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Focus

"On va bâtir une île et élever des palmiers" / 3 questions à Lorette Moreau

on va bâtir une île 1

théâtre, futur, utopie, effondrement, émotions, intelligence collective, tout peut changer

publié le par Frédérique Muller

Vivre ensemble alors que la tempête gronde. Voici trois questions posées à Lorette Moreau, co-auteure de la pièce : « On va bâtir une île et élever des palmiers » (Théâtre de la Vie, du 14 au 25 septembre 2021).

Le spectacle :

“On va bâtir une île et élever des palmiers” est une création autour de l’empathie. Deux comédiens accueillent les spectateurs sur une île déserte avec pour objectif de leur offrir une vie harmonieuse. A travers une fiction qui balance entre le Club Med et “C’est pas sorcier”, les nouveaux arrivants s’emparent des outils d’un meilleur vivre ensemble et d’une gestion collective des ressources naturelles. Mais les hôtes tombent progressivement en désaccord sur ce qui les motive à sauver l’humanité. Tout bascule : le conflit des deux protagonistes provoque un tsunami qui submerge l’île, éradiquant tous ceux qui la peuplent. Seuls survivants sur cet atoll dévasté, un enfant sauvage et un monstre étrange nommé Entropie vont apprendre à s’apprivoiser. Ensemble, ils renommeront le monde, ils le redéfiniront pour ne pas connaître le même sort que ceux qui les ont précédés.

Comment appréhendes-tu cette rentrée qui prend place après plus d’un an de crise et de mesures sanitaires ?

Cette rentrée mêle plusieurs émotions. J’éprouve de la joie et une forme d’excitation à l’idée d’enfin pouvoir présenter ce spectacle au public. La première devait avoir lieu en mars 2020 mais tout s’est arrêté et ça a été un moment très difficile à surmonter. Nous nous sommes alors demandés quand et comment nous pourrions représenter ce spectacle ? Et même, s’il y aurait encore du théâtre un jour ?

Nous sommes donc très contents de pouvoir, enfin, délivrer ce spectacle. Mais il y a aussi une forme d’anxiété liée aux nouvelles conditions (masque, distance, jauges réduites, etc.). Nous ne reprenons pas les activités comme avant. Dans la pièce, nous expérimentons un dispositif dans lequel nous nous adressons directement et aux spéctateur.rice.s qui sont vraiment inclus dans la narration (ils et elles sont des survivants) et il est assez complexe d’intégrer ces mesures au dispositif.

Le troisième pan d’émotions est lié à ce temps de suspension durant lequel le spectacle a été mis sous cloche. Le monde a changé. Nous avons changé. Il a fallu remettre le projet en phase avec la situation actuelle. Le spectacle était prêt mais nous ne pouvions pas le reprendre en l’état. Il évoquait tellement la crise sanitaire qu’il en devenait collé au réel. Il était devenu trop confrontant. Il a fallu réintroduire de la distance et du décalage pour éviter que ce soit trop lourd pour le public. Ce n’est pas un spectacle sur l’effondrement ou le COVID, c’est vraiment un spectacle sur l’organisation des humains dans une situation de crise.

Voilà toutes les émotions qui nous accompagnent pour cette première demain.

Au sujet de ce qui a pu évoluer au cours du temps, comment décrirais-tu ton rapport aux questions liées à l’effondrement, présent en sous-texte dans ton spectacle ?

Nous travaillons sur ce spectacle depuis 2014. Dès le début, nous avions envie d’un processus long, cela faisait partie de la démarche que de prendre le temps de la recherche, de faire du "slow art". Mon approche a donc en effet évolué avec le temps et c'est l’intérêt de la démarche car d'autres sujets et d'autres énergies se sont invités avec le temps.

