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Le GAM, mémoire vivante des luttes en Belgique | Interview de Michel Gilbert

GAM photo table de cuisine - livret double LP 005
À la croisée du folk et de la chanson à texte, le Groupe d'action musicale a accompagné sur le terrain – dans les manifestations, aux grilles des usines en grève, dans les réunions militantes – des dizaines de luttes en Belgique au cours des années 1970 et 1980. Nous avons rendu visite à Michel Gilbert pour l'interroger sur cette démarche de militantisme en musique mise en place avec le bon cocktail de détermination et de subtilité.

Sommaire

1973 - Rencontre, reprises, répertoire propre

- Philippe Delvosalle (PointCulture) : Pouvez-vous nous raconter la naissance du groupe : comment vous vous êtes rencontrés, à quelle époque et dans quel contexte ?

- Michel Gilbert : Le projet GAM est un peu un concours de circonstances au départ. Cela se passe en septembre 1973. À ce moment-là, je suis sorti de l’unif’ l’année précédente, je cherche du boulot et j’en ai trouvé au Snark, un projet d’école alternative à Bois-du-Luc où travaillait aussi Jacqueline Rosenfeld. Et on habitait ensemble dans une même communauté à Bruxelles. Jacqueline est une « vraie violoniste » ; moi, j’étais – et suis toujours – un guitariste… comment dire… amateur. Je ne sais pas lire les notes ! Mais on aimait bien jouer du folk ensemble. On reprenait les airs de Rum. Vous voyez ?

- Le groupe folk flamand ?

- Oui, le groupe flamand. On reprenait aussi des airs irlandais. Puis on a été vers quelques chansons militantes hyperconnues comme « Bella ciao » par exemple. Et on nous avait demandé de participer à un meeting de soutien aux dockers d’Anvers.

En 1973, il y a eu une grande grève des dockers qui n’était pas soutenue par les organisations syndicales – comme d’ailleurs beaucoup de conflits qu’on a rencontrés lors de la première période du GAM, qui étaient à la fois des mouvements contre le patronat mais aussi contre les directions syndicales de l’époque, qui étaient très réformistes. — Michel Gilbert (GAM)

On nous a donc demandé de jouer à ce concert de soutien et, en passant, comment nous nous appelions. On n’a pas beaucoup réfléchi. On s’est donné le nom de Groupe d’action musicale. À l’époque, il y avait des groupes d’intervention pédagogique, d’autres intitulés semblables dans le domaine juridique, etc. On s’est inspirés de ça.

- Vous étiez à deux dans le groupe à ce moment-là ?

- Pour ce concert-là, il y avait Jacqueline Rosenfeld (violon), Jean-Claude Salemi (guitare), un ami de Jean-Claude aussi. Et peut-être – je pense – Frédéric Debaix (contrebasse). On se réunissait de façon un peu informelle. Peu importe qui était là ce jour-là, on jouait pour le plaisir. Et on s’est retrouvés sur scène une première fois.



Mais pour ce qui est de la composition du groupe, au fil de son histoire, le GAM a rassemblé de septembre 1973 à l'été 1975 ,Jacqueline Rosenfeld, Jean-Claude Salemi, Frédéric Debaix  et moi-même. Puis, quand nous nous sommes installés à Charleroi en 1975, Jean-Claude et Frédéric sont restés sur Bruxelles et Martine Collin, Karin La Meir et John Dobrynine ont rejoint le groupe jusqu'au départ de ce dernier pour Paris et au retour de Jean-Claude en 1980...

Le deuxième événement, dramatique, qui est arrivé en septembre 1973, c’est la prise du pouvoir par Pinochet au Chili. On nous a très vite demandés d’inclure des chansons de l’Unité populaire dans celles que nous chantions. Le projet a commencé comme ça, en reprenant des chansons qui existaient. — Michel Gilbert

Mais – même avant cela, avant septembre 1973, quelques années auparavant – alors que je ne connaissais pas encore Jacqueline, on était tous les deux à la même manif contre la guerre au Vietnam. Pour cette manifestation, Jacqueline avait rassemblé un superbe ensemble de percussions asiatiques. C’était magnifique ! Je ne les ai pas vus, mais j’entendais leur musique de loin… Moi, j’étais avec des copains de l’école et je chantais « Masters of War » de Dylan (qui reste une chanson magnifique, bien entendu).

On a commencé comme ça. On était proches des milieux militants de l’époque. Mais la première chanson qui était une production / une création du GAM, c’est la chanson « Quartier Nord » liée à la lutte des habitants du quartier Nord à Bruxelles et qu’on a reprise plus tard sur le double LP Chansons de lutte en Belgique.

