Compte Search Menu

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies permettant d’améliorer le contenu de notre site, la réalisation de statistiques de visites, le choix de vos préférences et/ou la gestion de votre compte utilisateur. En savoir plus

Accepter
Playlist

Îles (6) : Du danger

Summer Isles - Tanera Mor
Tout au long de l'été, chaque vendredi, PointCulture vous emmène en expédition littéraire, musicale et cinématographique sur les îles. Derrière le voile de mystère qui enveloppe ces contrées réside souvent un potentiel de danger que créateurs en tous genres n'ont pas manqué d'exploiter à bon escient.

Sommaire

Godzilla vs Mothra (Inoshiro Honda, 1964)

mothra vs godzilla

Comme beaucoup de personnages de monstres, Godzilla a toujours eu la sympathie du public malgré son rôle de « méchant » et de destructeur. On lui pardonne ses multiples méfaits – naufrage de navires, souffle atomique mortel, piétinement sauvage de plusieurs villes, etc. – au regard de ses origines tragiques. Sa naissance est assez floue mais on s’accorde pour dire que le monstre marin des légendes anciennes, qui réclamait aux habitants de l’île Odon, au large du Japon, un tribut de sacrifices humains, a été réveillé par les expériences nucléaires de l’après-guerre. Abordant un sujet alors tabou au Japon, les kaiju eiga (films de monstres) du cinéaste Ishiro Honda catalysaient les peurs de la population, encore traumatisée par l’anéantissement de Nagasaki et Hiroshima, et réfractaire à l’usage de l’énergie atomique. Métaphore de la science qui a mal tourné, déclenchant un déséquilibre dans la nature qui se venge à son tour, l’éclosion des monstres de la série Godzilla a créé un univers complexe, où l’homme affronte des forces qui lui sont dramatiquement supérieures.

Parfois un peu confus, le monde des kaiju eiga est rempli de personnages, tantôt bons, tantôt mauvais, et Godzilla lui-même est présenté alternativement comme une menace ou comme la solution à un autre danger, généralement un autre monstre. Il est parfois l’ennemi qui met le Japon en péril, et parfois l’allié appelé à combattre une nouvelle invasion. Parmi les autres monstres récurrents de cet univers se trouve Mothra, une mite géante habitant une île du Pacifique : l’île Infant, irradiée par des expériences atomiques. Lorsque des scientifiques débarquent pour étudier le terrain, ils découvrent que la terre est habitée par une civilisation qui honore Mothra, dont les prêtresses sont deux minuscules fées jumelles, les Shobijins. Quand un entrepreneur ambitieux les capture et les emporte sur le continent, la colère de Mothra est terrible.

Le premier film dans lequel le personnage intervient met en scène un pays imaginaire dont la capitale est New Kirk, et qui est une évocation à peine déguisée des USA. Les méchants scientifiques et les kidnappeurs capitalistes sont clairement américains, et plusieurs films de la série seront remontés, lors de leur diffusion aux États-Unis, pour éliminer ces éléments accusateurs. Dans le second film, la Toho Company a choisi de lancer ce qui deviendra par la suite une tradition : faire s’affronter deux monstres géants : dans Mothra contre Godzilla, la mite est l’alliée du Japon qu’elle protégera des attaques du dinosaure atomique. Dès le film suivant, Godzilla rejoint les rangs des gentils et s’associe à Mothra contre la nouvelle menace : un monstre à trois têtes nommé Ghidorah. (BD)

King Kong (Ernest B. Schoedsack & Merian C. Cooper, 1933)

king-kong

Quelque part dans l’océan Indien se trouve l’île du crâne, Skull Island, une île mystérieuse à peine mentionnée sur quelques cartes. Une équipe de tournage vogue à sa recherche pour y réaliser un film. Lorsqu’ils la trouvent enfin et y abordent, ils découvrent une terre peuplée de monstres préhistoriques et d’indigènes hostiles. Lorsqu’ils atteignent le village de ces derniers, ils interrompent malencontreusement une cérémonie religieuse dont la nature leur échappe. Bien que retranchés sur leur bateau pour échapper à la colère des villageois, ils sont impuissants à empêcher les guerriers d’enlever la seule femme de l’équipage, l’actrice principale du film qu’ils comptaient tourner. Lancés à sa rescousse, ils comprennent qu’elle est destinée à être sacrifiée au véritable maître de l’île, un singe géant du nom de King Kong.