C’est avec ce spectacle que je me suis penchée sur ce sujet de l’effondrement. En me plongeant dans les lectures (comme celles du livre "Comment tout peut s'effondrer") , j’ai senti qu’elles pouvaient dégager une forme de fascination. Le propos est effrayant mais il peut aussi être sidérant. Dans ma vie, le fait travailler sur cette question a clairement été un tournant. Le propos était douloureux mais pouvait aussi générer une forme de complaisance. Travailler sur ces questions m’avait emmenée au début à un endroit que je n’aimais pas trop. On peut parfois se représenter la situation avec une sorte de date fictive et magique au-delà de laquelle tout serait sans espoir et cela ne m’amenait plus à penser. Je ne veux pas tout critiquer dans ce mouvement car il est essentiel de ne pas se voiler la face sur la situation mais il est également important de se défaire d’une vision où l’histoire serait déjà écrite, important de complexifier la lecture qui nous est faite du présent et du futur. Aujourd’hui, je parle par exemple plus volontiers « des effondrements en cours et à venir » et non « d’un effondrement ».

Une question que je me pose aussi aujourd’hui, c’est « comment trouver du réconfort face à cet état de sidération ? ». C’est le sujet de mon prochain projet « Solastalgia ». J’ai trouvé personnellement beaucoup de réconfort et de stimulation dans les écrits de Donna Haraway, Isabelle Stengers, Vinciane Despret ou Bruno Latour qui m’ont aidée à relancer la pensée et la créativité.

C’est donc à la fois un parcours personnel et artistique, un parcours qui m’a aussi amenée à interroger l’écriture et la responsabilité de l’artiste qui aborde des questions aussi centrales, surtout actuellement, dans ce moment que vit le monde. En parler n’est pas anodin. C’est aussi une attention, une précaution, qui s’est manifestée de plus en plus clairement au cours de ces années d’écriture et il est important pour moi d'échanger avec d'autres auteur.rice.s.

Dans le spectacle, tout est réduit à des formes synthétiques. L’île, c’est le monde. Le cocotier est l’unique source d’énergie et la seule trace de vie animale est incarnée par la bigorneau. Le contexte est donc celui de la pénurie et la question est : « Comment construire un espace désirable, ensemble, dans ce contexte de tempête ?" L’île, c’est un peu le dernier espoir. Il y a une dimension utopique dans le spectacle. — Lorette Moreau

J’ai été très interpellée par certains éléments du titre ? Pourquoi bâtir ? Pourquoi élever ?

Si on décompose le titre, on pourrait commencer par ce « On » qui doit bâtir une île. Il peut s’agir d’Axel Cornil et moi qui sommes les co-auteu.rice.s, ou des deux personnages A et B de la pièce, et qui peut encore être un « on » qui inclut les specateu.rice.s.

Dans le spectacle, tout est réduit à des formes synthétiques. L’île, c’est le monde. Le cocotier est l’unique source d’énergie et la seule trace de vie animale est incarnée par la bigorneau. Le contexte est donc celui de la pénurie et la question est : « Comment construire un espace désirable, ensemble, dans ce contexte de tempête ?" L’île, c’est un peu le dernier espoir. Il y a une dimension utopique dans le spectacle.

« Elever des palmiers » car il est question du rapport au vivant. L’idée est, pour les personnages comme pour les spectacteur.rice.s, de créer une relation avec le palmier. Nous avons choisi le mot « élever » et non « faire pousser » car cela m’amusait de jouer sur l’ambigüité de l’anthropomorphisme. L’intention est de questionner nos rapports au vivant. Dans le terme « élever », est aussi sous-tendue une forme de transmission, de pédagogie, qui apparait dans les échanges qu’ont A et B qui, bien que de manière très décalée, transmettent des outils d’intelligence collective pour bâtir ensemble.

Après, ce qu’il faut savoir, c’est que ce titre a été posé avant que l’écriture commence, comme une sorte de plongeoir pour la créativité. Il me semble donc que je reconstruis le sens porté par ce titre. Nous sommes déjà posés la question, après toutes ces années, de savoir s’il fallait le garder mais finalement, il correspond toujours très bien à ce qu’on propose, sans coller littéralement au propos. Cela rappelle l’idée de la juste distance que je trouve importante sur cette question.

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