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Focus

Beautiful Lace & Carine Gilson au Musée Mode & Dentelle à Bruxelles

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textile, création, artisanat, exposition (Bruxelles), Musée Mode & Dentelle, dentelle, Carine Gilson, lingerie

publié le par Catherine De Poortere

Immersion dans l'imaginaire de la dentelle et de son incrustation sur les pas de Carine Gilson. À l'occasion des 30 ans de sa maison, la créatrice bruxelloise livre la magnificence de son travail sur la soie à une approche historique qui souligne la versatilité du textile. Jusqu'au mois d'avril 2020 au Musée Mode & Dentelle.

Sommaire

« — La dentelle tisse et assemble le plein et le vide, le clair et l’obscur, le charnel et le textile. Sa faculté à se mouvoir entre les usages, les sexes, les matières lui laisse endosser tous les rôles qu’on lui souhaite. — »

Affaires lingères

Le caractère subversif de la lingerie ne tient qu’à un fil. L’intérêt qu’elle suscite engage un effet de surprise, son parfum de scandale. Et soudain le bout de tissu devient costume. Pour cela, il suffit, par exemple, d’une brève échancrure, d’un excès de finesse du linge rappelant celle de la peau. L’érotisme n’est jamais loin, toute ébauche, toute idée d’effeuillage provoquant, bien entendu, le trouble. La combinaison en guise de robe et le caraco sous la veste sont des énoncés de style susceptibles de bouleverser le délicat rapport entre le visible et l’invisible du corps. Les dessous avancent la preuve d’un accès aux profondeurs charnelles qui affecte l’équilibre entre le nu et l’habillé. Des femmes bien en vue, actrices, princesses, chanteuses, mannequins, n'ont de cesse depuis les années 1930 d'avérer ce geste-là, lequel n’a aujourd’hui plus rien d’osé, réveillant à peine des regards que trop d’excès dans l’excentricité du vêtement ont blasés.

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Alors… triste siècle pour la lingerie que celui où l'on ne sait plus que faire de la nudité ? Où, dévêtus jusqu’à l’ennui, les corps s’ombrent de tatouages dans l’idée de susciter un reste d’émotion. La peau devient le vêtement, oui mais… cette sophistication qui affleure des états d’apparition du corps connaît une manière plus douce sur laquelle on ne pense pas suffisamment à revenir – sans doute parce qu’elle est passée de mode. Or ce qu’un agencement textile peut signifier n’apparaît vraiment qu’en dehors des modes qui s’en saisissent, car les modes n’inventent rien, elles enregistrent et formalisent les tendances d’une époque, et fugacement, comme d’un uniforme.

« — Pour un vêtement dont la fonction première est de masquer le corps, suggérer un en-deçà de la nudité n’est pas la moindre subversion. — »

Pour compléter, accentuer ou revivifier ce mouvement d’indiscipline propre à la lingerie (puisqu’on voit mal comment une pièce ample et couvrante tel un manteau, un gilet, une jupe ou un pantalon, pourraient faire office de sous-vêtements), l’ambiguïté de la dentelle favorise un autre genre d’invention visuelle et d’errance. D’un déshabillé, d’un kimono et même d’un bustier, on voit bien comment, portés en tenue de jour ou en soirée, ils n’exhibent pas tant la peau que l’aura lascive associée à la coupe et à la matière en quoi ils consistent. Pour un vêtement dont la fonction première reste malgré tout de masquer le corps, suggérer un en-deçà de la nudité n’est pas la moindre subversion. La dentelle agit plus subtilement encore.

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Les petites dents de la délicatesse

Aussi bien définie par les contraintes que par les contraires, la dentelle tisse et assemble le plein et le vide, le clair et l’obscur, le charnel et le textile. La délicatesse de ses façons la conduit à dénoncer le double jeu du costume qui redessine la silhouette quand il ne soustrait pas au monde le corps et les sensations. Or le dessin, c’est elle. Silhouette, peau ou étoffes doivent se contenter d’accueillir son propos comme l’eau le lit d’un fleuve. Pour apparaître et se donner à lire, il lui faut prendre contenance et s’emparer du volume et de la substance qui lui font défaut. Sa finesse mais plus encore son coût élevé en font un analogue du bijou, futilité qui insiste, ornement parasitaire et proliférant jusque dans sa rareté. Son surnom de « petite dent », plus persuasif que « passementerie » raconte parfaitement cette foncière avidité.