Ce scénario de J. A. Creelman et Ruth Rose, d’après une idée originale des réalisateurs M. C. Cooper et E. B. Schoedsack, allait en 1933 déclencher, sans le savoir, un des plus grands mythes du cinéma fantastique. King Kong contient tous les éléments fondamentaux du genre. On y trouve un monstre primitif aux prises avec la civilisation occidentale, la sauvagerie face à la science, le Sud mystérieux contre le Nord rationnel, et dès le départ les jeux sont brouillés. Si le récit devait effrayer le spectateur, terrifié devant toutes ces menaces venues d’ailleurs, il parvient toutefois à semer le doute. Le monstre est-il vraiment si méchant que cela ? Sa passion à peine dissimulée pour la belle femme blonde n’est-elle pas un signe de son aptitude aux sentiments ? La curiosité et la cupidité des explorateurs est-elle morale ? La réaction belliqueuse de l’armée est-elle justifiée ?

king kong 2

Comme ce sera souvent le cas par la suite, le spectateur sort de ce film avec un mélange ambigu d’émotions contradictoires. La mort de l’animal est une scène déchirante, malgré la dévastation qu’il a causée dans la ville. Dans l’original de 1933 comme dans les nombreuses versions suivantes, c’est un tournant capital dans le film. Le doute s’installe à ce moment sur la signification de l’histoire : est-ce un mythe aux relents racistes, traitant de la civilisation blanche menacée par la barbarie sauvage, ou au contraire une ode nostalgique au monde primitif, condamné par la modernité et la technologie. Même si les réalisateurs ont nié avoir voulu développer un film allégorique, le mythe qu’ils ont laissé est riche de significations à découvrir ou à inventer. (BD)

The Wicker Man (Robin Hardy, 1973)

Situé sur l’île de Summerisle, une île (fictive) des Hébrides, au large de l’Écosse, ce film est un mélange étonnant de film d’épouvante, de thriller, de film documentaire et de film d’auteur. Il est né de la volonté du réalisateur Robin Hardy, du scénariste Anthony Shaffer et de l’acteur Christopher Lee, d’écrire un scénario de film d’horreur qui fonctionne sur d’autres ressorts que la violence et l’hémoglobine. S’inspirant d’un roman de David Spinner intitulé Ritual, ils élaborèrent une histoire de sacrifice rituel païen transposé dans un contexte moderne.

Tourné en 1973, il met aux prises un policier venu enquêter sur la disparition d’une petite fille, et la population de l’île toute entière qui se met en travers de son investigation, allant jusqu’à nier l’existence de l’enfant. Le contraste est profond entre les personnages : l’officier, venu du « continent » (c’est-à-dire l’Écosse par rapport à l’île) dans un hydravion, semble représenter la modernité, mais est également un chrétien dévot, tandis que les habitants de l’île se révèlent avoir conservé les traditions et les croyances des anciens cultes gaëliques. Le premier est fier de son autorité et sûr de son droit et de son jugement. Les autres le choquent par leur attitude très libre en matière de relations sexuelles et leur adoration des anciens dieux païens, qu’ils invoquent pour assurer des récoltes abondantes.

Le scénario a développé cet élément païen avec beaucoup de précision, en se basant sur des études historiques sérieuses et en reproduisant plusieurs rites, comme les danses de fertilité, les fêtes de Mai et le grand bucher qui donne son titre au film. La musique qui l’accompagne a également beaucoup fait pour sa réussite, s’intégrant dans l’action au lieu de la commenter. Bien que composée par un musicien américain, Paul Giovanni, et interprété par un groupe monté de toutes pièces pour les besoins du film, elle s’intègre parfaitement à l’ambiance néo-traditionnelle de l’histoire. À mi-chemin entre le folk et la musique psychédélique, intégrant des chansons enfantines, des nursery rhymes, des chansons à boire et des textes du poète écossais Robert Burns, elle s’insinue dans la vie quotidienne de l’île et de ses habitants. Elle apporte quelquefois une forte charge érotique qui déstabilise totalement le policier.

