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Focus

"Sorry We Missed You", du travail au XXIème siècle

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Après "I, Daniel Blake", illustration éloquente des aberrations administratives de la Grande-Bretagne contemporaine, Ken Loach explore, dans un registre qu’on lui connaît et dont il s’est rendu maitre, les méandres de l’uberisation, néologisme désormais couramment usité en sociologie du travail, et ce au travers des pérégrinations d’une famille de Newcastle, dans le nord de l’Angleterre.
« Maitre de ton propre destin […] comme pour tout ici, Ricky, c’est toi qui choisis » — Gavin Maloney, manager chez Parcels Delivers Fast


Subtile référence à l’avis de passage laissé par le livreur trouvant porte close, Sorry We Missed You se penche sur le destin des Turner, couple de quadragénaires, locataires et dépourvus d’un emploi stable et certain, aux prises avec la précarité d’une existence dont ils ne sont plus maîtres. Ouvrant son film sur un écran noir duquel ne nous parviennent que des voix, à l’instar de I, Daniel Blake, Ken Loach suggère l’anonymat de ces individus qui, mis au ban de la société, sont privés de visage, n’ayant plus que la parole pour tenter d’exister. Mais c’est aussi par les actrices et acteurs sur lesquels son choix se porte qu’il s'évertue à consacrer la figure du quidam. En effet, c’est un certain Kris Hitchen, convaincant mais inconnu du grand public, qui campe le personnage principal de Sorry We Missed You, Ricky Turner, confirmant ainsi cette autre récurrence du cinéma de Ken Loach, dans sa propension à révéler au monde des figures nouvelles. Le meilleur exemple en est sans doute le sexagénaire Dave Johns, acteur ayant essentiellement tourné dans des séries télévisées britanniques et qui, finalement, s'est vu monter les marches de Cannes pour sa performance dans I, Daniel Blake, auréolé d'une Palme d’or en 2016.


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C’est donc à Ricky qu’appartient l’une des voix susmentionnées, à laquelle fait écho celle de Gavin Maloney (Ross Brewster), gérant d’un entrepôt exploité par l'entreprise Parcels Delivers Fast et duquel partent quotidiennement en livraison des centaines de colis à destination d’autant de clients. Particularité : les chauffeurs-livreurs ne sont pas employés par Gavin, ils sont autoentrepreneurs, c’est-à-dire qu’ils pourvoient par eux-mêmes à leurs besoins logistiques, notamment en termes de transport. Dès lors, on ne travaille pas pour Parcels Delivers Fast, mais bien avec Parcels Delivers Fast. Si cette dernière, en la personne de Gavin Maloney, ne dispense pas d’instructions aux livreurs qui fréquentent son entrepôt, alors comment (et non de qui !) ceux-ci obtiennent-ils leur feuille de route quotidienne ? Entretiennent-ils une relation étroite et personnalisée avec chacun de ces clients, à qui on aurait vanté leurs mérites, à l’image d’un graphiste ou d’un médecin ? Plus simple encore : depuis l’avènement de ce qu’on appelle désormais " économie collaborative" , toute personne est en mesure de proposer ses services, moyennant rémunération, à qui que ce soit, où qu’il se trouve, grâce à une mise en réseau fournie par des plateformes numériques. C'est donc en cela qu'intervient Parcels Delivers Fast. Derrière ces plateformes, quelques humains, mais surtout des algorithmes. C’est le phénomène socioéconomique qu’on nomme uberisation, du nom de l’entreprise de voiture de tourisme avec chauffeur (VTC), Uber.