- Dans le livret de ce double LP de 1977 – qui est votre premier album, mais qui n’est pas votre premier disque, vu qu’il a été précédé par une série de 45t liés à des luttes particulières –, il y a des photos de Violeta Parra et de Woody Guthrie. Vous avez déjà cité Rum, Bob Dylan, la « Bella ciao », mais je voulais savoir si, à vos débuts, il y avait des musiciens ou musiciennes qui vous influençaient par leur musique ou leur démarche ?

- On s’inscrivait dans un mouvement, dans un courant. Il y avait la tradition américaine de protest songs. On connaissait « We Shall Overcome » et ce genre de chansons. La tradition italienne avec ce disque Bella ciao du Nuovo Canzoniere Italiano enregistré lors de ce grand concert qui a eu lieu à Spoleto en 1964, et où la chanson « Bella ciao » a vraiment trouvé sa place. Il y avait les chansons militantes historiques mais c’est parfois un peu lourd (les chansons communistes soviétiques traduites en français)…

Mais c’est clair qu’au niveau musical, on était un groupe folk. Si je fais une analogie, nos amis flamands de Vuile Mong en zijn Vieze Gasten avaient la même démarche politique que nous mais avec des moyens musicaux tout autres. Ils étaient un groupe rock.

GAM dessin de Karim - pochette double LP 004

Le GAM en concert – dessin de Karim – livret du double LP

Instruments

GAM instruments - pochette double LP.jpg

Les instruments du GAM – pochette intérieure du double LP Chansons de lutte en Belgique

- Je trouve en effet que ce premier double LP sonne très folk, très acoustique, avec beaucoup d’instruments à cordes, de la flûte, etc. Des instruments qui peuvent aussi sonner sans amplification. J’aurais voulu savoir si, au-delà de choix musicaux ou de sonorités, ce choix d’instruments acoustiques était aussi un choix pratique pour pouvoir jouer dans des lieux et des contextes sans sono : des manifestations, des piquets de grève, etc. ?

- C’est en effet lié à l’idée de mobilité. Mais, encore aujourd’hui, Jacqueline et moi préférons chanter sans micro – tandis que Martine Collin et Jean-Claude Salemi préfèrent un peu d’amplification. Mais on avait ces instruments-là sous la main et ça nous permettait de répondre vite aux demandes, de rentrer dans un café et de se mettre à jouer. Mais, en contrepartie, ce n’était pas très puissant au niveau sonore non plus.

- Cela correspondait peut-être aussi à l’idée de toucher les gens, de s’adresser vraiment à eux ?

- Oui, c’est cela. Il y avait l’idée d’être proches. On n’a jamais voulu jouer devant des milliers de gens. Quand on dit Groupe d’action musicale, on est devenu un peu un groupe de concerts mais au départ on jouait dans des manifs, on était au milieu de l’événement. On devait être immédiatement disponibles. Qui dit amplification, dit besoin de courant électrique. Pour se déplacer, dans une manif par exemple, cela implique un camion, un générateur, etc. On n’a jamais été dans ce sens-là.

- Sur le morceau « La Guerre », il y a quelques lignes qui peuvent sonner comme une sorte d’auto-commentaire sur votre choix d’instruments :

GAM - La Guerre

Et gardez vos clairons et vos marches de fer
Vos grades, vos tambours ne nous sont pas nécessaires
Si on sait où aller, une flûte légère
Doit suffire à rassembler nos frères

- Il y a l’idée que le rapport qui se tisse avec un certain type d’instruments n’est pas celui qui se tisse avec d’autres. Une fanfare avec des tambours, c’est un type de relation. Et une musique qu’on chante entre nous, c’est un autre type de rapport. Et un autre type de conviction, aussi.

