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Focus

Un conte au cinéma, Alice au pays de Méliès

"C'est que voyez-vous, tant d'événements extraordinaires venaient de se produire, qu'Alice en arrivait à penser que rien, ou presque, n'était véritablement impossible." Que nous ayons lu ou non les récits de Lewis Carroll, Alice existe quelque part en […]

Sommaire

Les territoires de l’imaginaire sont infinis et tout y est possible.

Les premières images du cinéma muet transgressent l’impossible. Le cinéma sera d’abord une prouesse technique mais il convoque rapidement l’imaginaire pour donner un sens à l’invention. Les directions seront vite prises, le cinéma racontera des histoires et les histoires, souvent, seront adaptées de romans ou de contes. Méliès nait en 1861. Il se passionnera pour le monde des prestidigitateurs et des illusionnistes, et la photographie deviendra un de ses moyens de création avant qu’il n’assiste en 1895 à la présentation du cinématographe des Frères Lumière. Le cinéma de Méliès sera celui du jeu entre le réel et l’irréel, celui des merveilles. Ses histoires et ses images seront celles du magicien. Images, illusionnisme, prouesses techniques, Méliès sera le premier prestidigitateur du cinéma, l’inventeur  des truquages et des effets spéciaux, il ne mettra jamais Alice en scène dans aucun de ses films mais il amènera le cinéma à traverser l’impossible.

Lewis Carroll ne connaîtra pas le cinéma. Né en 1832, dans une famille comptant quatre garçons et sept filles, il sera professeur de mathématique à Oxford et connaîtra les débuts de la photographie pour laquelle il se passionnera. Il étudie la littérature, s’intéresse à la logique et à l’abstraction. Il dessine et écrit. Il imagine les aventures d’Alice en 1862. Intitulées Alice’s Adventures Underground ou Les Aventures d’Alice sous terre, elles seront publiées en 1865 sous le titre, Alice’s Adventures in Wonderland,  ou  Alice au pays des merveilles. D’abord illustrées par ses propres dessins, elles le seront ensuite par John Tenniel et ce sont ces illustrations qui deviendront partie intégrante du récit. Les réalisateurs qui adapteront les aventures d’Alice se conformeront souvent à leur modèle pour la représentation d’Alice et des créatures de l’histoire. La suite des aventures d’Alice, Through the Looking-glass ou A travers le miroir (titré le plus souvent en français De l'autre côté du miroir) paraîtra en 1871. 

 

Alice

 

 

 

A propos de l’œuvre

Dès l’apparition du Lapin Blanc dans le premier récit ou dès la traversée du miroir dans le second, Lewis Carroll plonge son héroïne et le lecteur dans un univers fantasque où le temps, l’espace, le cours des événements, les créatures, leurs actes et leurs discours échappent au sens ordinaire du réel.  Sans l’humour et le sens parodique  qui se dégagent des deux récits, ce monde ne serait pas si merveilleux. Entre rêve et cauchemar, Alice est confrontée à des situations énigmatiques plutôt effrayantes et les créatures qu’elle rencontre restent souvent indifférentes à son sort, se montrent impertinentes et provocatrices, individualistes et opportunistes. Néanmoins cette galerie de personnages qui s’agitent dans cet univers chaotique, use à merveille des pouvoirs de l’imaginaire et dans les deux récits les situations s’enchaînent plus extraordinaires les unes que les autres, comme dans le cours d’un rêve.

Alice est sans conteste une petite fille issue d’un milieu aisé qui reçoit une bonne éducation. Elle est raisonnable et curieuse, douée d’une belle imagination. Tiraillée entre le réel auquel se raccroche sa raison, et entre la séduction de l’imaginaire, Alice se sert sans cesse des connaissances qu’elle a acquises pour réfléchir à ce qui lui arrive. Elle est consciente de l’absurdité des choses, du bizarre, de l’étrange auquel elle est confrontée. Néanmoins, elle n’en n’est pas effrayée. Si dans le premier livre elle est quelque peu désemparée par ce qu’elle vit, elle n’en reste pas moins curieuse et audacieuse. Elle ne redoute pas l’inconnu, elle le teste avec une certaine dose de réflexion et d’intelligence. Doutant souvent de son identité mise en question tout au long de l’aventure, elle discute avec elle-même, et l’auteur nous dit que dans le réel, elle joue souvent à être deux personnes.

Utilisant les modes de dérèglement du réel dans les séquences aux enchaînements décousus des rêves et les interventions de créatures fantasques,  Lewis Carroll déconstruit les repères du langage, les notions de l’espace et du temps usant des jeux de mots et de questions-réponses, de la logique et du non-sens avec un humour désarçonnant.

