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Critique

Nul homme n'est une île

Nul homme n'est une île - Dominique Marchais
Un documentaire de Dominique Marchais qui interroge l'enracinement au lieu et la participation du citoyen aux décisions politiques au travers d’initiatives diverses en agriculture et en aménagement du territoire

Le film s’ouvre sur la fresque murale d’Ambrogio Lorenzetti du XIVe siècle dite du « bon et du mauvais gouvernement » peinte sur les quatre murs d’une des salles du palais communal de Sienne. Filmée longuement et commentée par l’historienne médiéviste Chiara Frugoni, la fresque pose le canevas qui permet de recevoir la suite du film, d’en comprendre le propos.

Dominique Marchais, le réalisateur, tisse des liens, entre des domaines d’action et de pensée, entre des initiatives, entre des villes du monde. Cette introduction convie, mêlées, l’esthétique et la politique pour interroger la ville dans son aménagement et son rapport à la campagne, pour questionner l’enracinement dans un lieu. Le réalisateur part ainsi à la rencontre d’une coopérative agricole en Sicile et de plusieurs personnes en Suisse et en Autriche, architecte, artisans ou responsables de projets, attachés à revitaliser les villages. Il ne s’agit pas ici de présenter en série des initiatives mais bien de les lier entre elles pour en tirer une réflexion profonde sur le rôle du citoyen et l’attachement au territoire. Ainsi les réflexions sur le développement d’une coopérative alimentaire en Sicile résonnent avec la pensée d’un architecte qui ne veut pas de « grands projets » pour sa vallée mais des petites choses comme la valorisation d’un chemin ou encore sur la construction de ponts et de bâtiments modernes mais dont les courbes et les lignes sont intégrées au paysage de la montagne.

Dans un entretien avec le réalisateur proposé en bonus avec le DVD, ce dernier explique son désir de comparer des situations éloignées dans l’espace, le temps et le cadre politique, son envie d’aller puiser de l’inspiration dans ces exemples lointains et pourquoi pas, tirés du passé, à l’image de ce que raconte la fresque avec laquelle il commence le film. Celle-ci décrit une page du communalisme italien du 12 ou 13e siècle. Les citoyens prenaient alors une part active dans les décisions concernant la gestion de la ville. Le bien commun était placé au-dessus des intérêts de tous. Le réalisateur confie que le film fait échos à son propre cheminement sur cette question de la participation, sur les organisations citoyennes autonomes et l’intelligence collective. Lui-même, parisien, s’interroge sur la difficulté d’être un acteur du changement dans une grande ville où les citoyens sont sans doute davantage des administrés, des clients de services.

Pour appeler à lier le passé et le présent, la manière dont est filmée la fresque, avec des plans lents qui se promènent tout près de la toile, est la même que celle qui plus tard dans le film s’attarde sur les paysages toscans, suisses ou autrichiens, avec de longues focales qui écrasent la perspective. C’est ici avec le regard sur le paysage que s’ancre le lien au territoire. Ce territoire qui fait partite de l’identité individuelle et collective. Celui qui est menacé par une urbanisation croissante et uniformisante. Cette réflexion se poursuit dans le réel avec une réalisation en Autriche : une grande caisse de bois ouverte qui cadre le paysage. Celui qui y pénètre et qui regarde voit alors le paysage comme il ne le voyait pas. À plusieurs reprises, le film témoigne de ce lien au territoire par les pratiques, la connaissance, l’expérience longue et le regard. En Sicile, où un homme doit « digérer » l’apparition de l‘autoroute tout comme le paysage doit le faire, en Suisse où un architecte explique qu’il « faut dire oui à un lieu » puis voir comment on peut y développer une activité ou encore comment un « bureau des questions du futur » en Autriche travaille à créer le désir d’un avenir meilleur.

À chaque fois, il s’agit bien de revenir à des petites échelles, au local, à la communauté et à l’implication des citoyens pour faire du village, pourquoi pas, comme le suggère un des intervenants, un lieu de production où les gens de la ville viendraient un temps y fabriquer des choses ?


Frédérique Muller