Des luttes, des chansons

- Ce double LP Chansons de lutte en Belgique, aussi dans son ampleur, sa durée, les presque 25 morceaux, etc., donne à l’auditrice ou l’auditeur d’aujourd’hui, des années 2020, un éventail impressionnant de luttes et de combats, en Belgique pour la plupart (les dockers, le Quartier Nord, les « femmes-machines » de la FN, les Ateliers Hanrez à Monceau, etc.), dont on a en partie perdu la trace. Votre disque, vos chansons, qui vivaient au moment même de ces luttes, leur donnent aussi aujourd’hui, presque 50 ans plus tard, une trace, une existence, une présence dans l’histoire…

Il est important de dire clairement qu’on est toujours restés un groupe de militants. On n’a jamais été un groupe de musiciens professionnels, qui auraient eu une visée à vivre de la musique. — Michel Gilbert

- Jacqueline, Martine, moi, nous travaillons au Snark. Jean-Claude aussi un petit peu, il avait aussi son travail de graphiste. Mais notre subsistance et celle de nos familles n’étaient pas liées au GAM. Pour certains concerts, dans le cadre culturel par exemple, on acceptait volontiers un cachet et on trouvait ça normal qu’il y en ait un. Mais, le GAM, c’était notre façon d’être militants. De faire de la musique.

GAM photo de manif - livret double LP 002

Manifestation contre la fermeture de l'IMTS (Hôpital de Tubize) – photo M. Waldman – livret du double LP

Mais chaque contexte était un peu différent. Chanter dans une manif ou dans une réunion syndicale ou militante, ce n’est pas la même chose. Mais il y a des engagements du GAM avec des implications à différents niveaux d’intensité. Il y a eu des mouvements où on était très présents, de façon assez profonde, et d’autres où on est juste passés (dont on a entendu parlé, où on a fait un petit truc en passant).

- Il y a un mouvement – que je ne connaissais pas avant d'écouter vos disques, j’avoue – qui est très présent dans plusieurs de vos textes, plusieurs de vos chansons, c’est le mouvement aux Ateliers Hanrez à Monceau…

GAM - 45t Hanrez

- C’est pas loin d’ici. On est passés devant en venant de la gare. C’était une usine qui produisait toute une série de pièces de mécanique quand même déjà assez spécialisées et particulières. Ce qui se passait, c’est qu’il y avait un délégué syndical qui se présentait aux élections sociales de 1975 et, ni la direction de Hanrez, ni la direction syndicale des métallurgistes de Charleroi ne voulaient qu’il soit élu. Et donc il y a une grève qui a été lancée chez Hanrez pour que René Andersen puisse se présenter aux élections sociales. Au final, cette grève a été un échec : René a été licencié (puis il a été engagé aux Chemins de fer) mais c’est la première fois qu’on s’est investis assez loin dans un conflit : on allait aux piquets et on a réalisé le 45t.

Au départ, ça n’a l’air de rien mais il y a pas mal de conflits auxquels on a participé par les disques. Ces petits 45 tours étaient à la fois un moyen de créer une ou deux ou chansons, d’inclure une ou deux chansons proposées par les travailleurs ou les gens de la région… et de gagner de l’argent pour la lutte. À cette époque, il y avait encore la tradition des collectes lors des grèves, du porte-à-porte pour soutenir les grévistes. Nos 45 tours permettaient aussi de soutenir les caisses de grèves, etc.

- Ces 45 tours étaient-ils aussi une manière de faire de l’information – ou de la contre-information ?

- Oui, bien sûr. Chaque fois, au-delà du disque lui-même, dans la pochette et/ou le livret, on reprenait les textes des chansons mais aussi des textes militants. [Michel me montre le 45 tours en soutien aux ouvriers de Cockerill] Ici, par exemple, le comité de Cockerill présente ses intentions, explique pourquoi il se bat, etc. Cela devient un petit objet militant, entre une petite brochure et un disque. Un instrument de lutte.

- Je ne me souviens plus de la formule exacte mais, pour le double LP, il est indiqué quelque chose comme « Distribution : ceux qui peuvent ». Comment vos disques étaient-ils distribués ? Ils ne circulaient pas dans le circuit commercial, chez les disquaires…

- Non, non. Ni même dans le circuit culturel. On était très indépendants. Dans une structure militante comme par exemple dans le cas de la lutte chez Hanrez, c’étaient les travailleurs de Hanrez qui vendaient le disque ! Il s’est quand même bien vendu. On a dû faire un second tirage parce que ça partait assez vite.

Puis quand des camarades entendaient parler d’un de ces 45 tours, ils venaient nous chercher pour leur lutte. C’est parce qu’il avait entendu parler de la lutte chez Hanrez que le comité de soutien à des délégués licenciés de chez Cockerill est venu nous voir.

- Un autre aspect intéressant de votre manière de faire des chansons dans ce genre de contexte est de régulièrement faire participer les ouvriers, les ouvrières, les gens liés aux luttes, à l’écriture des paroles, voire à l’interprétation, au chant et à l’enregistrement, eux-mêmes…

- Vous avez entendu le petit disque sur Siemens Baudour ?

