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Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

Afrique, Etats-Unis, littérature, Chimamanda Ngozi Adichie, Nigéria, livre, ,, écrivain

publié le par CATHERINE DE POORTERE

Chimamanda Ngozi Adichie
« Je pense que pour les femmes, les cheveux sont profondément politiques. »

La question des cheveux peut prêter à rire, elle est de la plus haute importance. Celle qui la pose la prend très au sérieux. Avec ses somptueuses coiffures, tissages de tresses ou afro, et ses tenues d'un graphisme coloré, la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie prouve que la sophistication peut servir d’argument au naturel. Quand le moindre signe ethnique risque de se voir charger d’une valeur revendicatrice,  elle entend jouer le jeu des apparences. Un séjour prolongé aux États-Unis lui a bien appris qu’américaine, elle ne le serait jamais. C'est d'ailleurs en s'efforçant de rentrer dans la norme de son pays d'adoption qu'elle a trouvé les raisons de s'y refuser. Aussi s'insurge-telle contre la discipline capillaire que s'imposent les femmes noires pour répondre à des injonctions au nombre desquelles le souci esthétique ne figure même pas. De ce qu'elle en sait, le racisme ordinaire ne fait pas grand bruit. Pour se cacher - pour se méconnaître - , il a à sa disposition une armée de codes. Le cheveu lisse en est un. Voyez, ajoute Chimamanda Ngozi Adichie, si Michelle Obama avait eu la coupe afro, jamais son mari n'aurait gagné l'élection présidentielle.

Née au Nigéria en 1977 dans une famille d’intellectuels, Chimamanda Ngozi Adichie rejoint les Etats-Unis à l’âge de dix-neuf ans pour y entamer des études en communication et sciences politiques. Réparti sur plusieurs villes et comptant autant de diplômes, son cursus d’études s’achève à Yale en 2008 par une maîtrise en Études africaines. Entre-temps deux romans ont déjà été publiés, L’Hibiscus pourpre et L’Autre moitié du soleil, tous deux s'intéressent à la vie au Nigeria. A l’heure actuelle, Chimamanda Ngozi Adichie partage sa vie entre son pays natal où elle anime des ateliers d’écriture et les Etats-Unis où, en marge de son activité d’écrivain, elle donne de nombreuses conférences.

Cette boucle effectuée non par nécessité mais par désir lui permet de parler du Nigeria comme des États-Unis en adoptant systématiquement le point de vue de l'autre. Relevés avec finesse et humour, des cas concrets tels que celui, des cheveux restituent le grain des conflits sociaux. Stratégie opérante : si Americanah est d’une lecture divertissante, son efficacité n'en est que plus redoutable. C’est évidemment l’occasion pour l’auteur de revenir sur son propre parcours tantôt avec humour tantôt avec la gravité d’une sociologue en immersion. Dans un récit écrit à la troisième personne, on entend surtout la voix d'Ifemelu, double inavoué de l'auteur. La jeune femme tient un blog où sont traités, sur le ton désinvolte de la conversation, des menus faits de la vie courante passés au crible de la question raciale. Cette mise à distance est salutaire pour l'héroïne d'Americanah, elle lui permet de résoudre certains conflits, de surmonter son propre découragement, surtout, cette réévaluation constante des choses la retient de se poser en victime (successivement du monde académique, du marché du travail, des rapports amoureux interraciaux, etc).  Mais témoigner ne suffit pas. L'écriture ne prend sens qu'à condition d'y engager sa parole. Quitte, pour Ifemelu, à s'ériger en juge de ses proches. Il faut regarder le racisme droit dans les yeux pour l'amener à se reconnaître lui-même. Après, les commentaires sont ouverts. Le débat, les discussions comptent autant  que les textes pour faire bouger les esprits. De la bienveillance forcée au goût de l’exotisme, des préjugés de classe aux préférences alimentaires en passant par la définition même du terme « noir » appliqué sans nuance à toute peau un tant soit peu foncée, cette tribune inscrite dans la fiction fournit quelques exemples d’une microsociologie franchement jubilatoire. Ensuite, par souci de cohérence et honnêteté intellectuelle, le même procédé est appliqué aux Nigérians. De retour au pays, Ifemelu hérite d'ailleurs du sobriquet gentiment moqueur de « Americanah ». Le terme lui convient dans la mesure où il s'applique moins à son train de vie (resté sobre et davantage nigérian qu'américain) qu'à sa façon de penser. Loin de mépriser ses compatriotes, elle ne demande qu'à les rejoindre. Mais le Nigeria souffre de corruption, une corruption devant laquelle, Ifemelu le constate, les meilleurs s'inclinent. Des hommes diplômés, intègres ne cèdent pas sans combattre à l'argent facile. Quant aux femmes, leur principale ambition est de se trouver un mari ou un amant capable de subvenir à leurs besoins. Dans tous les cas, le constat est le même : un travail honnête ne permet d'accéder à des conditions de vie décentes.

Les allers-retours entre l’enfance et l’âge adulte, entre différents personnages et différentes classes, entre le Nigeria et les États-Unis en passant par l’Angleterre où se raconte un pan moins heureux de l’émigration appellent une foule de réflexions où le grave et le futile s’alimentent mutuellement. Ne serait-ce que par son ampleur (tout à la fois exempte de  bavardages), Americanah est une œuvre d'une très grande maîtrise. Péripéties et personnages se succèdent de telle façon que leur valeur d’enseignement ne pèse ni ne se perd. Comme tout bon roman d’apprentissage, ses fils entrecroisent ceux du roman familial, du roman d’amour et du roman d’aventures. À moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un roman de désapprentissage ?

Car c'est à une vie somme toute heureuse qu'Ifemelu entend faire ses adieux, une vie pour laquelle elle s'est battue. Repartir sans perspective claire, sans nulle promesse d'un avenir meilleur, pourquoi ? L’ennui sans doute, mais l'ennui dans ce qu’il a de plus noble : la conviction que la vie recèle davantage qu’une belle situation, et davantage que le confort matériel et affectif. Occupant les trois quarts du livre, cette décision induit une série de renoncements. Ici encore, le dérisoire côtoie le plus dramatique. Par exemple, quitte à passer pour une sauvage incapable de comprendre l'anglais, Ifemelu décide de reprendre l'accent nigérian de ses origines. Les cheveux désormais courts et crépus, elle se sépare de son bel amant afro-américain, s'imaginant déjà retrouver au Nigeria son amour de jeunesse. Cependant, c'est une pensée d'un autre ordre qui l'incite à fermer son blog. Et cette pensée prend la forme d'une question : qu'est-ce qu'un outil de révolte dès lors qu'on lui assigne une place dans la société et qu'il reçoit les honneurs du public ? Ainsi, la déception viendrait avec le succès... Si le sens naît du conflit, peut-être Ifemelu a-t-elle tout simplement trop bien réussi aux États-Unis, peut-être sent-elle qu’elle court désormais le risque le plus grand : celui de s’apaiser.

Catherine De Poortere


Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie, traduit de l'anglais par Anne Damour, Collection Du monde entier, Gallimard, 2015 (lien vers la fiche du livre)

Chimamanda Ngozi Adichie impériale, article de Catherine Denis paru dans Le Monde (lien vers l'article)

Un entretien de Chimamanda Ngozi Adichie avec Kathleen Evin sur France Inter (lien vers l'émission)

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