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Focus

Éloge des mauvaises herbes

Eloge
Les mauvaises herbes, ce sont les mille idées et mises en pratique d’autres mondes qui sont nées dans la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes, et ce petit livre édité par la très dynamique maison d’édition « Les Liens qui libèrent » explore une quinzaine de réflexions inspirées par cette expérience.
«Bien que je ne sois jamais allée sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et que le système totalitaire auquel je collabore me traite trop bien pour que je pense m’y installer dans les semaines à venir, je me sens concernée par le message qu’ils envoient dans le paysage mental politique de mon époque. Le grain de sable de contre-propagande qu’ils distillent m’est précieux. Il y a donc des alternatives. » — Virginie Despentes

Éloge des mauvaises herbes - éditions Des liens qui libèrent

Dans la préface, David Graeber, anthropologue, membre fondateur du mouvement « Occupy » et auteur, entre autres publications, de « DETTE, 5000 ans d'histoire », explique que l’idée de préfiguration est à la base du succès des initiateurs du refus du projet de construction de l’aéroport du Grand Ouest. Il faut « construire les bases d’une nouvelle société dans la coquille de l’ancienne », c’est-à-dire créer des conditions de vie alternative ici et maintenant, mettre les principes du nouveau monde à construire directement en pratique, expérimenter en grandeur nature, plaçant ainsi la ZAD de Notre-Dame-des-Landes dans la même perspective ( mais en plus petit) que les combats menés au Chiapas par les Zapatistes ou dans la confédération démocratique du Rojava . Il s’agit en effet de vivre ce qu’on préconise, d’occuper le terrain et de bâtir quelque chose, sans attendre, au risque réel, très réel, de se trouver confronté à la violence du système en place, ce qui, comme on sait, n’a pas manqué d’arriver. Cette idée irrigue une bonne part des développements proposés dans ce livre, même si la richesse de ces contributions dessine une pensée en mouvement, puisqu’il s’agit d’essayer de cerner quelque chose en rupture totale mais aussi quelque chose qui, en creux, permet une compréhension très aiguë des mécanismes d’un monde dominant miné par ses contradictions, enfermé dans ses impasses et de plus en plus asphyxiant.

Qu’est-ce qui fascine à ce point des intellectuels aussi différents que Virginie Despentes, Olivier Abel, Bruno Latour ou Pablo Servigne, qu’est-ce qui leur fait penser que ce qui s’est passé dans ce petit bout de terrain perdu au milieu des bois est important ? C’est justement le pouvoir de révélation que l’occupation de ces quelques centaines d’hectares fait apparaître, d’abord avec l’impact sur l'imaginaire de l’abandon de la construction de l’aéroport, forcé par cette occupation d’apparence rudimentaire mais qui est mue par un assemblage de convictions très fortes, puis par ce que la destruction par l'État français des modes de vie alternatifs expérimentés dans la ZAD révèle de la nature totalitaire du capitalisme productiviste et financier dans lequel nous vivons (une opération militaire de grande envergure pour détruire des puits, des cabanes, et pour disperser quelques centaines d’adeptes d’un mode de vie frugal, ceci en démocratie et en toute légalité) et de cette réalité : toute tentative d'organisation d'un modèle alternatif, toute déviance organisée ancrée dans une pratique tendant à introduire de nouvelles manières d'envisager de faire les choses doivent être détruites. Parce que la ZAD, c'est le refus en action, la désobéissance active, c'est un exemple, c'est la preuve qu'autre chose est possible et, comme le dit Geneviève Pruvost dans un des textes, cette « résistance au progrès et au confort moderne », cette « forme de lutte d’une sidérante simplicité, à la portée de tout le monde, peut se répandre comme une trainée de poudre, sans coup férir ».

En clair et en vrac, ce sont, sans préjuger, des surprises que l'imagination réserve, l’autogestion, le fonctionnement coopératif, la réduction de l’empreinte humaine, la récupération tous azimuts ou l’utilisation de matériaux biosourcés, l’autoproduction, la liberté d’expérimenter loin du maquis des contraintes administratives et des impositions de toutes sortes, la préservation des lieux de vie, la parcimonie, la décélération, la paysannerie vivrière et solidaire, la délibération permanente, l’attention constante aux conséquences de nos actes et modes de vie qui sont expérimentés en situation réelle dans la ZAD.

Bien sûr, tout n’est pas rose dans la ZAD et certaines critiques peuvent être tranchantes, comme celle d’Amandine Gay qui reproche au concept de la ZAD d’être une utopie blanche en fustigeant les zadistes pour la violence qui consiste à oblitérer les non-Blancs de leur imaginaire et de leur lutte et mettant l’accent sur l’absence des enjeux de race, classe et genre, trop répandue selon elle au sein d’une certaine écologie. Pourtant, malgré ce bémol, il n'en reste pas moins qu'à l'heure où il nous faut comprendre comment modifier nos comportements et rompre avec notre manière d'habiter les choses, l'occupation d'un lieu destiné à perpétuer ce qui est un des grands problèmes générés par le système dominant (béton, mobilité effrénée, tourisme de masse, gouffre énergétique, dérive administrative et bureaucratique, etc.) doit nous faire réfléchir à notre occupation du monde.

Éloge des mauvaises herbes sur Hors-Série

Éditions Les liens qui libèrent

Police, paysages et résistances est un voyage photographique mené entre 2012 et 2018 dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes et les rues de Nantes.

"C'est ce qu'enseigne l'expérience de la ZAD : il faut sortir des normes, des cadres et des lois qui ont créé le mépris de la nature, l'acceptation des inégalités, enraciné les dominations patriarcales et racistes, tracé les frontières qui tuent les migrants à l'entrée de l'Europe. La loi protège la propriété privée et l'agriculture polluante. Si les blindés et les bulldozers des gendarmes veulent servir le développement, alors, pour trouver de nouveaux modèles de vie, il faut s'opposer à ceux qui commandent ces engins. (...) La ZAD n'a pas vocation à être un modèle répliqué à l'identique ailleurs. Mais toutes les conditions sont réunies pour que de telles zones essaiment ou se réinventent face au monde des grands projets et de leurs corollaires inexorables : le bouleversement du climat et le saccage des communs." — Jade Lindgaard

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