- Non. C’est un de ceux que je ne connais pas…

- C’est un bon exemple parce que c’était une occupation d’usine. Une occupation, c’est un milieu favorable pour ce genre de démarche. Les gens faisaient des nuits… Là, à Baudour près de Mons, on allait presque tous les soirs pendant une certaine période. Le personnel était surtout féminin. Les femmes avaient composé elles-mêmes des chansons de lutte (« Siemens Baudour ne périra pas / … »). Et il y avait un auteur wallon de la région qui a fait une belle chanson en borain sur la question des multinationales. On l’a enregistrée. Ce n’était pas lui qui chantait mais un travailleur de Siemens. Et moi j’avais écrit une chanson aussi, une chanson un peu personnelle, moins… euh…

GAM - Siemens Baudour - verso du 45t

Enregistrement du 45t avec les ouvrières de Siemens Baudour – photo pochette arrière du disque

« roum-roum »

Dans le GAM, on a ce qu’entre nous on appelle les chansons « roum-roum », qui sont des chansons très revendicatives, brutes, des chansons-tracts… « 36 heures / Sans perte de salaire » Et des chansons un peu plus réflexives, sur ce qu’on fait. — Michel Gilbert

- J’avais remarqué en effet – sans connaître votre jargon interne – qu’il y avait deux familles de chansons : des chansons à chanter ensemble, sur le terrain même de la lutte, et d’autres plus à écouter, qui viennent peut-être plus à posteriori et qui me semblent plus être des sortes de chroniques pour consigner la mémoire des luttes et tenter d’en tirer des enseignements…

- Il est apparu, au moment où on a travaillé sur le double 33 tours, qu’il était important aussi de lancer un support à nous, où on se mettait aussi nous en avant avec nos textes et nos chansons. Bien sûr, à côté de ce qu’on trouvait de plus intéressant dans ce qu’on avait pu produire dans des luttes. Et c’est là qu’on a fait des chansons qui abordaient plus nos idées que nous pensions avoir à défendre.

- Ces chansons ne sont d’ailleurs pas moins politiques que les chansons « roum-roum ». Une chanson comme « Sommeil ? » fait le lien entre l’organisation du travail, le capitalisme, la place laissée aux travailleuses et travailleurs et une dimension plus intime, ce que cela fait de leurs corps

GAM - Sommeil

Dans les nuits d'aujourd'hui
Nous nous endormons mal
Nous attendant déjà à un réveil brutal
Réfugiés dans le lit
À l'ombre du travail

- Tout à fait.

- Sur le 45t LOCO – un autre mouvement que je ne connaissais pas mais dont j’ai cru comprendre via la pochette qu’il s’agissait d’un mouvement de machinistes du chemin de fer indépendant des syndicats classiques –, dans une des chansons, vous écrivez : « (…) Celle qui vit avec lui m’a dit / Il dort ou il est parti ». Vous ne restez pas dans la grande échelle, le conflit SNCB/machinistes, mais vous évoquez aussi ce que cela fait de la vie de couple des militants par exemple.

GAM - 45t LOCO

- Mais c’est une histoire très particulière, ce disque LOCO et c’est un peu… comment dire… ça a été un peu un échec. On connaissait un gars qui était conducteur à la SNCB et qui participait à ce mouvement mais, en même temps, c’était un mouvement qui se déclarait contre les syndicats parce qu’il portait les revendications de seulement une partie du personnel. À la CGSP par exemple, on dirait « Non, il faut que tout le secteur bouge. C’est du particularisme de demander des avantages particuliers pour les conducteurs par rapport aux gardes ou aux aiguilleurs. »

Mais on a fait cette chanson. On a fait un premier jet en français et on l’a jouée à la salle de la Madeleine à Bruxelles. Les gars de LOCO étaient enthousiastes. Ils nous avaient demandé de faire un 45 tours mais avec une face en français et une face avec la chanson traduite en néerlandais. Et ça nous bottait bien de faire ce 45 tours bilingue, on a toujours été pour le fait de tisser des liens entre les deux côtés de la Belgique. On a réalisé le disque – un peu entre nous – mais, au moment de le sortir, Martine Collin nous dit qu’on était affiliés à la CGSP en tant qu’enseignants et qu’on allait se mettre en contradiction… Du coup on a rajouté un paragraphe dans la pochette où on expliquait qu’on n’était pas d’accord avec la position de LOCO vis-à-vis des syndicats mais qu’il nous semblait important de les soutenir dans leurs revendications légitimes. Mais ça n’a pas plus aux gars de LOCO, parce qu’eux avaient la dent longue contre la CGSP et les syndicats, et du coup ils n’ont pas diffusé le disque !

