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Tony Allen, la source

Tony Allen - photo de presse Universal / Bernard Benant

musiques du monde, playlist, batterie, portrait, Nigeria, Tony Allen, afrobeat

publié le par Benoit Deuxant

Un des plus grands batteurs du monde est mort ce 30 avril 2020, à Courbevoie, en France. Tony Oladipo Allen, né le 30 août 1940 à Lagos au Nigéria, a révolutionné la musique africaine et profondément influencé la scène internationale. Musicien et compositeur hors pairs, il était reconnu et célébré à travers le monde, et ses admirateurs, de Brian Eno à Damon Albarn, n’ont cessé de souligner son apport capital à la musique de ces soixante dernières années. Sa carrière, qu’il raconte dans son autobiographie « Tony Allen, Master Drummer Of Afrobeat », est riche en rebondissements, en innovations, en chutes et en renaissances, et surtout en rencontres. Voici quelques étapes de son parcours.

Tony Allen devient très jeune musicien, contre l’avis de ses parents, et fait ses premières armes dans l’orchestre de Sir Victor Olaya and the Cool Cats. L’époque est bercée par la musique highlife, et Tony Allen, qui n’est pas encore batteur, débute dans le groupe en jouant les claves.

Ses influences principales resteront tout au long de sa vie le jazz de ses héros Art Blakey et Max Roach. Il cherchera toutefois à éviter de produire une simple imitation locale du be-bop et développera progressivement son propre style, qu’il perfectionnera pendant de nombreuses années. L’étape la plus décisive de cette évolution, et une des rencontres la plus importante de sa vie, est son engagement par Fela Ransome Kuti en 1964. Kuti qui rentrait d’Angleterre où il avait étudié, venait de former les Koola Lobitos, et il cherchait un batteur.

Tony Allen va collaborer avec Fela Kuti pendant quinze ans. Leur groupe suivant sera nommé Africa 70. C’est avec cet ensemble qu’ils feront le tour des USA, une tentative assez décevante pour les musiciens, qui reviendront enragés par le manque d’intérêt du public, et par le racisme des autorités. Ils ramènent deux autres souvenirs importants dans leurs bagages, un engagement politique influencé par leur rencontre avec les Black Panthers, et la découverte du funk américain. Le premier a lancé Fela (qui se fait désormais appeler Fela Anikulapo Kuti) sur la voie du militantisme tant dans sa vie privée et publique, que dans ses textes, de plus en plus revendicateurs, contre la corruption au Nigéria et le néo-colonialisme des Occidentaux.

L’influence du funk, elle, produira une nouvelle synthèse avec les musiques africaines pour donner l’afrobeat, dont Tony Allen est le plus grand architecte, inventant, à lui seul, la plupart des rythmiques qui sont encore jouées aujourd’hui. L’orchestre prend alors la forme d’un ensemble imposant composé d’une section de cuivres, de percussions traditionnelles, de chœurs, de guitares et de la batterie d’Allen. Le tout accompagne les textes de Fela Kuti dans de longues pièces polyrythmiques très envoûtées, des tunnels de transe sans fin.

La musique de Fela Kuti, et à travers elle celle de son batteur et arrangeur Tony Allen, prend rapidement de l’ampleur et déborde des frontières. Sa découverte fut pour beaucoup de musiciens occidentaux le déclic qui les a lancés sur la voie de la musique africaine. Brian Eno, qui déclare considérer Tony Allen comme « sans doute le meilleur batteur du monde », a répercuté son influence dans ses propres albums et surtout dans ceux des Talking Heads (notamment Remain in Light) dont il était le producteur.

En 1978, Tony Allen quitte le groupe de Fela Kuti, à la fois fatigué par les violences policières qui s’acharnent sur eux et leur fait à plusieurs reprises risquer leur vie, mais aussi lassé de la désorganisation et de l’autoritarisme du leader. Comprenant que celui-ci refuse de partager le pouvoir avec son collaborateur - même s’il l’autorise à publier, à son nom cette fois, deux albums avec Africa 70 - Tony Allen forme finalement son propre groupe, les Afro-Messengers, avec qui il tourne pendant quelques années.

En 1984, Tony Allen quitte l’Afrique pour s’installer en Europe. Il passe une année en Grande-Bretagne, qu’il quitte pour la France après avoir en vain essayé d’obtenir un permis de travail. Il rencontre à Paris le producteur Martin Messonnier qui lui procure à la fois des papiers et un contrat avec la maison de disque Barclay. La France devient son port d’attache, il y habite et y travaille comme musicien de studio très demandé, mais ces années sont aussi marquées par la chute dans l’héroïne. Sa carrière connait alors un long passage à vide jusqu’au milieu des années 1990. L’Afrobeat fait à cette époque un grand retour, et à la mort de Fela Kuti en 1997, Tony Allen est reconnu comme le porte-parole du genre.

En 1999, Tony Allen sort un nouvel album après dix ans d’absence. Black Voices, produit par Doctor L, est pour lui la porte d’entrée dans une nouvelle époque. Son mélange d’afrobeat, de dub et d’électronique attire un public plus jeune et le met en contact avec des musiciens d’une autre génération. Parmi eux, une nouvelle rencontre capitale sera celle avec Damon Albarn, qu’il invite sur son album Homecooking en 2002 et avec qui il entame une longue et fertile collaboration.

« Je ne veux pas rester à languir et m’ennuyer. On ne peut pas rester à faire toujours la même chose. » — Tony Allen

Cette collaboration avec Albarn a vu les deux musiciens jouer ensemble sur quantité de projets. Albarn est apparu régulièrement sur les albums de Tony Allen qui, lui, a été invité à participer aux différentes aventures qu’il a lancées comme African Express avec des musiciens africains (dont Seun Kuti, le fils de Fela), Gorillaz, ou encore The Good, the Bad & the Queen (dans lequel on retrouve également Paul Simonon des Clash).

Les années qui ont suivi ont été pour Tony Allen l’occasion d’expérimenter en tous sens, avec de nombreux musiciens d’horizons souvent très divers. Sa réputation de touche-à-tout et de musicien curieux, désireux de ne pas se répéter, l’a vu collaborer avec des personnalités de la scène électronique comme Moritz Von Oswald ou Jimi Tenor, retourner au Nigéria pour l’album Lagos no shaking, ou encore travailler avec les percussionnistes haïtiens de l’ensemble Afro-Haitian Experimental Orchestra.

En 2017, Tony Allen a publié pour le label Blue Note un hommage à l’un de ses héros. L’album Tribute to Art Blakey est son premier retour au Jazz de son enfance, qu’il interprète au plus près de l’original mais sans jamais se départir de son style personnel inimitable.

Tony Allen s’était ensuite lancé dans un nouveau projet encore, une collaboration avec un autre géant de la musique africaine, le cornettiste sud-africain Hugh Masekela. Bien que se connaissant depuis les années 1970, les deux n’avaient jamais eu l’occasion d’enregistrer ensemble. Le résultat était tellement évident qu’on peut se demander pourquoi l’idée n’était pas apparue plus tôt. Hugh Masekela est hélas décédé en 2018, peu après cette rencontre. L’album qui en est issu, Rejoice, était sorti en début d’année 2020 sur le label World Circuit, et un peu avant sa mort, Tony Allen venait d’entamer une série de concerts d’hommage à Masekela.


Choix des morceaux et texte : Benoit Deuxant

photo de bannière : photo de presse Universal / (c) Bernard Benant