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Portrait

Joe McPhee : l'Homme-Souffle

Joe McPhee - photo Schorle (creative commons)

Joe McPhee ()

À l'heure où ses premiers enregistrements ressortent en un superbe coffret quatre CD, le légendaire saxophoniste, trompettiste et tromboniste jazz pose ses 'flight cases' au Vecteur à Charleroi ce samedi 11 mai. L'occasion d'un portrait multi-facettes retraçant environ cinquante ans d'aventures musicales.

Sommaire

Au moment d'écrire ces lignes, Joe McPhee apparaît sur plus de 120 albums. Et ce nombre ne cesse de croître : rien qu’en 2018 et au cours des quelques premiers mois de 2019, dix titres se sont ajoutés à cette impressionnante discographie. Né en 1939 à Miami, Joe McPhee est un titan du jazz. Un titan aux multiples outils, savoir-faire et expressions :

Ils ne sont pas si nombreux, les souffleurs, dans tous les types de musique occidentale, à pouvoir alternativement jouer avec autant d’aisance d’instruments appartenant à la famille des cuivres, des anches et (plus rarement) des bois. — Gérard Rouy in Revue & Corrigée, n°119, mars 2019

Se retrouvant souvent dans des positions intermédiaires, faisant par exemple le pont entre deux types d’improvisation (une improvisation basée sur des thèmes pré-existants et une improvisation plus radicalement libre, « sans filet »), il y a pour Christian Tarting un fil rouge qui relie dans la musique de McPhee ces éléments apparemment disparates (pluralité des instruments et dualité des approches de l’improvisation) :

Au-delà de la maîtrise avérée, des différences de phrasés et relations techniques, son modèle premier reste inchangé, sur chaque instrument : c’est à la voix humaine qu’il réfère foncièrement son jeu. — Christian Tarting, Nouveau dictionnaire du Jazz (éd. Bouquins, 2011)

Instruments (1) : la trompette

Joe McPhee naît à Miami (en Floride) en novembre 1939 dans une famille de musiciens. Son oncle, le saxophoniste et clarinettiste Al Cooper est le leader du groupe attaché au Savoy, la boite de jazz new-yorkaise où Duke Ellington et Count Basie jouent régulièrement.

Mais, surtout – même s’il est moins connu, non professionnel et s’il joue des marches et des musiques populaires plutôt que du jazz – son père est trompettiste. C’est lui qui transmettra les premiers rudiments de pratique musicale à son fils. Leur famille désormais installée à Poughkeepsie (dans l’état de New York) suite à l’incendie de leur maison frappée par la foudre, le père et le fils jouent chaque jour quelques notes de trompette, le premier apprenant au second – qui trépigne pourtant d’impatience de retourner jouer dehors avec ses copains – à maîtriser l’embouchure de l’instrument. De sorte que quelque temps plus tard, Joe McPhee intègre l’orchestre et la fanfare de l’école primaire puis secondaire.

Détour par l’Europe (1) : You’re in the army now

En 1963, Joe McPhee est appelé sous les drapeaux. Espérant sortir de l’armée en ayant appris un métier, il demande à rejoindre l’école d’électronique mais la filière est bouchée. Apprenant qu’il joue de la trompette, on lui propose de faire partie de la section musicale – ce qu’il n’accepte que dans l’idée d’échapper à un service militaire « à la dure » (uniquement focalisé sur le maniement des armes et l'entrainement aux combats).

Au final, l’armée s’avère être une excellente école où à temps plein, de 9h du matin à 15h, McPhee apprend quotidiennement et sur de très bons instruments, la théorie, l’harmonie et l’écriture de la musique. Un apprentissage qui lui permettra ensuite, après sa démobilisation, de se joindre aux jam-sessions qui se déroulent dans les bars de Pougkeepsie et qui l’intimidaient auparavant.

Mais entre temps, au cours de son service militaire, le régiment de McPhee est envoyé en Europe, à Wurtzburg en Allemagne. Lors de ses congés McPhee en profite pour visiter le Montmartre Jazz Club à Copenhague où il croise Booker Ervin (et presque, à quelques jours près, Albert Ayler et Don Cherry), le Sheherazade à Amsterdam où officiait Don Byas, etc.