L’angoisse monte très progressivement durant le film, et l’atmosphère étrange de l’île, l’attitude mystérieuse de ses habitants servent parfaitement l’intention de ses auteurs de réaliser un film d’horreur « différent », à la fois plus subtil et plus réaliste. Malgré une mauvaise distribution à sa sortie, due en partie à un manque de confiance des producteurs, le film a connu un fort succès critique et est devenu avec le temps un véritable film culte. (BD)

White Zombie (Victor Halperin, 1932)

Neil et Madeleine, jeune couple, arrivent en Haïti pour se marier. Beaumont, maître d’une plantation, les invite chez lui pour la cérémonie qui aura lieu dans son immense demeure. Il est éperdument amoureux de Madeleine, mais celle-ci le repousse. Il s’adresse alors à un maître vaudou, Legendre (joué par le terrifiant Béla Lugosi), pour qu’elle soit transformée en zombie et qu’il puisse la prendre sous son contrôle. White Zombie est un film des débuts du cinéma parlant et commence la longue série des longs métrages abordant le thème des zombies, mais il est un des rares qui relie les morts-vivants au culte du vaudou haïtien. Marqué par son époque, et aujourd’hui un peu désuet, il est très statique, avec ses plans fixes, mais les images de nuit et les décors de jungle tropicale et du château en style gothique apportent une dose de suspense bien perceptible.

Cette histoire de zombies et de morts-vivants est très éloignée de la réalité du vaudou en Haïti, qui est une manière de vivre, une philosophie, une religion, une médecine et une forme d’expression artistique qui trouve ses origines en Afrique, dans le culte des vodouns pratiqué par les Fon du Bénin et les Yorubas du Nigéria. (ASDS)

Pour en savoir plus : Le vaudou, une musique rituelle afro-américaine et Musiques traditionnelles - les Yorubas et les Fon sur Mondorama.

La Société (Pascal Singevin, 2004)

Et si les participants de The Island ou de Koh Lanta n’étaient pas volontaires ? Et si les entreprises forçaient leurs employés à un exercice de survie pour les remettre à niveau ?

En 2020, les êtres humains sont réduits à l’état d’employés dociles au service de "La Société", un conglomérat tout puissant qui règne sur tous les secteurs d’activités et qui ne peut se permettre quelque relâchement que ce soit. Ceux qui ont commis une faute sont envoyés en stage de réhabilitation sur une île inhabitée, pendant quinze jours.

Six employés, deux femmes et quatre hommes, munis de sacs à dos, de nourriture et de tentes, sont déposés sur une île qu’ils sont contraints de traverser pour être récupérés et évalués. Seuls les plus aptes pourront reprendre leur fonction. Cette "chance" qui leur est offerte les motive mais, assez rapidement, la promiscuité et la compétition révèlent la véritable personnalité, les atouts et les faiblesses de chacun, ayant pour conséquence une redéfinition des rapports de pouvoir qui avaient cours au sein de La Société.

Ils se posent des questions : quel est le motif réel de leur envoi sur cette île ? Cette île inhabitée, l’est-elle réellement ?

Pascal Singevin a déjà réalisé des vidéos pour des spectacles, des teasers, quelques courts métrages (Seul sur la route, Alamass City, Blanche, Expresso), un épisode de Chambre N°13, des clips pour Stéphanie Thazar, Audrey Dardenne et plus récemment pour Emma Derivière et Manuela Dinckel. Il réalise ici un film de survie qui se déroule dans un contexte dystopique. Cet aspect est cependant rapidement évacué afin de placer directement le spectateur dans l’action, face aux dangers qui surgissent dans l’île. Comme dans certains de ses courts métrages, le réalisateur joue avec les identités de chacun : est-on vraiment celui qu’on prétend être ?

Ce film d’anticipation à petit budget, avec des acteurs inconnus, profite du décor superbe de l’île de la Réunion et d’acteurs convaincants. Si le visuel est parfois un peu délaissé, avec des séquences au caméscope un peu pesantes (certaines rappelant Blair Witch), le retournement final sauve ce long-métrage, qui méritait mieux qu’une simple sortie vidéo. (DMo)

« Ce qu'il y a de bien, avec une île, c'est qu'une fois qu'on y est, on ne peut pas aller plus loin... on est arrivé à son terme, au bout de tout... » — Agatha Christie

L'Archipel de la terreur (Henri Vernes, 1971)

Le 25 juillet 2021, Henri Vernes s’en est allé à l’âge respectable de 102 ans. Mais rien n’est moins sûr. On raconte que l’Ombre Jaune avait créé des clones et avait mis au point un duplicateur, lequel lui permettait de se régénérer. Henri Vernes aurait donc autorisé son héros à subtiliser l’engin pour se couler une vie douce sur une île paradisiaque.