La prise de conscience de soi-même et la confiance en soi sont un des enjeux de l’aventure.  Alice doit se débrouiller sans l’aide des adultes, sans repère ni appui dans cet univers où la logique et le sens des choses diffèrent totalement du sien. Face à l’échec, à ce qui semble impossible, elle doit oser utiliser les possibilités qui lui sont offertes (la clé d’or, le contenu des flacons…), tout en  réfléchissant, en appliquant une certaine prudence.

Lewis Carroll déstructure l’éducation, la conteste et la parodie. Il semble que le but soit d’offrir à l’enfant une aventure initiatique qui lui permette de prendre conscience de son pouvoir de raisonnement, d’intervention, de prise de position, d’esprit critique, de résistance et de compassion… Alice finira par s’imposer à la reine tyrannique et ridicule à laquelle elle refuse d’obéir parce qu’elle est en désaccord avec sa cruauté.

Il ne faudrait pas négliger cependant le plaisir de l’auteur à amuser son lecteur ou même à s’amuser de lui. Lewis Carroll a truffé son histoire de jeux de mots, d’allusions, de parodies et de références à la culture et aux us et coutumes de la société dans laquelle il vivait. Il plonge l’enfant dans ce monde parodique et lui permet de penser qu’il peut voir les choses autrement. Il lui donne le pouvoir de discuter des choses, de s’en moquer aussi. Par ailleurs, les dialogues « questions-réponses » ont certainement  trouvé une part d’inspiration dans la manière qu’ont les enfants de questionner les adultes à propos de tout ce qu’ils découvrent dans le monde où ils grandissent et de nos réponses qui doivent leur sembler souvent absurdes. De même, les jeux, chansons, danses qui accompagnent les enfants dans leur évolution, jalonnent le parcours d’Alice.

Tout lecteur se réapproprie l’œuvre qu’il lit, selon son imaginaire, sa culture, son expérience de vie et de lecture. Et toute adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire la réinterprète. Elle substitue à l’imaginaire de l’auteur et du lecteur des visages, des décors, des voix, des sons, la vision personnelle du cinéaste.

Le conte de Lewis Carroll est l’un des plus grands classiques de la littérature. Intéressant adultes et enfants, il est l’objet de nombreuses analyses et  interprétations et on lui prête de multiples sens et intentions. Alice a rejoint les personnages mythiques et intemporels de l’imaginaire littéraire et populaire. Que nous ayons lu ou non les récits de Lewis Carroll, elle existe quelque part dans l’imaginaire de chacun d’entre nous.

Il ne sera pas ici question d’une critique de différentes adaptations mais plutôt de s’intéresser aux interprétations du conte par certains réalisateurs qui l’on transposé  au cinéma, ce territoire hanté par Méliès, un univers où rien n’est impossible.

L’adaptation cinématographique occupe une place particulière dans la transmission d’une œuvre littéraire. Elle se garde généralement de pervertir le sens initial de l’œuvre mais elle ne peut se contenter de la simple reproduction d’une histoire qui se réduirait à un synopsis. La créativité dans l’adaptation s’exerce dans la mise en scène et le choix des moyens techniques qui  serviront l’inspiration du cinéaste et son interprétation de l’œuvre. Elle sélectionne, modifie et invente. De la page écrite à l’écran, elle transporte les personnages dans une nouvelle dimension et propose une autre perception de l’œuvre littéraire.

Au pays de Méliès, nous nous intéresserons  aux films suivants :

Alice in Wonderland, de Norman Z. McLeod (1933)

Film en noir et blanc tourné dans des décors en studio, en prise de vue réelle, avec des  acteurs déguisés.

Alice in Wonderland, de Disney (1951)

Long métrage en dessin animé.

Alice, de Jan Svankmajer (1988)

Cinéma d’animation. Des objets réels sont animés dans un décor réel selon un procédé « d’image par image ».

Alice in Wonderland, de Tim Burton (2010)

Cinéma d’animation 3D et images de synthèse. Acteurs filmés en prises de vue réelles.

 

Alice in Wonderland, un film de Norman Z. McLeod  (1933)

 

Réalisateur et scénariste américain Norman McLeod  (1898-1964) réalise Alice in Wonderland en 1933, sur un scénario de Joseph L. Mankiewicz et William Cameron Menzies qui participa à la direction artistique. Le film est produit par la Paramount qui fut créée en 1912. Une belle diversité d’acteurs dont les visages défilent durant le générique, se sont prêtés à l’aventure.