Giuffre, Ayler, Cherry, etc. : A Revolution in Sound

Très tôt, dès le milieu des années 1960, Joe McPhee est au courant des formes les plus novatrices et inventives du jazz en train de se faire. Albert Ayler en tête. En 1965, lorsqu’il revient chez lui en laissant derrière lui ses obligations militaires, la première chose que fait McPhee est de passer acheter des disques, dont Bells de Ayler qui vient de sortir sur la label ESP Disk, chez un disquaire de la 8e rue à New York. Lorsque rentré chez lui, il écoute le disque, il essaye de jouer de la trompette de la manière dont Ayler joue du saxophone ténor. À la même époque, il partage régulièrement l’affiche avec McCoy Tyner, Pharoah Sanders ou Dollar Brand.

Quelques années plus tard, à partir de 1969, Joe McPhee donne un cycle de conférences intitulé « A Revolution in Sound » au sein de la section de « black studies » du Vassar College de Poughkeepsie (là où en décembre 1979 il enregistrera le mythique Nation Time), une université jusque là uniquement féminine qui vient de devenir mixte. Le cours aborde la musique post-be-bop et son évolution vers la musique d’Ornette Coleman, de John Coltrane, d'Eric Dolphy, etc.

Vingt ans plus tard, en 1991, accompagné de ses fidèles complices français André Jaume (sax ténor) et Raymond Boni, il rend hommage à une autre figure – trop souvent oubliée – de la réinvention du jazz au cours de la seconde moitié des années 1950 : le clarinettiste et saxophoniste Jimmy Giuffre. Pour McPhee, Jaume et Boni, le Tangents in Jazz du Jimmy Giuffre Four en 1955 (et dont plusieurs morceaux sont repris sur leur disque-hommage), préfigure – avec presque une demi décennie d’avance – les albums-charnières que sont A Kind of Blue (Milles Davis, 1959), The Shape of Jazz To Come (Ornette Coleman, 1959) et Giant Steps (John Coltrane, 1960).

Instruments (2) : les saxophones (ténor puis soprano)

À la fin des années 1960, Joe McPhee emprunte un saxophone ténor non utilisé à un ami. Ne parvenant à en extraire aucun son convaincant, il s’achète un livre d'apprentissage du saxophone et dompte petit-à-petit l’instrument en autodidacte.

Puis au bout de six mois où j’apprenais à jouer du saxophone à partir de livres et de méthodes, sans avoir pris la moindre leçon et fréquenté le moindre professeur, j’ai donné un concert [de saxophone] dans un monastère. (…) Et un an plus tard, j’ai embauché les mecs qui m’avaient dit de ne plus jamais jouer de saxophone pour mon premier enregistrement : 'Underground Railroad' (1969), sur CJR. — Joe McPhee interviewé par Gérard Rouy, Revue & Corrigée

Pour son deuxième album, toujours sur CJR, Nation Time (enregistré en décembre 1970 ; sorti en 1971), McPhee joue à la fois de la trompette et du saxophone ténor. Le dernier morceau du disque, « Scorpio’s Dance » le voit même passer d’un instrument à l’autre, commençant à la trompette et finissant au saxophone.

En 1977, Joe McPhee enregistre Tenor, un album solo entièrement dévolu à cet instrument. Des années plus tard, un jeune musicien, né vingt-cinq ans après lui, lui raconte l’importance que ce disque a eu pour lui dans le choix de cet instrument : Ken Vandermark. Le jeune souffleur invitera son père spirituel à jouer au sein de la très dynamique nouvelle scène jazz de Chicago de la fin des années 1990, ce qui par rebond ouvrira à McPhee la porte des salles de concerts new-yorkaises (alors que jusque-là il jouait plus facilement en Europe ou à Seattle qu’à New York).

Dès le début des années 1970, sans pour autant nécessairement délaisser le saxophone ténor, Joe McPhee joue aussi du saxophone soprano. Plus tard, McPhee jouera souvent aux côtés d’autres saxophonistes – André Jaume, Daunik Lazro, Evan Parker, Ken Vandermark, Peter Brötzmann, etc. – se partageant les différents types de saxophones, leurs différents champs de fréquences (ou plus rarement en dédoublant les instruments de même type comme lors de certaines rencontres avec Ken Vandermark).

Politique (1) : les années 1960

Revenons un moment à la fin des années 1960, au moment où Joe McPhee quitte l’armée et s’apprête à enregistrer ses premiers albums…

Le musicien baigne alors dans l’air du temps très politique et militant qui anime la communauté afro-américaine – et une bonne partie des musiciens qui en sont issus – à l’époque.

Underground Railroad, le titre de son premier album (en 1969) est inspiré par le nom qui était donné au réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves noirs américains pour se réfugier, tout au long du XIXe siècle, au Nord de la ligne de démarcation entre états esclavagistes et abolitionnistes.