Le disque a été mis à la poubelle. Il en existe jusque quelques exemplaires qui ont circulé. Certains disques sont restés un peu des sortes d’ébauches et d’autres démarches ont été beaucoup plus loin. Des démarches vraiment profondes qui ont laissé des souvenirs.

Mais pour revenir à ces quelques lignes du texte de la chanson, on connaissait ce ménage et on avait demandé à la femme du machiniste de nous raconter un peu comment elle vivait tout ça. C’est comme ça qu’on parlait d’elle dans les paroles de la chanson.

- Pour moi cette mise au point par rapport à vos divergences partielles vis-à-vis de LOCO fait un peu écho aux notes à l’arrière de la pochette du double LP où vous écrivez :

Nous n’appartenons à aucune organisation dont nous serions tenus de défendre ou d’appliquer les vues. Souvent nous ne sommes pas d’accord entre nous. Mais ce qui nous unit et nous anime, ce sont tous les combats que nous avons vus ensemble. — GAM, notes de pochette du premier double 33t

Je me demande comment, en étant globalement de même sensibilité mais en ayant des divergences quand même, vous avez réussi à créer et à agir ensemble, comment cela avait sans doute à la fois compliqué certains aspects et enrichi votre aventure militante et musicale ?

- Il y a des sujets par rapport auxquels on n’était pas toujours d’accord. On en discutait, parfois on arrivait à se convaincre mutuellement. Parfois pas. Sur le double 33 tours nous avons mis des chansons que certains soutenaient plus que d’autres. Mais, voilà. C’est comme ça ! Et on les chante quand même ! On se disait que ce disque, par exemple, devait plus ou moins représenter notre diversité.

- Mais les différences entre vous étaient plus musicales ou liées aux chansons qu’à vos positions politiques, alors ?

- C’était plus des histoires de sensibilités et de goûts. Mais c’est lié à l’existence même d’un groupe.

La plupart des groupes ont un leader et le reste du groupe se met au service du leader. Au GAM on a quand même essayé de tempérer ça le plus possible. On a aussi essayé de donner une place aux instruments, une place un peu plus importante que dans un « disque de chanteur ». Il y a à chaque fois quelques morceaux instrumentaux. Pour nous, c’était très important. — Michel Gilbert

- Ça veut dire que Jacqueline, Karine ou Jean-Claude qui sont principalement instrumentistes ont aussi de la place sur le disque. Ils ont quelque chose à dire aussi, même si c’est uniquement par leur travail instrumental. Ça, c’est une diversité qui est intéressante… mais qui n’est pas toujours facile à faire comprendre aux publics. Le public est habitué à voir un concert de chansons qui a une dynamique de concert de chansons. Donc, c’est un truc qu’on a dû mettre en place. Et quand ça marche, c’est très bien ! Je défends cette idée. Je ne conçois pas que les musiciens soient toujours les servants, les faire-valoir des chanteurs. Ce qu’ils sont le plus souvent…

- Mais dans votre cas, avoir une structure très pyramidale avec un leader et des faire-valoir aurait été en contradiction avec la position politique que vous défendiez…

- Oui. Puis ce qui a fort aidé la vie quotidienne du GAM dans ces années-là, c’est que Jacqueline et moi on habitait ici à Goutroux et on travaillait au Snark à Bois-du-Luc avec Martine. Cela faisait déjà trois membres du groupe qui se voyaient plusieurs fois par semaine.

Et le Snark, c’était une école en autogestion avec des pratiques démocratiques profondes, des pratiques de construction de l’accord entre les membres. Tous les vendredis : assemblée, discussion, etc. — Michel Gilbert

- Tout ça faisait partie non seulement du projet mais de notre manière d’être. Au niveau du GAM mais aussi au niveau de notre métier.

Balades à Chooz

GAM - 45t Chooz - Non a la deuxieme centrale

- Il me semble qu’une autre lutte que vous avez suivie de manière assez assidue c’était la mobilisation, juste de l’autre côté de la frontière française, contre la construction de la deuxième centrale nucléaire à Chooz ?

