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Focus

Frédéric Penelle grave chaos et déjà vu

à voir plus tard
Frédéric Penelle au Centre de la gravure _ 1676
À l’occasion d’une visite guidée, face à des étudiants d’art, l’artiste explique ses techniques, sa relation organique aux matières et comment sa main de graveur, gouge à la main, débusque les récits entre inconscient collectif et âme des matériaux, bois, papier, encre.

Ce lundi 12 novembre, le Centre de la Gravure et de l'image imprimée organisait des immersions dans les trois volets de son exposition Chroniques, avec les artistes comme guides. À 13 heures tapantes, au rez-de-chaussée, c’est au tour de Frédéric Penelle de se prêter à l’exercice. Ce n’est pourtant pas son truc de parler de son travail. Comme beaucoup de plasticiens ou créateurs d’images, l’essentiel est dans l’œuvre montrée. Il n’aime pas non plus donner les clés pour décoder ce que raconte ses gravures. Ca ne serait pas drôle et ça réduirait le champ des interprétations qu’il a besoin de sentir illimité. Enfin, c’est toujours un mélange, sa vie, celles qui croisent la sienne, ce qu’il y autour, le regard posé sur le monde, la résurgence d’images vues et puis, « ce qui, avec tout ça, fait du chaos ». L’oreille se dresse.

Les Chroniques de l’ombre ont à voir avec une proximité permanente du chaos, non pas comme force destructrice de toute iconologie, mais comme instance révélatrice, dynamique qui fait surgir de nouvelles images de toutes celles déjà avalées, absorbées, et comme tension qui esquisse des fils narratifs. Les lignes chaotiques organisent l’imagerie en suivant les failles entre intimités, refoulements, fantasmes, créatures de l’ombre, menaces d’invasion, zombies et silhouettes macabres. Il entame la visite devant trois grandes gravures, les plus récentes, qui s’intitulent La peur du vide. Pour composer des images aussi grandes, il réalise des carrés plus petits correspondant à la taille de sa presse. Chaque carré est une image en soi, pourrait être vu de façon isolée. Ils pourraient, en outre, être combinés de toute autre façon, selon l’instant et les humeurs. Du coup, on cesse de voir ces images dans leur fixité exposée, plutôt comme des plateformes mobiles, interchangeables, aux éléments permutables. Ce qui crée une impression d’instabilité renforcée par ce qui semble collision en chaîne entre espaces différenciés. Connu pour son usage tranché des blancs et noirs, l’artiste révèle avoir, ici, recherché des effets de gris inhabituels et, pour ce faire, il a joué avec des matières apposées directement sur le bois gravé, des tissus, de la dentelle, des matériaux de construction, des ajouts qui apportent des effets de trame, des «sensations vibratoires » et aléatoires. Des membres envoûtés flottent accompagnant un corps à la renverse, une tête fleurie  grimace, des yeux et têtes de mort dérivent dans le déluge nocturne. Pendant ce temps, l’artiste parle de l’épaisseur et de la plasticité des choses, du toucher relationnel, des pratiques « charnelles » de l’artistique.


Le centre de l’exposition rassemble des compositions en trois dimensions.

Mon format, ici, est celui du mur, je peux tout couvrir, en même temps, j’essaie de sortir du mur, de ne pas rester coller à la surface. — Frédéric Penelle

Et rien n’est totalement préconçus. Il ajuste l’ensemble sur place, en découvrant le lieu, en dialoguant avec les murs comme surfaces résonnantes. L’ensemble est constitué de gravures sur bois, de structures métalliques soudées, d’éléments peints directement sur les murs et des silhouettes ombrées que projettent les objets et les personnages découpés. Petits théâtres d’ombres figés. Du fait de cette spatialisation, du mélange entre scènes qui se produit par ce qu’elle semblent toutes reliées par le blanc mural, les récits galopent, envahissent tout le volume, rampants, foisonnants, multidirectionnels, répartis sur des organigrammes en train de se déliter ou ressemblant aux rouages carrés d’une machinerie infernale. En passant devant une image plus classique, encadrée, et insistant sur la dimension de « collage instinctif » qui réunit en un tout les diverses gravures de cette composition, quelqu’un lui pose la question « Pourquoi, finalement, graver, alors que vous pourriez tout faire par infographie et imprimer les éléments de cette image en une fois » ? Mais parce que pour obtenir une belle image, il faut graver ! « C’est la gravure qui donne cette qualité d’image, le fait que ce soit taillé dans le bois, que je manie la gouge… Dans mes compositions j’utilise des sources très diverses, des souvenirs, des choses vues au quotidien, des éléments de l’histoire de l’art… et c’est parce que ça passe par ma main que tout ça trouve une unité. »