Mais certainement pas dans l’archipel de la terreur, un groupe d’îlots ainsi nommés par les marins à cause des violents orages qui y sévissent.

Amis du célèbre aventurier, Bill Ballantine et Sophia Paramount ont pris le vol 322 pour Papeete afin de le rejoindre. Toutefois, sans que les pilotes puissent le contrôler, l’avion change de cap et file plein sud vers le pôle. Il amerrit doucement, flotte, et, après que les ailes se soient mystérieusement détachées, l’appareil entre dans une caverne…

Bob Morane se rend vers l’archipel, à la fois pour sauver ses amis et pour faire la lumière sur la disparition.

Il passe sous un champ magnétique, se retrouve face à des crabes géants, évite des machines-sauterelles aux yeux jetant des rayons paralysants et échappe à l’attaque d’énormes ballons de baudruche rouges. Prisonnier, il s’échappe avec ses amis et tombe sur un extraterrestre, que le trio va s’efforcer de rapatrier dans son monde…

L'archipel de la terreur

Paru il y a cinquante ans, L’Archipel de la terreur a certainement été influencé par les mystérieuses disparitions d’avions dans le triangle des Bermudes, que Charles Berlitz rendra célèbre trois ans plus tard. Peut-être les épisodes du Prisonnier lui auront inspiré les gros ballons. Quant aux champs magnétiques, aux extraterrestres ou autres robots, on sait que la littérature de jeunesse a régulièrement puisé dans les découvertes scientifiques pour extrapoler et construire des romans où l’aventure croisait le fantastique, où l’action se mêlait de science-fiction. Dans les années 1970, la collection Marabout a trouvé le moyen de séduire et de fidéliser les adolescents avec des livres petit format et des histoires percutantes propres à enflammer l’esprit des jeunes. Et Bob Morane a réussi outre mesure à les faire rêver, éveiller leur curiosité et les emmener autour du monde, à travers l’espace, les univers et le temps, préparant ainsi le terrain pour passer de H. Vernes à J. Verne, de l’aventure littéraire à la grande aventure de la vie. (DMo)

« Jetant un regard en direction de la mer, Bob eut soudain l’impression qu’il se vidait de son sang. La stupeur le paralysait. D’autres crabes géants, par dizaines, par centaines, progressaient entre les rochers… » — Henri Vernes

Sukkwan Island (David Vann, 2008)

Sukkwan Island

Sous la forme trompeuse d’un récit de survie, l’auteur revisite par la fiction un traumatisme survenu durant son adolescence. L’action se déroule en Alaska, sur une île proche du lieu de naissance de l’écrivain. Morceau de terre sauvage, humide et glaciale, Sukkwan Island n’est accessible que par bateau ou par hydravion, autant dire que, pour passer l’hiver, un solide équipement et d’abondantes réserves de nourriture sont indispensables. Jim a convaincu son fils Roy, 13 ans, de passer un an là-bas en sa compagnie, dans une cabane isolée, à pêcher et à chasser. C’est contre son gré que le garçon s’est engagé dans cette aventure. Sans vraiment comprendre pourquoi, il a senti que son père avait besoin de lui. À tout prendre, il aurait préféré rester vivre en Californie auprès de sa mère et de sa sœur. De fait, à peine arrivé, l’état de la cabane et le caractère improvisé de l’installation lui donnent envie de fuir. Surtout, l’adolescent se rend compte qu’il ne pourra compter que sur lui-même. Les ours affamés, les tempêtes, le vent, la pluie et la neige, comprend-il, sont des dangers moins difficiles à affronter que l’humeur changeante de son père. (CDP)

The Lighthouse (Robert Eggers, 2019)

Dans l’exiguïté d’un phare, deux hommes qui partagent le même prénom se disputent le pouvoir. L’histoire se déroule à la fin du XIXème siècle, sur une ile déserte en Nouvelle-Angleterre. La logique de la hiérarchie veut que le plus âgé (Willem Defoe) soit celui qui donne les ordres tandis que le rôle de l’homme à tout faire échoit au plus jeune (Robert Pattinson). Il ne faut pas plus de quelques nuits d’ivresse pour que la relation se dégrade et que des secrets honteux remontent à la surface de l’horizon trouble. Bientôt, une tempête contraint le couple rival à une oisiveté propre à décupler la consommation d’alcool et les accès de folie.

