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D'une certaine gaieté

Cirque Divers Liège - Fabiola et Baudouin
Dans les années 1970, provinciaux reculés, nous sortions quelquefois à Liège prendre le pouls culturel de la grande ville ! Nous traînions au Trou Perette où il y avait toujours des concerts surprenants, folk, chanson, free jazz… Puis, à un moment ou l’autre, nous échouions dans un drôle d’endroit où les effigies souriantes de Baudouin et Fabiola, fixées au mur, saluaient la foule de leurs mains de souverains-automates, désincarnés.

Une manière de montrer une vacance permanente du pouvoir ouvrant un espace infini pour tout repenser.  La carte proposait des bières introuvables ailleurs. Il y avait, selon les jours, expositions, débats, concerts, performances. Nous avions enfin l’impression d’être à l’épicentre d’un de ces lieux où s’invente une façon singulière de regarder le monde, le comprendre et le changer. La griserie s'augmentait d'une joie très particulière, une certaine gaieté, paradoxale… C’était le Cirque Divers.

Le Cirque Divers n’existe plus, le Musée de la Vie wallonne lui consacre une exposition. Retour sur la façon de réinventer le monde dans un café pas comme les autres. Ce que nous découvrions, de passage, par petits bouts, et enflammait nos imaginaires, par ce travail muséal est restitué dans toute sa cohérence, sa ténacité, sa créativité combattive. L’action culturelle était inventive. Aujourd’hui, cet esprit perdure, évolue en cherchant d’autres terrains d’interventions correspondants aux problématiques sociales actuelles, à travers une association héritière baptisée D'une certaine gaieté. Elle est incontournable pour comprendre un certain esprit liégeois autant dans son actualité que dans son historicité, un esprit libre fait d’attachement au territoire, de préoccupations sociales et d’explorations d’alternatives.

Association d’éducation permanente subventionnée, D’une certaine gaieté, au-delà de quelques axes de travail bien définis, ne se laisse pas enfermer dans des processus figés. C’est une structure ouverte à l’expérimentation. Les permanents de l’association et les administrateurs et administratrices historiques évitent l’entre-soi, c’est une constante. Beaucoup de projets sont cogérés avec « des chômeurs, des travailleurs précaires et les intermittents de la nouvelle économie du savoir ». C’est dire si l’on construit ici une attention au monde, on aide à l’émergence de cultures qui prennent en compte la fragilité sociale sous ses multiples avatars. Fragilité structurelle produite par le système en place dont les opérateurs socio-culturels ne cessent de constater les dégâts. D’une certaine gaieté s’emploie d’une part à étayer le diagnostic dénonciateur de ces fragilités et d’autre part à soutenir les dynamiques qui permettent de les soigner. Notamment en relayant le travail d’artistes sinon subversifs du moins porteurs de dérangements (regards décalés) et de sens. Par exemple, prochainement, l’exposition consacrée à Joël Hubaut, « artiste trans-media, doué d’une énergie centripète et centrifuge, il est l’architecte mobile d’une chaotique trans-historique ». Mais aussi en organisant des immersions critiques dans le territoire, comme par exemple ces croisières à la rencontre du patrimoine industriel en bord de Meuse, en compagnie de la responsable scientifique du Musée de la métallurgie mais aussi d’Alexis Zimmer, auteur d’une étude remarquable « Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930. Contre-enquête » aux Éditions Zones sensibles. Il y étudie de manière précise un cas d’empoisonnement important par brouillard, considéré à l’époque comme phénomène météorologique ponctuel, mais qu'une industrialisation à marche forcée, sans aucune considération pour l’environnement, prolongerait la durée et rendrait persistant. L’autre pôle de la dynamique, c’est la libération de la poésie, il faut que ça fuse, tout ça a besoin d’être débridé ! Et c’est l’organisation de la Nuit de la Poésie où sont conviés plumes et voix célèbres autant que les anonymes qui souhaitent partager leur verbe en échange de quelques bières.

magazine C4 - couverture du n°231 - Octobre 17


Un des axes forts D’une certaine gaieté consiste à documenter les agitations culturelles minoritaires et donc à organiser des traces écrites, filmées, sonores. Un journal pluridisciplinaire. Il y a leur magazine C4 dont le dernier numéro, en octobre 2017, se penche sur l’anniversaire de la révolution russe de 1917. Pas une célébration soviétique, mais « quelles mythologies, paysages et esthétiques intimes elle a contribué à produire, quels chemins et détours elle a balisés ». Toujours développer un point de vue décentré, habité, qui secoue les ornières médiatiques de l’histoire.

Si C4 construit des dossiers dans la lenteur, L'Entonnoir, laboratoire du quotidien est son équivalent adapté au Web : des chroniques plus rapides, des réactions à l’actualité, des reportages photo et des restitutions d’ateliers, de rencontres avec des citoyennes et citoyens sous formes de Diaposonores, vraies tranches de vie. Au même titre que les séquences D’une certaine TV issues des ateliers « Dire son regard ». Ce sont autant de plongées dans les réalités liégeoises, loin de toute approche touristique ou de culture événementielle. Ça correspond plus à cette manière de s’immerger dans un tissu urbain : s’attabler quelque part, à l’écart des « incontournables », au plus près du quotidien des anonymes, siroter paisiblement, observer, écouter, sentir, déduire, supposer, comparer, projeter.

L’association saisissant au bond les problématiques émergentes, elle s’est très vite tournée vers « le numérique », pour le comprendre, l’éclairer, l’accompagner, via des ateliers-médias sur les outils et les pratiques mais, là aussi, selon des modalités très transversales. On peut évoquer le mémorable Chômeur Blaster, jeu vidéo co-construit en ateliers participatifs, avec des chômeurs, et animé par Pierre-Yves Hurel (ULG). Il s’agit de s’approprier des technologies numériques pour y développer une narration originale sur un problème social de plus en plus évacué : la place et le devenir des chômeurs et chômeuses. Bien dans l’esprit D’une certaine gaieté, les solutions explorées par le jeu, à l’image d’un monde politique de plus en plus caricatural, sont expéditives. Elles frappent l’imagination et, espérons-le, éveillent les consciences tant sur le régime économique que sur l’impact des technologies. La démo est toujours accessible via le site Internet.

Rendre audibles les trajectoires dissidentes via des débats, des ateliers-rencontres, des apprentissages expressifs (parole, image, écrit), impulsées par les déterminants mondiaux, mais telles qu’elles cheminent dans les réalités liégeoises, multiples et diverses, voilà ce qu’organise D’une certaine gaieté, dans ses connexions avec beaucoup d’autres partenaires. Plutôt que de commencer sa visite d’une ville par l’Office du tourisme, on devrait probablement toujours commencer par une visite à l’une ou l’autre association d’éducation permanente de ce genre !

 

Pierre Hemptinne


ASBL D’une certaine gaieté
9-11 Rue des Mineurs
4000 Liège

Tél.: 04 222 12 46


Le Jardin du Paradoxe - Regards sur le Cirque Divers
exposition

Jusqu'au Jeudi 16 août 2018

Musée de la Vie wallonne

Cour des Mineurs
4000 Liège

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