C’est donc en connaissance de cause que Ricky se renseigne auprès de Gavin Maloney, à l’occasion d’une rencontre (et non d’un entretien d’embauche !). « Maitre de ton propre destin […] comme pour tout ici, Ricky, c’est toi qui choisis », lui assure ce dernier. Par la mise en scène de cet échange, Ken Loach met en lumière le choix délibéré d’un vocabulaire employé par les dépositaires de l’uberisation, celui qui réfute, à tout prix, l’existence d’un rapport de subordination entre la plateforme et les travailleurs qui s’y connectent. Dans le dernier numéro de l’émission Cash Investigation, diffusé sur France 2 et titré, par un humour grinçant, Au secours, mon patron est un algorithme, Amélia Fernandez, "responsable coursiers" chez Uber Eats témoigne de cette volonté de gommer toute aspérité pouvant évoquer un rapport employé-employeur dans la relation qu’entretient Uber avec les travailleurs : « On dit "activation" pour un "recrutement". Pour le salaire, on parle de "chiffre d’affaire" et pour le contrat de travail, on parle de "partenariat". De la même façon, quand on s’adresse aux coursiers, la consigne, c’est de ne jamais leur dire "Vous devez faire..." ou "Il faut... " ». L’opportunité d’être son propre patron, donc. Une aubaine pour Ricky qui, comme tant d’autres, ne peut se résigner à jongler toute sa vie durant avec les petits boulots, intérimaires ou non déclarés et qui, désireux de choisir son existence, voit dans l’uberisation un horizon de possibilités nouvelles.


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Mu par cette quête d’indépendance, aussi bien financière que symbolique, Ricky se lance. Les premières livraisons s’enchaînent, l’occasion pour Ken Loach de mettre en perspective l’aspect éminemment humain qui régit la profession de livreur, alors même que ce phénomène d’uberisation s’immisce dans tous les pans de l’économie. En effet, bien qu’une interface virtuelle le guide vers ses destinataires, Ricky se heurte à un monde bien réel, fait de grabataires, de fans de football et de récalcitrants. Manière habile, pour le réalisateur, de signifier le contraste criant d’une époque charnière, le déclin d’un monde pour l’avènement d’un autre, celui qui s’appuie sur la technologie pour administrer les rapports entre individus ainsi que les comportements de ces derniers. En effet, au-delà de la mise en relation entre livreurs et clients que permet une telle plateforme numérique, c’est bien l’algorithme sous-jacent qui rythme quotidiennement les allers et venues de Ricky. Un parallèle intéressant peut, nonobstant la question statutaire des travailleurs, être établi avec celle des ouvriers d’un centre de tri Amazon, le géant américain du commerce en ligne. Dans un reportage réalisé par le journal Le Soir, Ronan Bole, directeur logistique d’Amazon France, se propose de nous expliquer le processus de travail d’une ouvrière du centre de Lauwin-Planque, dans le nord de la France, images à l’appui : « Amalie va nous préparer une commande et tout ce dont elle a besoin lui est expliqué sur l’écran ». Dès lors, que reste-t-il de la volonté propre, de l’initiative dont peut encore faire preuve Ricky, à l'image de la dénommée Amalie, dans l’exercice de son travail ?


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Dans son ouvrage intitulé L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle : anatomie d’un antihumanisme radical, Eric Sadin, philosophe, explique le renversement s’étant produit durant la seconde décennie du XXIème siècle, voyant le mouvement de numérisation progressive conduire à la soumission des travailleurs à des ordres unilatéraux par des systèmes d’intelligence artificielle : « Il n'est question que de la seule disposition des personnes à rétroagir, sans manifester le moindre parasitage, à des signaux […]. Ici, les êtres reçoivent des informations devant immédiatement conduire à des actions correspondant au mantra managério-libéral exigeant une continuelle "plasticité" de la part de chacun, devant sans relâche épouser la rythmique de situations variant continuellement au gré des flux du marché… ». Il semblerait alors que la promesse d'autonomie faite à Ricky par Parcels Delivers Fast soit compromise par la nature même de la relation que celui-ci entretient avec l'algorithme qui, s'il lui sert bien d'assistant personnel et de GPS, est surtout pensé pour lui intimer des directives, à un stade qu'Éric Sadin qualifierait de « coercitif» et relevant d'une « puissance de sidération ». Dans une conférence organisée dans le cadre du Festival des Libertés, Marc Zune, sociologue du travail, explique en quoi l’algorithme, censé optimiser le rapprochement entre deux parties, n’est jamais neutre : « C’est un instrument de gestion des ressources humaines, il va motiver les travailleurs, va les récompenser en reconnaissant leur effort, mais va aussi les sanctionner. Bref, c’est un intermédiaire actif dans la relation et non pas un simple instrument d’allocation des ressources ». Cette dimension de l'uberisation, si insidieuse qu'elle ne suscite, pour ainsi dire, pas d'indignation dans l'opinion public, comparativement au débat, prégnant, sur le statut des travailleurs, ne se trouve que trop peu édifiée par Ken Loach dans Sorry we missed you, le réalisateur s'étant principalement attardé sur le rapport de domination socioéconomique existant entre des livreurs, supposés indépendants, et les entreprises en tant que partenaires commerciaux, à l'image de Parcels Delivers Fast.