Histoire et fantasme

Développée à partir du XVIème siècle, en Flandre et en Vénétie, la dentelle s’affiche comme un marqueur social. Ainsi n'est-elle pas à l’origine l’apanage du vestiaire féminin. Son luxe inouï la rend accessible aux seules grandes fortunes qui l’invitent à orner chemises, manchettes, cravates, jabots, bonnets, volants, coiffes, corsets, éventails, pour la laisser s’épanouir sur le linge de maison, serviettes, rideaux, napperons, nappes, fauteuils. La technique de l’époque consacre la soie et le lin dans une profusion de variétés portant des noms de lieux, dont Bruxelles où, jusqu’au XIXème siècle, se fabrique une dentelle de qualité.

« — L’étoffe dont la séduction repose largement sur les insignes d’une richesse révolue, la démocratisation la voit déferler sur le corps des femmes. — »

Le genre qu'elle se donne

L’histoire de ce textile connaît quelques révolutions majeures, à commencer par la chute de l’Ancien Régime qui, revoyant à la baisse l’économie des ménages, réserve désormais ce tissu onéreux à l’habillement des dames. Au XIXème, la baisse des coûts due à la mécanisation de la production n’a cependant pas d’effet sur cette affectation genrée. L’étoffe dont la séduction repose largement sur les insignes d’une richesse révolue, la démocratisation la voit donc déferler sur le corps des femmes. Ainsi, avant la lingerie et le tatouage, s’octroie-t-elle l’ampleur d’un vêtement. De cette période date l’incursion de la dentelle mécanique sur le territoire des dessous : succès très relatif pour la matière puisqu’il amorce le déclin de l’artisanat.

Après la Première Guerre mondiale, la dentelle s’en retourne aux heures les plus sombres de la toilette féminine. Son alchimie est celle de la volupté et du secret. Aux enroulements inquiets du monde végétal, les tenues du soir et du lit empruntent la luxuriance des motifs, attendant de recevoir d’une technique de plus en plus raffinée la variété des matières comme celle des emplois.

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Le métier de l'incrustation

Dans le respect de l’imaginaire propre à la dentelle, Carine Gilson a créé sa lingerie-couture pensant qu’elle se devait d’aller à l’encontre des dynamiques industrielles. Le choix de l’artisanat, du fait main, de la production d’atelier, du sur mesure, la préférence risquée pour des étoffes précieuses (soies, satin, mousseline) ouvragées à domicile, enrôlent une attitude devant passer pour insensée. À la fin des années 1980, fraîchement diplômée de l’Académie d’Anvers, Carine Gilson travaille comme ouvrière à Maille France, une manufacture bruxelloise qui fabrique des combinaisons. Bientôt la jeune femme rachète l’entreprise, à laquelle l’exigence de son approche et son ouverture à une clientèle internationale offrent une nouvelle jeunesse. Ses dentelles incrustées construisent la renommée de la maison au même titre que les motifs somptueux dont se parent des kimonos gorgés de fleurs assemblées dans le goût japonais, avec grâce et mesure. C'est ainsi que dans cet univers de jours et de transparence s'invite la couleur, dont on se demande toujours dans quelle mesure elle intéresse seulement la dentelle autarcique.

D’une certaine façon, au terme de trente ans d’un travail acharné, l’exposition au Musée Mode & Dentelle figure moins une consécration des valeurs défendues par sa fondatrice que ne le fait, plus prosaïquement, son succès auprès des élites actuelles. Dès lors, on ne dira jamais trop à quel point il est dommage que, dans tous les domaines de l’art et de l’artisanat, au même titre que les productions de niche, l’ouvrage le plus respectueux ne se rende accessible qu’aux plus grandes fortunes, celles dont on doute justement qu’elles partagent la noble idéologie que ces objets ont vocation de transmettre.

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Mains de la couturière. Extrait d'une performance filmée sur trois jours par Nick Knight, pour le projet "Flora (2012)

Test de Rorschach

Toutefois, s’il y a bien une chose que le dialogue que Carine Gilson noue avec l’histoire du textile met en évidence, c’est encore une fois la versatilité de la dentelle, sa faculté à se mouvoir entre les usages, les sexes, les matières, et d’endosser tous les rôles qu’on lui souhaite. Selon qu’on la désire élégante ou modeste, domestique ou impériale, fétiche, austère, sacrée ou aphrodisiaque, tous les écarts lui sont permis. Constat qui, venant d’un produit issu d’une technologie des plus complexe, établit un paradoxe. Mais la souveraine beauté de ces entrelacs labyrinthiques n’est pas celle d’un rêve de pierre. En chaque motif forgé dans la rigueur et la symétrie se niche la possibilité d’un test de Rorschach. Sans doute est-ce là la carte même des chemins de désir.

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Mood board pour l'atelier de Carine Gilson

Beautiful Lace & Carine Gilson

Musée Mode & Dentelle (Bruxelles)

Exposition > 19.04.20

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Texte et photos : Catherine De Poortere

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