Quant à son second disque, un an plus tard, il est titré d’après le pamphlet du poète et activiste Amiri Baraka / LeRoi Jones :

When the brothers strike niggers come out / Come out niggers / When the brothers take over the school / Help niggers / Come out niggers / All niggers negroes must change up / Come together in unity unify / For nation time / It’s nation time… / Boom / Booom / BOOOM — Amiri Baraka, “It’s Nation Time”


Vingt-cinq ans plus tard, en 1995, Joe McPhee rendra hommage avec l’album Sweet Freedom – Now What ? à deux disques incontournables de l’activisme afro-américain à la charnière des années 1950 et 1960 : Freedom Suite de Sonny Rollins (1958) et We Insist ! – Freedom Now Suite de Max Roach (1960).

Instruments (3) : d’autres souffles

À côté d’autres instruments utilisés ponctuellement comme le bugle, les flûtes (ou même « hors souffle », la harpe, le carillon tubulaire, l’électronique, etc.), Joe McPhee a depuis longtemps noué des relations privilégiées avec deux autres instruments : la trompette de poche et le trombone à pistons.

L’envie de jouer de la trompette de poche lui vient d’un concert de Don Cherry auquel il assiste en 1963 (« ce fut un enchantement pour moi, il fallait que j’en aie une ») ; celle de jouer du trombone d’un instrument que Clifford Thornton avait acheté en sa présence pendant une permission en Allemagne.

Quand à la fin des années 1990 Peter Brötzmann invite Joe McPhee à rejoindre avec Mats Gustafsson son octet pour en faire un tentet, le groupe compte déjà… quatre saxophonistes et Brötzmann interdit donc à McPhee de rajouter un cinquième saxophone à la formation ! McPhee choisit dès lors de jouer de la trompette et du trombone.

Détour par l’Europe (2) : entre Bâle et Marseille

À la fin des années 1970 et dans les années 1980 Joe McPhee est de nouveau très présent en Europe, pour des raisons strictement musicales cette fois.

Il y a d’abord le label suisse Hat Hut sur lequel il sortira plus d’une douzaine de disques jusqu’en 2005 (dont la toute première référence de ce label de Bâle, en 1975) et dont le fondateur Werner X. Uehlinger, grand fan de la musique de McPhee, l’engagera même comme responsable de la promotion et du marketing au début des années 1980, lui permettant de quitter son boulot alimentaire dans une usine de roulements à billes.

À peu près à la même époque, à la charnière des années 1970 et 1980, McPhee rencontre le guitariste Raymond Boni et le saxophoniste marseillais André Jaume. À trois ils enregistreront une dizaine de disques. Raymond Boni part bientôt s’installer à Marseille et McPhee a désormais un nouveau point de chute dans le Sud de la France auprès des deux musiciens avec lesquels il joue le plus à cette époque.


PO Music : rencontres du troisième type

De 1981 à 1992, avec Boni et Jaume – et de multiples autres invités ponctuels (Irène Schweizer, Milo Fine, Radu Malfatti, Fritz Hauser, etc.) – McPhee enregistre cinq albums (tous sur Hat Hut) de son projet PO Music.

Le nom du groupe fait référence au concept de PO (pour « provocative operation »), une alternative à l’opposition binaire entre « oui » et « non », chez Edward de Bono, promoteur de la pensée latérale. Un positionnement (poétique, possible, hypothétique) qui permet d’extraire la musique de ce projet des querelles de chapelles et de classifications trop rigides entre sous-genres du jazz. On retrouve d'ailleurs cette fascination pour le langage, les codes, les énigmes de la pensée dans le titre du quatrième album du groupe, Linear B (1991) qui fait allusion à un syllabaire utilisé pour l'écriture du mycénien (une forme archaïque du grec ancien), découvert en 1900 et qui ne fut déchiffré qu’en 1952.

Années 2000-2010 : Never too old to experiment

Au cours des années 2000 et 2010, Joe McPhee multiplie les rencontres et les collaborations avec de nouveaux partenaires, soit de sa génération mais officiant dans d’autres cercles musicaux et avec qui il n’avait jamais joué jusque là (le groupe impro-noise canadien Nihilist Spasm Band ou l’accordéoniste et compositrice Pauline Oliveros), soit plus jeunes que lui et ayant un pied dans le jazz et l’improvisation et l’autre pied dans le rock.

Dès 2001 il joue entre autre avec le trio nordique The Thing (Ingebrigt Håker Flaten, Mats Gustafsson, et le batteur Paal Nilssen-Love qui partagera la scène avec lui au Vecteur à Charleroi le 11 mai prochain).

