaim de monochromes évolutifs (oui, ça bouge sous nos yeux), soit un ensemble de « papiers photographiques noir/blanc argentique récupérés en divers lieux », de tailles différentes. « Exposés à la lumière ambiante, ils réagissent par saturation chromatique continue en fonction de leur composition chimique et de l’environnement. » Ces monochromes sont des photographies de l’invisible (du vide) qui nous environne dans cet espace d’exposition…

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Inspire Wait and See F&D Cartier

On entre dans la petite cellule blanche avec précaution, le cartel indiquant « œuvre fragile ». L’ambiance est dépouillée, minimaliste. Au sol, un rectangle jaune, compact, dense, hermétique « Pollen de noisetier, 1987 » est-il indiqué. Un flux d’interrogations surgit : comment est-il traité ? Aggloméré ? Mélangé à de la laque ? Explication et précisions sont vraiment nécessaires : aucun additif, aucun intrant chimique, là, il n’y a que du pollen. Une quantité phénoménale résultant d’un travail fastidieux : la récolte obstinée, rituelle, au fil des saisons. Tout le pollen assemblé en ce monochrome irradiant date de 1987. A chaque exposition, l’artiste vient l’installer, le déversant de son urne, après chaque exposition il vient le recueillir à nouveau dans l’urne. L’œuvre ne vit que montrée, contemplée, au rythme des expériences esthétiques singulières, individuelles, collectives.

La simplicité de cette beauté, – une fois intégré le processus de sa fabrique, une fois visualisés les multiples gestes et techniques de l’artiste dans la nature, près des arbres, récoltant cette poudre de vie pour nous sensibiliser à sa rareté, sa puissance fragile –, est foudroyante.

« Elle induit chez le spectateur, par la forme et le contenu de l’installation, une attitude mentale et corporelle d’observation et de silence tel un espace sacré. Son œuvre peut être mise en lien avec le « rita » de la tradition hindouiste, un rite de passage permettant de relier l’homme à l’universel, l’intemporel. » (Guide du visiteur). Il est difficile de se détacher de cette luminescence d’infimes graines. On en sort avec le sentiment d’avoir aperçu des signaux de lumière d’un point de l’univers où il nous semblait impossible que brille quoi que ce soit. Troublant, inspirant.

Pierre Hemptinne

Liens :

L’exposition est accompagnée d’un riche programme d’événements creusant le thème, un dispositif de médiation culturelle diversifié, toutes infos sur le site :
https://iselp.be/fr/expositions/inspire

La playlist Résonances : sur SoundCloud :
https://soundcloud.com/iselp

Jean D.L. dans les collections de PointCulture :
https://www.pointculture.be/mediatheque/recherche/avancee?intervenant=Jean+D.L.&titre=&morceau=&motscles=&label=&ref=&location=&sort=#main-content

Wolfgang Laib : installation de pollen de noisetiers :
https://www.youtube.com/watch?v=AeQfeUU8kyg

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