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En effet, Ken Loach s’applique à démontrer ce lien de subordination évoqué plus tôt, celui dont des sociétés telles qu’Uber et Deliveroo se gardent bien d’admettre l’existence, allant jusqu’à maquiller la réalité par des diversions sémantiques leur ayant permis, jusqu’ici, de ne pas tomber sous le coup du législateur. Néanmoins, la justice, elle, s’empare du problème, à l’image de la cour d’appel de Paris qui, en janvier 2019, a rendu un arrêt reconnaissant bel et bien un rapport de subordination entre un ancien chauffeur et la société Uber. L’un des éléments qui semble avoir emporté la décision de la cour serait que le plaignant ne pouvait « se constituer une clientèle propre », pas plus que « fixer librement ses tarifs, ni les conditions d’exercice de sa prestation de transport ». Marc Zune, quant à lui, explique comment l’économie collaborative a contribué à l’évolution d’une nouvelle catégorie de travailleurs, celle des "indépendants économiquement dépendants" : « C’est-à-dire ne pas être sous statut salarié mais ne pas avoir pour autant les caractéristiques qui sont habituellement associées au travail indépendant, comme pouvoir se constituer une clientèle, développer son projet d’activité, … ». Ce type de plateformes semble donc agir, au sens propre comme au figuré, comme un écran qui, si celui-ci met effectivement les travailleurs et les clients en contact, ne permet aucunement qu’il s’instaure entre eux une véritable relation commerciale, personnalisée et durable.


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Toujours selon la cour d’appel de Paris, le fait qu’Uber se réserve le droit de désactiver, de manière temporaire ou définitive, l’accès à sa plateforme lorsqu’un chauffeur décide volontairement de s'en déconnecter, aurait pour effet « d’inciter les chauffeurs à rester connectés pour espérer effectuer une course et, ainsi, à se tenir constamment à la disposition de la société Uber BV, sans pouvoir choisir librement la course qui leur convient ou non ». Ces pratiques de "chantage à l'emploi", jusqu'ici le lot de travailleurs salariés peu qualifiés, et ce dans un contexte de chômage de masse étant celui de ce début de siècle, s'apparentent largement à celles de Parcels Delivers Fast, dans la mesure où celle-ci, à l'image d'Uber, ne tolère pas le refus, ni ne pardonne l'absence, pouvant user à sa guise de ce vivier d'autoentrepreneurs interchangeables à souhait. Dans une série documentaire intitulée Travail, salaire, profit, diffusée sur Arte, Yann Giraud, historien de l’économie, défend la thèse selon laquelle le statut d’autoentrepreneur est « une sorte d’aboutissement d’une vision néolibérale du travail », en ce qu’il étend et intensifie mécaniquement la concurrence entre des travailleurs qui tenteront de prester le même service, et ce au coût le plus bas. Et Yann Giraud d’ajouter : « Ce monde néolibéral est nettement plus violent pour les travailleurs qui ont peu de compétences à faire valoir... Pour ce type de travail pouvant être fait par "n’importe qui", les entreprises préféreront se passer de main d’œuvre permanente et auront recours à des autoentrepreneurs ». C’est ce que Ricky Turner apprendra à ses dépens, en constatant à quel point il est, in fine, redevable de Gavin Maloney, dépendant de Parcels Delivers Fast.


Simon Delwart


En complément :

  • Conférence donnée par Sophie Bernard, professeure de sociologie à l'Université Paris-Dauphine et chercheuse à l'IRISSO, à propos des mobilisations des chauffeurs contre les plateformes numériques
  • Conférence donnée par Antonio Casilli, spécialiste des réseaux sociaux, maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech et chercheur au Centre Edgar-Morin de l’EHESS, sur le "travail du clic"

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