La dernière partie, dans la pénombre, est consacrée aux « Mécaniques discursives », des scénographies réalisées avec Yannick Jaquet, un artiste du champ numérique (qui pratique une forme de mapping, mais en installation plutôt que sur les façades de bâtiments). Là aussi, des personnages et des objets, gravés, petits ou grands, des scènes en noir et blanc. Et puis des éléments projetés, des lumières, des incrustations géométriques qui miroitent, clignotent. L’ensemble a des allures de grands diaporamas délirants. Le groupe médusé contemple, scrute, s’immerge, chacun-e invente son trajet personnel dans ce décor à couches multiples. Les questions fusent peu à peu. Pourquoi tous ces chars, ces éléments guerriers ? « Parce que j’ai au fond toujours été fasciné par le fait quasi universel que tous les enfants mâles jouent à la guerre, avec des armes. Ce n’est pas une évocation de la guerre elle-même, que je n’ai pas connue, mais du « jouer à la guerre ». Et du reste, nous avons construit l’ensemble comme des gamins qui installent leurs Lego, les décors où ils vont faire évoluer leurs jouets. » Ce « jouer à la guerre » est une matrice narrative qui peut évoquer l’enfance mais qui, en même temps, renvoie à un imaginaire cauchemardesque, bien implanté dans l’imaginaire historique, qui fait voler les corps en morceaux.

 

Quelqu’un demande : « Mais quelle histoire avez-vous voulu raconter? » « Comme je l’ai dit au début, je ne donne pas les clés. Il n’y en a probablement pas. En travaillant à deux, on ne s’est pas dit « tiens on va raconter ça ». Non, l’important c’est que quelque chose fonctionne. On vient avec des éléments, on cherche à ce qu’ils marchent ensemble. On ne pensait pas à ce que ça racontait. Évidemment, en même temps, on savait que quelque chose se racontait, qu’un narration se mettait en route. » Voilà, la chronique surgit par la bande, à travers le faire et ses recoins d’écriture automatique. Où avez-vous été chercher l’inspiration pour les grands personnages hybrides, macabres ? On a l’impression de les avoir déjà vus traîner dans des toiles !? « J’aime justement les images qui donnent l’impression d’avoir déjà été vue ailleurs, quelque part. On ne sait plus où. Ca recoupe un imaginaire collectif, constitué des images médiatiques, des stéréotypes, de l’histoire de l’art. C’est sans doute cela qui permet à chacun d’y accrocher ses propres histoires. »


Il attire l’attention alors sur une grande collection d’images simples, sobrement encadrées et alignées.

C’est un échantillon, mais là, si vous voulez, c’est ma base, mon vocabulaire, mon dictionnaire. Là ce sont des images que je reprends sans cesse, modifie, insère dans des collages et assemblages différents. Elles sont déjà, en elle-même, influencées par plusieurs sources. Je n’aime pas imprimer en plusieurs exemplaires. Mais en jouant et composant toujours avec les mêmes images, c’est ma manière de jouer avec le multiple. Ce sont des matrices que je réutilise et, de la sorte, il y a une reproductibilité effective, mais pas pour faire du tirage. — Frédéric Penelle

Et effectivement, on peut constater que ces images génériques interviennent comme des acteurs jouant leur rôle-titre parmi les œuvres exposées, elles évoluent, sont mises en scène dans des dramaturgies différentes. Elles peuvent évoquer des archétypes, des choses qui parlent à tout le monde (comme la métamorphose de Kafka), mais revisitées. Elles montrent des déplacements, des permutations, elles tournent dans les récits de l’artiste à la manière de satellites. Ajouté à cela que les images gravées en passent par plusieurs phases, à l’envers, à l’endroit, de l’impalpable à la main, de l’indicible au matériau sculpté, des flux imaginaires à l’encre sur le papier, tout en prenant au passage la personnalité de l’artiste, son modelé, son style, et l’on a dressé le portrait d’un style de chroniques. Qu’il a su, finalement, parfaitement verbaliser, de fil en aiguille, d’image en image, de questions en éléments de réponse, l’air de rien. Rendant perceptible ce quelque chose d’informulable, à l’œuvre dans tout son travail, une matrice à inventer des récits sans fin, toujours recoupés, entrecroisés, en miroir. Il reste à retourner voir l’exposition, pleinement.


Et ne pas rater au premier étage, Chronique du quotidien de Thierry Lenoir (Ah ! sa série sur les navetteurs) et au second étage, Chronique du désastre de Daniel Nadaud (et ses lithographies La Bataille des champs, collection d’objets entre outils de la terre et armes de destruction, évoquant, tels qu’ils sont étalés sur la feuille, ses témoignages des massacres, des bombardements qui sans cesse remontent du sol, réplique tellurique, lente, du déluge meurtrier tombé du ciel).

 

Pierre Hemptinne




Frédéric Penelle, Thierry Lenoir et Daniel Nadaud : Chroniques

Jusqu'au Dimanche 3 mars 2019

Centre de la gravure et de l’imageimprimée
10, rue des Amours
7100 La Louvière.

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