L’ambiance gothique, le format carré et l’emploi du noir et blanc ne font ici que redoubler une évidence : la forme du phare exacerbe les dangers de l’île. À l’aplomb d’un paysage fini, son architecture fuselée s’élance vers le ciel tel un doigt blasphématoire. Comme tout huis-clos, le phare est un délire programmé. À l’image du film, l’édifice concentre un imaginaire tonitruant, encombré, galvaudé qui, à force, confine à la parodie. Une hypothèse que le cabotinage des deux acteurs appuie avec vigueur, sans que l’ambiance de la mise en scène en soit aucunement allégée. En réalité, le scénario saturé de références opère à la façon d’un cauchemar. On croit se réveiller, et ce bref instant de lucidité suffit à enfoncer le récit un peu plus profondément dans l’horreur. (CDP)

Vaudou (Jacques Tourneur, 1943)

Sur l’île de San Sebastian, dans les Caraïbes, une jeune infirmière arrive dans une famille de planteurs, les Holland. Ils sont deux demi-frères vivant auprès de leur mère, veuve. L’épouse de l’aîné est atteinte d’un mal étrange, folie pour les uns, envoûtement pour les autres. Succédant à Cat People, dans une semblable économie de moyens mais toujours en profonde affinité avec le producteur Val Lewton, Vaudou se présente au cinéaste comme une opportunité de modeler le film de zombies selon ses propres valeurs esthétiques. Il est vrai qu’introduit à peine une dizaine d’années plus tôt par White Zombie de Victor Halperin, le sujet est relativement neuf au cinéma. Des mains de Tourneur, le zombie reçoit une forme émouvante. Pâle jeune femme vêtue de blanc, la créature possède la beauté des amours perdues. L’effleurer du regard, c’est de l’horreur avoir la vision déchirante de tout ce qui lui a été pris. Grave et désespérante, la somnambule de Tourneur n’est pas très différente du Zombie blanc de Halperin, ni même, en substance, de la Féline, femme saisie et enfoncée dans un irréparable entre-deux, identitaire, émotionnel, moral, sexuel.

Façonnés par le manque et l’échec comme autant d’ellipses et de mystères, les personnages de Tourneur sont des surfaces peuplées. Les interroger, ce n’est pas se demander « qui les habite », mais « quoi, qu’est-ce qui les hante » ? Un pan de réponse pourrait se lire dans la chair meurtrie de l’île, San Sebastian, corps marqué par les souffrances de l’esclavage. Si les Holland portent le nom des Hollandais qui, cultivateurs de canne à sucre, ont fait venir leur main-d’œuvre d’Afrique, il est remarquable qu’un film, datant d’une époque où la ségrégation est encore en vigueur aux États-Unis et où le combat pour la décolonisation n’a pas encore été initié, évoque ces questions de façon aussi explicite. Alors, face aux consciences, se dresse, totem sanglant de l’île, Ti-Misery, une statue de saint Sébastien transpercé par une flèche ; révélateur éloquent, Ti-Misery a la peau sombre et les traits d’un esclave. (CDP)

Il était une fois une île (Briar March, 2010)

Dans notre imaginaire nourri de littérature et de cinéma, lorsqu’on songe aux multiples dangers que peut receler une île – du manque d’eau potable aux animaux fantastiques et inquiétants, en passant par un peuple primitif volontiers cannibale ou encore un étrange personnage qui a renoncé à la société des hommes, certes raffiné mais à l’éthique douteuse –, on ne pense sans doute pas (encore assez) à celui qu’on soupçonnait déjà il y a trois décennies, encore plus menaçant que des pirates ou des fauves en liberté, car ses conséquences, complexes et irréversibles, concerneront à l’avenir davantage de personnes que les insulaires.