Le film de McLeod, une des premières adaptations de l’œuvre de Lewis Carroll, mêle des épisodes des deux histoires,  Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir.  Scénario et mise en scène, souvent fidèles au texte original, suivent leur processus de créativité, modifient et inventent, tout en respectant l’esprit résolument parodique et absurde de l’œuvre de Lewis Carroll.

Les premières séquences évoquent le premier chapitre de De l'autre côté du miroir. Une maison dans la campagne anglaise. Il neige. Alice s’ennuie dans le salon, parle et imagine des choses. Une gouvernante, personnage ajouté dans le film, tente par ses réprimandes de la remettre dans la logique du monde, mais Alice n’en a cure. Elle parle aux pions du jeu d’échec et à son chat, de la pièce qui se trouve de l’autre côté du miroir. La gouvernante partie, elle grimpe sur la cheminée et se collant contre le miroir, réussit à passer de l’autre côté. Là tout est à l’envers et le texte nous dit que des objets semblent vivants. Jeu entre texte et image, le film nous montre des personnages de tableaux et une pendule qui parlent. Un dialogue cocasse, invention des scénaristes, s’engage entre Alice et le personnage d’un tableau, l’oncle Gilbert. Lui et sa femme sont visibles de dos sur le tableau et Alice effleure du doigt  un rapiéçage sur le pantalon de son oncle qui se retourne alors vers elle et lui demande « Comment être encadré dans le même pantalon pendant 20 ans sans qu’il doive être raccommodé ?» Mais il ajoute qu’après tout, c’est le devant de la photo qui compte.

Commence alors une suite d’aventures, sélection d’épisodes des livres, modifications de certains d’entre eux et inventions qui mènent Alice à la rencontre des créatures les plus bizarres dans des décors les plus étranges. Les premières séquences du film correspondent aux premiers épisodes des deux récits, la traversée du miroir, suivie par la poursuite du Lapin Blanc et la chute d’Alice dans le terrier.

Le film ne se perdra pas dans des excès de créativité,  il s’agit ici d’une adaptation qui se veut  plus fidèle à l’esprit de l’œuvre littéraire que vision personnelle d’un réalisateur. Les scénaristes ont puisé dans l’imagination prolifique de Lewis Carroll les épisodes qui forment la trame du film, mais pour les scènes choisies, les modifications sont nombreuses. Les épisodes sont écourtés au profit du rythme et du temps du récit filmique. Or ce sont les dialogues entre Alice et les créatures qu’elles croisent qui occupent  la majorité du récit et en sont l’essence. Dès lors, coupures et  modifications altèrent le sens des discours, des jeux de langages, de logique et de non-sens.

Les dialogues de l’épisode du Thé chez les fous, dans le conte, sont emplis de jeux de mots, de non-sens, de questions-réponses absurdes.  L’histoire de la montre du Chapelier qui induit le questionnement sur le Temps  « qui n’aime pas d’être marqué comme du bétail » et l’évocation de la dispute entre  le Temps et le Chapelier, participent à la déconstruction du langage et des repères espace-temps, déconstruction qui augmente le trouble ressenti par Alice sur son identité. Le film de McLeod respecte le côté absurde mais ne fait qu’effleurer cette réflexion sur le Temps.

Néanmoins, le film restitue bien dans l’ensemble des scènes choisies,  l’absurde des situations auxquelles Alice est confrontée. Dialogues et soliloques, souvent fidèles à leurs originaux, respectent le pouvoir d’interpellation du réel que recèle le texte de Lewis Caroll. La scène de la rencontre avec Rondu-Pondu (Humpty-Dumpty) en est un bel exemple. C’est peut-être le personnage le plus surréaliste que cet œuf qui parle et se dit maître du sens des mots et la mise en scène de cette rencontre dépourvue d’action, entièrement axée sur le dialogue est assez réussie.

Les sens et nons-sens des dialogues du livre, quelque peu complexes pour le jeune  lecteur, deviennent  peut-être  plus compréhensibles par l’effet de la mise en scène qui souligne l’humour inhérent à l’absurdité des propos. En cela le film peut, s’il parvient à séduire le jeune spectateur, l’amener à l’envie de la lecture.

