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La cinéaste Lizzie Borden à la Cinematek

Born in Flames de Lizzie Borden (2)
La venue de la cinéaste culte à Bruxelles constitue un évènement pour qui s'intéresse au développement et à l'évolution d'une pensée féministe en cinéma.

La première fois que j’ai entendu parler de Born in Flames  de Lizzie Borden, au milieu des années 1990, c’était par voie détournée, via la chanson de The Red Crayola du même titre qui ouvre le film. Sur le rond central du 45t sorti sur Rough Trade en 1980 (donc pendant le tournage du film et bien avant sa sortie en 1983) et né de la collaboration d’une sorte de dream team – constituée de Mayo Thompson (figure centrale de Red Crayola), d’Epic Soundtracks (des Swell Maps), de Gina Birch (des Raincoats), de Lora Logic (de X-Ray Spex et Essential Logic) et des artistes conceptuels Art & Language – figurait la phrase sibylline « The Social-Democrats’ Song from a film by Lizzie Borden. ».

« At a new life we took aim, we set the vast conglomerates aflame
We are born in flames. »


Ce film-culte, le plus connu de sa réalisatrice, cette fable de politique-fiction féministe dépeignant via plusieurs groupes de femmes (dont les animatrices de deux radios pirates, l’une blanche, l’autre noire) les dérives d’une Amérique fêtant les dix ans de sa révolution sociale-démocrate, difficile à voir au cours des années pré-Internet, passé il y a quelques années dans la programmation « radios libres » du Cinéma Nova a été récemment restauré avec beaucoup de soin aux États-Unis.  Concordant avec la sortie du placard de Regrouping, le premier film de la cinéaste tourné en 1976, l’occasion de voir les trois premiers films de Lizzie Borden en sa présence est trop belle, tant chacun de ses films diffère des précédents, nait des impasses ou des ouvertures apparues lors du tournage passé, faisant de la première période de la cinéaste un parcours qui, sans se renier, comporte des changements de direction, des moments de réflexion, de remise en question plutôt qu’une ligne dogmatique inflexible et imperturbable.

« Lizzie Borden took an axe
And gave her father forty whacks,
When she saw what she had done,
She gave her mother forty-one. »

Fille d’un agent de change de Detroit, Linda Elisabeth Borden (1950) prend le nom d’une meurtrière de la fin du XIXe siècle comme nouvelle identité d’artiste au début des années 1970. Un moment où elle déménage du Massachusetts vers New York, entre en contact avec le milieu du féminisme radical et suit une rétrospective des films de Jean-Luc Godard. Elle voit alors dans le cinéma une piste pour réconcilier la parole et l’image qu’elle considérait comme trop éloignées et distinctes dans sa double activité de critique d’art et de peintre. Un cinéma que, contrairement aux arts plastiques, elle décide d’apprendre seule, en autodidacte : « J’avais trop été à l’école. L’école avait détruit mon rapport à l’art, vraiment. J’en savais trop. En cinéma, je ne voulais rien apprendre de plus que le strict nécessaire : filmer, prendre le son, monter. » (x) Un cinéma qui lui offrirait aussi sa façon à elle de s’engager : « Pour moi, le cinéma est un terrain d’exploration politique. Je ne suis pas du tout engagée politiquement, sauf quand je tourne Mes films. Je veux dire que je ne vais pas aux meetings et à ce genre de trucs. Mais les films me poussent à m’engager à ma manière. (…) Via Born in Flames j’ai rencontré un groupe de femmes noires avec qui j’ai travaillé, par exemple. »

Regrouping, film de Lizzie Borden

Son premier film, Regrouping (1976) propose en 16mm noir et blanc le portrait expérimental (liens avec les pratiques de la performance, scènes rejouées, décalage du son et de l’image, etc.) d’un groupe d’entraide lesbien. Mais malgré le titre du documentaire, la cellule des quatre artistes et intellectuelles vit des tensions qui menacent de faire exploser leur collectif (la phrase « We no longer demand consensus » entendue en voix off à la fin du film peut se voir comme un signe avant-coureur de la nature plurielle, éclatée et kaléidoscopique de Born in Flames) et – surtout – qui les éloigne de la cinéaste et du film qu’elle est en train de finir. Jugé « sexiste » et « réactionnaire » par ses protagonistes, le film sera mis au placard pendant quarante ans.