- On a été très souvent à Chooz, tout le groupe mais surtout moi. Cela a duré presque trois ou quatre ans. Cette lutte a été l’implication la plus profonde du GAM. Aussi parce que c’était lié à la mobilisation d’un village, ce qui lui donnait un côté stable. Une grève cela dure un temps, une occupation aussi, cela dure un mois par exemple. À Chooz, la résistance s’est étalée sur toute la mise en place du projet d’EDF [Électricité de France]. C’était aussi une lutte très intéressante parce qu’elle était transfrontalière, internationale. Cela lui donnait une autre dimension.

Plus de détails et suite de l’interview sur le GAM à Chooz :

La Vie est belle, maar ‘t gaat zo snel

GAM pochette "La Vie est belle... maar t gaat zo snel"

Photo de la pochette du 2e LP – photo (c) Véronique Vercheval

- Votre deuxième LP La Vie est belle, maar ‘t gaat zo snel (1981) – sous-titré « Chansons et musiques de luttes et d'amour » – sonne assez différemment, il sonne moins folk que votre premier disque…

- C’est lié à la présence de Paolo Radoni à la direction musicale et aux arrangements. C’était un grand ami. Dans sa position de musicien jazzy, il aurait pu dire « Les gars, le GAM c’est n’importe quoi » mais, non, il nous soutenait. Parfois il remplaçait Jean-Claude, parfois il venait chanter avec nous. Il venait chanter de très belles chansons militantes italiennes. Et on avait ressenti le besoin d’une oreille qui écoute l’ensemble et essaye de gérer l’ensemble. Et il s’était prêté à ce rôle de manière très chouette. C’était un super échange. Il joue quelques notes sur certains morceaux.

Au présent

- Pour conclure, je voulais vous interroger aussi sur votre actualité, sur votre présent. Vous jouez encore ? Vous donniez encore des concerts avant la pandémie ?

- Il faut savoir – et c’est lié à ce que je racontais précédemment – que le GAM n’a jamais fait de promo. On n’a jamais fait de démarches pour trouver des concerts – sauf quand on a sorti les deux albums et qu’on avait organisé – ou fait organiser – un petit concert dans chaque grande ville de Belgique. Parce que, autant les habitants de Chooz distribuaient « leur » 45 tours, qui allait distribuer nos 33 tours à nous ? À part ces contextes très particuliers, il y a eu des années où on a très peu joué, d’autres où on a joué plus. Notre période d’activité intense, elle va jusque 1986-1987. Puis ça a baissé. On s’est un peu dispersés physiquement.

GAM - concert recent www_fmgerard_be

Le GAM le 27 janvier 2018, à l'Allumette (Forest) – photo (c) François-Marie Gerard – www.fmgerard.be

Mais on a continué à jouer. On a toujours grand plaisir à jouer, et si quelqu’un organise un concert du GAM, on bat le rappel et on joue !

- Récemment sur Internet il y a eu des reprises, entre autres, de « Allez les gars ! » par une chorale anarchiste à Lausanne ou par René Binamé. Cela vous touche que ces morceaux continuent à vivre ?

Petite pochette élections sociales

- Ça me touche et ça m’intéresse. Mais ça m’intéresse aussi de voir ce qui tient la route. Dans le répertoire du GAM il y a peut-être selon moi quatre ou cinq chansons qui tiennent la route. Il y en a qui auraient peut-être dû être jetées tout de suite… Ce 45 tours Élections sociales… Pfff… C’est n’importe quoi ! C’était un travail fait trop en vitesse à la demande de deux ou trois camarades de Charleroi.

Il y a des chansons dont je serai presque content qu’on les oublie… Mais la « Ballade à Chooz », c’est vrai que c’est une chanson que j’aime beaucoup. « Allez les gars », ça tient la route aussi. Je considère que c’est une chanson qui est précise, juste et pertinente et qui est beaucoup moins haineuse envers les flics que Brassens par exemple quand, à propos des gendarmes, il chante « je les adore sous la forme de macchabées »

Georges Brassens - Hécatombe

En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber
Moi, j'bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées

Récemment, Jean-Claude m’a envoyé un petit mail pour me dire que le GAM « rentrait en littérature » parce qu’il y a un petit livre qui est paru sur le mouvement de la ZAD de Notre-Dame des Landes et il y a une page où on mentionne que les manifestants y chantent « Allez les gars ».

Sinon, il y a aussi « Chanson d’amour » (du second album) qui a beaucoup de succès, qui a beaucoup été reprise.

Oui, ça fait plaisir.

- Merci beaucoup !

Interview : Philippe Delvosalle à Goutroux, 30 juin 2021

photo de bannière : livret de la pochette du double LP Chansons de lutte en Belgique – photo M. Waldmann



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