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Forum Live Libération : La solidarité, plus efficace que la productivité

Forum Live Libération - Solutions solidaires
L’obsession de la productivité a rendu la société vulnérable aux crises imprévues (sanitaires, économiques, climatiques, etc.) On le voit très clairement depuis l’arrivée de la Covid-19 dans nos vies, nombre d’États sont tétanisés. Le constat est simple : sans solidarité, la société ne se remettra pas de cette crise.

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En France, treize départements se mobilisent sous le nom de « Solutions solidaires » pour placer la solidarité au cœur des transformations économiques, sociales, environnementales, démocratiques et numériques. « Réinventer la solidarité », c’était le thème d’un premier Forum Live Libération. Pour en débattre, le quotidien français a réuni autour de la table :

Fabienne Brugère, philosophe, qui s’intéresse aux relations de dépendance et d’interdépendance au sein de nos sociétés ; Jean-Luc Gleyze, le président du département de la Gironde, qui a lancé l’initiative Solutions solidaires, Jérôme Fourquet, auteur d’une étude sur le besoin de protection au sein de l’institut de sondages Ifop et Cécile Duflot, de l’association Oxfam France.

Le soutien peut devenir une affaire publique

D’entrée de jeu, Fabienne Brugère a énoncé l’idée la plus importante du débat, celle à retenir : ‘il faut prendre soin’. — Astrid Jansen

Il faut repenser l’État social par une perspective du soutien plutôt qu’une perspective de la protection. « La solidarité doit embrasser la totalité de la société, elle est une valeur organique, elle est même un droit de créance qui peut être exigée quand on est dans le besoin ! Elle est au fondement de l’État social. » À la lumière de ces mots, le diagnostic du présent est vite dressé : la solidarité est confrontée à la mondialisation, « un monde liquide, un monde de flux, de données numériques », précise la philosophe. Or la solidarité a besoin de solidité. « La mondialisation est aussi désormais épidémique, on se replie sur son pays, sa région, ses proches. Des formes de protectionnisme risquent de faire refluer la solidarité comme valeur centrale d’une société. »

La crise sanitaire apparue en 2020 nous met en effet face à une contradiction intenable : d’un côté les politiques néolibérales qui sont toujours très présentes, et de l’autre l’embrasement de nos vulnérabilités, qui sont révélées comme jamais. Fabienne Brugère explique : « Chaque jour surviennent de nouvelles vulnérabilités : fragilité des réponses en termes de soin, mortalité, baisse des revenus, pertes d’emploi, conséquences écologiques, dégradation des états de santé psychologique à cause des confinements, etc. Et puis d’un autre côté la pression néolibérale exige des mêmes corps vivants qu’ils soient encore des corps productifs et résilients pour s’adapter aux nouvelles formes de travail, dont le télétravail. »

Comment réinventer la solidarité ?

Selon Fabienne Brugère, dont l’intervention était selon nous la plus pertinente, la solidarité se réinvente en prenant en compte la demande de soin. Il faudrait revenir à une appréhension des formes concrètes de solidarité pour « refonder la solidarité depuis les différentes expériences de vulnérabilité, bien plus largement que toutes les vulnérabilités qui pouvaient être en lien avec le droit au travail ou les droits sociaux. » Des nouvelles demandes de prendre soin émergent, et, de ce fait, la question des activités et métiers du prendre soin, qu’ils soient sanitaires ou sociaux, jusqu’aux métiers du prendre soin de la planète, doit être remise au centre des préoccupations. Dans ce contexte, la philosophe rappelle la nécessité primordiale d’une justice de genre :

Le soin ne doit pas revenir exclusivement aux femmes tandis que les hommes continuent leur route dans la bataille économique. — Fabienne Brugère

Ce que révèle l’intervention de Fabienne Brugère est parlant ! La crise a créé une demande immense de soins. Les activités du prendre soin, que l’on nomme généralement improductives, sont en fait productives au titre d’une autre manière de concevoir l’économie dans le cadre d’une économie humanisée. « Si le prendre soin devient central dans nos sociétés, ce serait un nouveau modèle de la solidarité, cela ne signifie pas qu’il doit être renormé par les exigences néolibérales du marché, c’est-à-dire des services mais, bien au contraire, il faut extirper le prendre soin de la recherche du profit et envisager d’une autre manière les politiques de l’hôpital et du travail social, dont la rémunération à la tâche est un vrai contresens. »

Le citoyen veut plus de solidarité pour plus d’autonomie

Dans le cadre d’un large sondage de l’opinion publique en France, l'Ifop indique que les principales menaces ressenties par le citoyen sont les questions du réchauffement climatique, les questions sanitaires et de santé et, en troisième position, la question des inégalités de revenus. Jérôme Fourquet précise : « On voit aussi émerger la hantise du déclassement individuel. On veut plus de solidarité. On voit une forte demande d’aide pour les aidants au personnes handicapés et âgées. » Et d’ajouter : « Un des enseignements majeurs de l’enquête est la création d’un revenu de base qui serait octroyé à chacun. C’est vrai que ça fait 40 ans qu’on court après le plein emploi et que c’est un échec permanent. De ce sondage, on voit en fait que les citoyens de classe moyenne – souvent les angles morts des politiques publiques – aspirent à plus d’autonomie et pour cela, ils ont besoin de la solidarité. »

Comment à long terme peut-on revaloriser les métiers du care ? Le revenu de base est-il une solution ? Qu’en est-il de la précarité intenable de la jeunesse pour qui les études supérieures ont toujours été un facteur d’inégalité ? Aujourd’hui, le «prendre soin» des plus vulnérables doit se faire surtout vers les jeunes pour qu’ils ne soient pas privés de l’imagination d’un futur, d’un travail, d’une vie décente parmi les autres générations. « Les jeunes attendent un revenu d’émancipation pour suivre leurs études sereinement», dit Jean-Luc Gleyze, qui a aussi expliqué que la protection sociale avait ses limites. Il rejoint en fait l’idée d’un soutien de l’État plutôt qu’un assistanat. « La solidarité est une solution à plein de problématiques ! Entourons-nous de penseurs et promouvons les nouvelles solidarités qui s’inventent dans les territoires » a-t-il conclu. Et en effet, en lançant « Solutions solidaires » en 2018, Jean-Luc Gleyze, les départements et leurs partenaires ont choisi de mettre en lumière ces initiatives locales au travers d’un événement annuel, d’une plateforme numérique et de travaux tout au long de l’année. Une belle caisse de résonance pour partager des solutions constructives.
https://www.liberation.fr/evenements-libe/2021/01/05/reinventer-nos-societes-deboussolees_1810300/

compte-rendu : Astrid Jansen

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