Takuu (ou îles Mortlock), est un atoll situé à 250 km au nord-est de Bougainville en Papouasie-Nouvelle-Guinée. La seule île habitée de l’atoll, Nukutoa, abrite une communauté de 400 personnes, s’étend sur un demi-kilomètre et s’élève à un mètre au-dessus du niveau de la mer. Le peuple de Takuu vit ici depuis plus de mille ans. Peu avant 2010, il était confronté aux premiers effets du changement climatique.

Sans magasins, électricité, ni liaison maritime régulière (un même bateau n’y vient que quelques fois par an), les habitants sont restés largement isolés du reste de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cette séparation les a aidés à préserver une culture égalitaire où les ressources sont communément partagées, ainsi que la religion polynésienne traditionnelle qu’ils sont les seuls au monde à pratiquer… mais pour combien de temps encore au moment du tournage de ce film documentaire ?

Il n’y a plus de plages de sable blanc. La mer engloutit tout progressivement et avance à l’intérieur des terres, malgré les digues de fortune que les habitants ont construites. Leur évacuation potentielle dépend du gouvernement de la région autonome de Bougainville, qui envisage de les reloger, précisément sur l’île de Bougainville.

Le film suit les interrogations et le désarroi de quelques-uns de ces habitants, partagés sur la terrible décision à prendre : vont-ils décider d’y rester, malgré la fin inéluctable, ou partir s'installer sur une terre nouvelle et inconnue, en abandonnant leur culture et leur langue ? (MR)

Les Chasses du comte Zaroff (Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, 1932)

Un célèbre chasseur de fauves échoue sur l'île de Baranca (1) à la suite d’un naufrage dont il est le seul survivant – les quelques malheureux qui avaient survécu à l’explosion du bateau venu s’écraser sur les récifs, ont été dévorés par des requins. Sur l’île, il découvre une vieille forteresse portugaise habitée par le comte Zaroff, trois serviteurs cosaques à la mine patibulaire et deux rescapés d’un précédent naufrage : une jeune femme et son frère. Le comte, qui a échappé à la Révolution russe, a tout chassé, partout dans le monde. C’est un homme las de la chasse conventionnelle qui a néanmoins pu trouver sur son île le moyen de raviver la flamme de sa passion, en chassant « le gibier le plus dangereux »… Ses invités ne tarderont pas à connaître le type de gibier préféré du comte pour ses parties de chasse nocturnes sur son terrain de jeu, isolé du reste du monde.

Ce film culte est adapté de la nouvelle de Richard Connell, The Most Dangerous Game, paru en 1924 (le titre d’origine est repris par le film américain). Le mot « game » se traduit ici par « gibier » et non par « jeu », bien que le comte Zaroff joue volontiers au jeu du chat et de la souris – dont il est le seul à édicter les règles… ou à les transgresser – avec ses « invités », astucieusement naufragés sur son île grâce à une petite manipulation des balises de signalement (qui n’indiquent pas une voie sûre mais dirigent les navires sur les récifs).

La Chasse (ou Les Chasses) du comte Zaroff est réalisé à un an d’intervalle d’un autre grand classique du film fantastique, King Kong (1933), mais a été tourné en même temps (King Kong le jour, Zaroff la nuit) dans les mêmes décors « sauvages ». L’équipe de tournage est pratiquement identique : mêmes scénariste (James Creelman), actrice principale (Fay Wray), compositeur de la musique (Max Steiner), second rôle masculin important (Robert Armstrong). Ernest B. Schoedsack est coréalisateur des deux films. Quant à Merian C. Cooper, coréalisateur de King Kong, il est producteur pour Les Chasses du comte Zaroff. (MR)

(1) Ce lieu imaginaire à la sinistre réputation se situe dans le Pacifique.


Une médiagraphie de l'équipe rédactionnelle de PointCulture : Catherine De Poortere, Anne-Sophie De Sutter, Benoit Deuxant, Daniel Mousquet et Marc Roesems.

Image de bannière : Timbres des Summer Isles réelles (au nord-ouest de l'Écosse), inspiration de l'île – fictive quant à elle – de Summerisle dans le film The Wicker Man


Un feuilleton estival en 8 épisodes

En lien