Les musiciens de The Thing m’ont introduit à beaucoup de nouvelles choses, ils m’ont pointé des directions dans lesquelles je ne me serais pas aventuré tout seul : ces univers punk et rock garage. On continue à découvrir des choses tout au long de notre parcours ! — Joe McPhee interviewé par Daniel Spicer, The Wire

Les quatre musiciens jouent souvent ensemble : en quatuor, en plus petites sous-unités… ou en version augmentée / dédoublée, en s’adjoignant les services du groupe rock Cato Salsa Experience pour le projet Two Bands and a Legend (Joe McPhee étant bel et bien « la légende » dans cette dénomination). Et McPhee chante même sur un morceau de ce disque de reprises au répertoire mi-rock / mi-jazz !

Joe McPhee croise aussi régulièrement le chemin du batteur Chris Corsano ou de Thurston Moore, ex-guitariste de Sonic Youth. Il y a moins d’un an, on pouvait le voir sur scène à Anvers dans un projet très expérimental aux côtés de la saxophoniste Mette Rasmussen et du dessinateur, patron de label et trublion vocal Dennis Tyfus.


Instruments (4) : le plastique et le verre

Tout au long de son parcours Joe McPhee a régulièrement joué du saxophone en plastique, soulignant par l’usage public et adulte (en concert ; sur disque) d’un instrument censé rester cantonné dans les domaines de l’apprentissage, de l’enfance ou de l’adolescence, que ce n’est pas tant la réputation / la marque de l’outil qui compte, mais l’usage qu’on en fait. Il y a peu, McPhee est même apparu sur scène avec un nouvel instrument en plastique : une trompette, cette fois.

C’est un défi intéressant. Ce n’est pas facile d’en jouer. Je suis seulement en train de découvrir ce qu’elle peut donner : si j’essaie d’en jouer comme d’une trompette normale, en essayant d’être à l’aise avec elle, ça ne fonctionne pas. Je dois vraiment me l’approprier, l’endurcir et, en même temps, ne pas jouer en puissance. Je peux aussi facilement la caser dans mes bagages. — Joe McPhee interviewé par Gérard Rouy, Revue & Corrigée

Encore plus récemment, l’artiste-verrier américain Josiah McElheny a conçu une trompette en verre dont il a réalisé deux exemplaires : l’une pour le circuit des expositions ; l’autre pour Joe McPhee !

Politique (2) : les années Trump

Cinquante ans après la décennie la plus clairement défricheuse, libératrice et politique de Joe McPhee (et de la nouvelle scène jazz de l’époque), en ces années-Trump ou les « neo-cons » et les suprémacistes blancs ont grignoté du terrain, le musicien presque octogénaire est loin de déposer les armes. Portant parfois ostensiblement aux poignets les bracelets arc-en-ciel pro-LGBT de Lady Gaga, McPhee ne baisse pas la garde :

La situation actuelle nous montre que la liberté, sous quelque forme que ce soit, est toujours un work-in-progress, qu'elle est toujours en chantier. Il faut toujours la surveiller, la garder à l’œil. La liberté ne se revigore pas toute seule, d’elle-même. — Joe McPhee interviewé par Daniel Spicer, The Wire

Philippe Delvosalle

photo du bandeau : Schorle (creative commons)


Sources

Revue et Corrigée no 119 - vignette

En plus d'être un musicien fascinant, Joe McPhee est un incroyable raconteur d'histoires. Ses interviews sont toujours passionnantes (un label a même sorti un vinyle 25cm d'interview du musicien !).

En plus du Nouveau dictionnaire du jazz (sous la direction de Philippe Carles, Jean-Louis Comolli et André Clergeat, éditions Bouquins, 2011) et du Penguin Jazz Guide (sous la direction de Brian Morton et Richard Cook, éditions Penguin), on citera les livrets des CD référencés ici, les différentes interviews dans le magazine The Wire (n°229, avril 2003 - n°294, août 2008 - n°420 - février 2019)...

Mais, surtout, le présent article est particulièrement redevable à l'incroyable interview d'une quinzaine de pages réalisée par Gérard Rouy pour le n°119 de Revue & Corrigée (mars 2019), par ailleurs illustré des superbes photos de l'auteur.



Le concert à Charleroi

Joe McPhee et Paal-Nilssen-Love

Samedi 11 mai 2019 à 20h

Le Vecteur
(co-organisé avec PointCulture Charleroi)
30 rue de Marcinelle
6000 Charleroi

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