Les décors et les effets spéciaux, qui en sont au début de leur histoire semblent être l’enjeu de la réalisation. Dès le miroir traversé, ils confèrent au film son atmosphère fantasque. Lorsqu’Alice, debout sur le dessus de la cheminée, appuye ses mains sur le miroir et que la matière cède et se dissipe, les deux images d’Alice se fondent l’une en l’autre, les deux personnages des deux mondes, réel et imaginaire, ne font alors plus qu’un. Belle invention pour mettre en image le passage à travers le miroir, l’instant où l’étrange aventure commence.

Si les couleurs de l’imaginaire manquent peut-être aux images du film, elles recèlent le charme du noir et blanc dans sa  palette de nuances et de contrastes.  Le merveilleux et la poésie feront peut-être défaut aux décors qui nous semblent aujourd’hui plus kitchs que désuets mais  ils devaient être résolument modernes et novateurs aux yeux des spectateurs de l’époque. Il faut nous rappeler que le film date de 1933.

De nombreux personnages habitent cette galerie fantastique, le Lapin Blanc, la Souris de la mare de larmes, le Dodo, le Ver à soie qui fume le houka (sorte de narguilé) sur le champignon et fait subir à Alice un des interrogatoires absurdes dont Lewis Carroll truffe son histoire, Chat du Cheshire, Lièvre de Mars et Chapelier, Griffon et Tortue fantaisie… que le film met en scène sur un rythme soutenu de séquence en séquence. Ils sont tous interprétés par des acteurs déguisés de la tête aux pieds dont les voix prennent dès lors le pas sur le jeu physique du rôle. Leurs déguisements sont calqués avec minutie sur les dessins de Tenniel. Les masques et les costumes réalisent la magie de la transposition de la page à l’écran et s’ils nous paraissent aujourd’hui tout aussi désuets que les décors, les personnages restent attachants, touchants ou drôles, parfois poétiques, malgré l’impertinence et le manque d’empathie dont ils font preuve envers Alice.

 

 

Lorsqu’Alice rencontre les compères Tweedledee et Tweedledum et qu’ils lui  récitent en musique le cruel poème du Morse et du Charpentier, McLeod intègre une séquence animée réalisée par Hugh Harman, Rudolph Ising et Friz Freleng. (Les trois animateurs travaillèrent dans les années 20 au studio Laugh-O-Gram avec Walt Disney sur un projet de courts métrages dont Alice’s Wonderland.)

Une scène assez poétique est celle de la rencontre entre Alice et le Cavalier Blanc, interprété par Gary Cooper. Cheminant dans un bois et discourant avec Alice de ses inventions, il ne cesse de tomber de cheval. Les dialogues sont délicieusement surréalistes. Si le décor surprend un peu avec ses boules de Noël, bougies et guirlandes, la relation des deux personnages est touchante et l’on ne peut s’empêcher de sourire aux multiples chutes de cet aimable et ingénieux cavalier vacillant.

Le plus grand délire préside à la scène finale du banquet qui célèbre la couronne d’Alice. Tous les personnages sont rassemblés autour de la table, ils boivent et chantent. Les mets parlent de sorte qu’il est impossible de les manger, les bouteilles volent avec des ailes au-dessus de la table, la tête d’une des deux reines disparait dans une soupière, la scène devient insupportable pour Alice comme pour le spectateur… et Alice se réveille de l’autre côté du miroir.

L’adaptation d’une œuvre aussi complexe est un défi. Lewis Carroll propose un univers imaginaire si vaste qu’il semble comme en expansion, ouvert à tous les prolongements, à toutes les métamorphoses, car rien n’est impossible. Défi ou tentation pour les réalisateurs confrontés à une telle dimension ?  Et ce qui est étrange dans les interprétations pourtant si différentes auxquelles nous nous intéressons, c’est qu’elles ont toutes dans le choix des épisodes du conte, repris certaines scènes, la poursuite du Lapin Blanc, la chute dans le terrier, le thé avec le Chapelier et le Lièvre de Mars, la partie de croquet… Comme si par peur de se perdre dans cet imaginaire aux dimensions infinies, ils avaient besoin de repères sur lesquels s’appuyer pour ornementer la partition de leurs improvisations.

McLeod a choisi de rester très proche de l’esprit du récit et le plus fidèle possible au texte dans la sélection des scènes et des dialogues qui font toute la saveur de l’œuvre de Lewis Carroll.

Le film a séduit la véritable Alice Liddell qui en 1934, écrivit une lettre au New-York Times pour exprimer son enchantement et sa conviction que ce film représentait une révolution dans l’histoire du cinéma.  Propos du critique DVD du New York Times, Dave Kehr, qui consacre au film une chronique dont voici le lien : http://www.nytimes.com/2010/02/28/movies/homevideo/28kehr.html