Car si les protagonistes de Regrouping sont déçues par Lizzie Borden, celle-ci est aussi déçue de son côté par certains mouvements féministes blancs trop refermés sur leur communauté. En réaction, elle tournera Born in Flames où elle fera coexister des groupes de femmes blanches, noires, latinos, etc. « Born in Flames abordait les féminismes, au pluriel. Il y a un million de féminismes, il y a un million de femmes qui se considèrent féministes mais qui n’ont pas le même programme. L’idée de pluralité oppose à celle de démocratie est quelque chose de difficile à faire passer. Surtout quand il y a, comme aux États-Unis, cette idée de melting pot dans lequel toutes les différences disparaitraient pour se fondre dans un tout uniforme, dans un accord sur une plate-forme commune En fait, en termes de races, la question est comment on permet, on encourage et apprécie l’autonomie raciale avec toutes les différences que cela implique, sans tomber dans la discrimination ? Comment permettre à des femmes de ne pas se sentir obligées de se conformer à un programme féministe blanc ?  dans Born in Flames les différents sous-groupes, comme la radio pirate noire et la radio pirate blanche, travaillent ensemble sans perdre leur autonomie. ».

Born in Flames de Lizzie Borden (1)

La forme du film – tourné sur cinq ans, avec un budget de 40.000 dollars et des actrices non-professionnelles (l’avocate et militante des droits civils Florynce Kennedy, la réalisatrice en devenir Kathryn Bigelow, la claviériste des Contortions  Adele Bertei, etc.) – entre en résonance esthétique avec cette vision politique de la juxtaposition et de la constellation. « Born in Flames est un film sur la discontinuité et le dysfonctionnement, sur l’explosion qui résulte de la rencontre entre différents groupes. (…) le film développe une esthétique de la pauvreté qui est une esthétique du montage. J’ai décidé de ne pas m’en faire si, au cours des six mois entre deux tournages, une femme avait pris ou perdu 10 kilos ou s’était rasé la tête. Mais j’ai essayé de créer une énergie par la juxtaposition des images. Cette structure reproduisait aussi pas mal les idées politiques qui sont à la base de Born in Flames. ».

Working Girls de Lizzie Borden

Pour son troisième film, Working Girls (1986), une fiction évoquant une journée dans un bordel de la 24e Rue, Lizzie Borden opte pour traduire cette unité de temps très cohérente et resserrée pour une fiction beaucoup plus classique, plus scénarisée, plus maîtrisée, tournée d’une traite avec des actrices et acteurs professionnels. Mais l’aspect documentaire est toujours là, en amont du film : à travers tout un travail de recherche et d’interviews de prostituées et de clients mené par la cinéaste dans la maison close où travaille une amie à elle (« Mon intérêt pour la prostitution et mon changement d’opinion à son sujet est venu de la rencontre avec des working girls, des femmes qui y travaillaient vraiment. »).


Philippe Delvosalle


Lizzie Borden àla Cinematek (Bruxelles)
(en collaboration avec Elles tournent et Offscreen)
du vendredi 3 au dimanche 5 février


Lizzie Borden a par ailleurs choisi une petite vingtaine de films signés Vivienne Dick, Kathryn Bigelow, Slava Tsukerman, Sheila McLaughlin, Spike Lee, Jean-Luc Godard, Rainer Werner Fassbinder, etc. et qui passeront tout au cours du mois de février.


(x) les citations sont des traductions libres de passages d'une longue et passionante interview de la cinéaste par Alexandra Devon, Catherina Tammaro et Glynis Sherwood (transcription) en 1987
> La version complète - en anglais - est lisible sur le site Kersplebedeb.