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Focus

Road to Hellman : hommage à Monte Hellman

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Cinéaste décalé, Monte Hellman laisse une poignée de films à petits budgets, augurant un cinéma moderne et original, à contre-pied des réalisations hollywoodiennes. Il laisse une œuvre sous-estimée qui n’a pas connu la visibilité suffisante ni le succès qu’il méritait. Ce 19 avril, il a emprunté la route pour nulle-part…

Sommaire

Monte Hellman est un réalisateur new-yorkais, né en 1932, qui, dès son enfance, s’est intéressé au théâtre. Travaillant comme assistant monteur pour la télévision naissante, il est repéré par Roger Corman, un acteur, réalisateur et producteur de films de série B – ces longs métrages à petit budget, très souvent délaissés par la critique.

Roger a pourtant le don de dénicher des talents, comme Joe Dante, Martin Scorsese, Ron Howard et Francis Ford Coppola. Séduit par le travail de Monte Hellman à la scène, Roger le persuade de s’orienter vers le cinéma et lui demande de réaliser un premier film. Monte est face à un défi et apprend sur le plateau les ficelles du métier…

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The Beast of Haunted Cave (1959)

Produit par Gene Corman, frère de Roger, The Beast of Haunted Cave est un thriller de série Z, mêlant le braquage et l’horreur. En fuite après une attaque dans le Sud Dakota, des bandits prennent une serveuse en otage et tentent de faire diversion en plaçant des explosifs dans une mine. Un horrible monstre survient et se met à les traquer…

Déjà ringard à l’époque, ce remake à petit budget d’un film précédent de Roger Corman offre un terrain d’expériences pour Monte Hellman. Il réussit un bon travail de construction des personnages mais le film est peu crédible, particulièrement quand apparaît l’énorme bête ressemblant à une araignée couverte de toiles.


Back Door to Hell et Flight to Fury (1964)

Après cet essai, Monte travaille comme assistant, monteur et réalisateur de seconde équipe pour l’écurie Corman. Il rallonge les films tournés à la chaîne, les structure, les élague, les corrige afin de constituer des produits viables et plus attractifs sur le marché américain. C’est à cette période qu’il rencontre Jack Nicholson, avec qui il se lie d’amitié et qui joue dans ses deux films suivants.

Écrits sur le bateau les menant de la Californie aux Philippines, les deux scénarii se focalisent sur un petit groupe de personnages : commando pour le premier, groupe d’aventuriers pour le second.

On oublie parfois que les Philippines ont été le théâtre d’une bataille parmi les plus sanglantes et les plus importantes de la seconde guerre mondiale. Back Door to Hell se situe en décembre 1944. Trois éclaireurs préparent le débarquement des troupes américaines et entrent en contact avec les résistants philippins. Les Japonais apprennent leur présence et prennent des enfants en otage.

Monte Hellman privilégie une approche plus intimiste (moins chère pour ce film à budget limité), décrivant la tension qui règne entre la guérilla locale et les Américains, perçus comme colonisateurs potentiels. En se concentrant davantage sur le courage des Philippins et les souffrances qui leurs sont infligées, cette orientation cinématographique offre un contrepoint intelligent aux films contemporains à grand spectacle sur le même sujet.

L’intrigue du second film, Flight to Fury, met un certain temps à se mettre en place : deux Américains se rencontrent dans un bar du Sud-est asiatique, l’un est cupide et cynique, l’autre désœuvré et rarement sobre. À la recherche de diamants, ils projettent de quitter le pays en avion mais celui-ci s’écrase dans la jungle philippine. Les survivants, tout en essayant de se protéger des autochtones, se déchirent pour la possession des bijoux. Dans une atmosphère de film d’aventure et de survie, Monte Hellman dépeint adroitement l’image crue d’un monde pessimiste, sans gagnant ni héros.


The Shooting et Ride in the Whirlwind (1966)

Réitérant la formule – deux films écrits conjointement dans un univers identique, avec Jack Nicholson à l’affiche – Monte Hellman, sur une suggestion de Corman, réalise deux westerns, deux œuvres originales et puissantes tournées dans le désert de l’Utah.

The Shooting relate une traversée du désert, au sens propre et figuré, de quatre individus singuliers dont l’histoire et les motivations se dévoilent peu à peu. Willet et Coley escortent une dame qui offre une prime pour rejoindre la ville de Kingsley. Vient s’ajouter un tueur professionnel qui pourrit une entente déjà fragile et conduit le groupe à des affrontements.

Prototype des westerns indépendants et à petit budget, The Shooting modifie les codes du genre par sa construction épurée, écrasante et quelquefois déroutante.

Dans Ride in the Whirlwind (L’ouragan de la vengeance), trois cow-boys se trouvent injustement accusés d’avoir attaqué une diligence. Coincés entre les bandits réels et une milice qui les croit coupables, ils tentent de s’échapper.

Alors que le début du film laisse entrevoir de l’action et un rythme soutenu, avec des paysages grandioses, Monte Hellman joue avec le temps et l’espace, il ralentit le récit, le fige, le rétrécit et le contient dans des endroits clos, obscurs où le silence emplit tout l’espace : l’idéal pour peindre l’angoisse de l’attente et démystifier le cliché des glorieux héros du Far West, devenus alors immobiles.


Macadam à deux voies (Two-Lane Blacktop) (1971)

Après ces deux diptyques, Monte Hellman travaille comme assistant et comme monteur pour Corman. Et ce n’est que cinq ans plus tard qu’il va réaliser ce qui est souvent considéré comme son chef-d’œuvre. Mis en contact avec un producteur qui lui présente l’histoire de deux hommes qui parcourent le pays, Monte accepte de réaliser le film à condition que le scénario soit réécrit.

C’est donc dans cette Amérique contemporaine qu’il tourne son road movie, un genre né à la fin des années 60 aux États-Unis, durant cette période de contestation sociale où la jeunesse a soif de changement, d’aventure et de remise en question des principes de leurs parents.

Macadam à deux voies, c’est le périple de deux jeunes hommes taciturnes mais passionnés de voitures qui parcourent le pays à bord d’une Chevrolet 55 trafiquée. Ils croisent une jeune femme un peu paumée et un dandy d’une quarantaine d’années qui, avec sa Pontiac neuve, leur propose de faire la course : le gagnant possèdera la voiture du perdant. Suite aux problèmes rencontrés sur la route, à la complicité qui se noue entre eux ainsi qu’à leur participation à des courses dans les endroits traversés, le pari perd de son intérêt. Les deux protagonistes repartent pour une nouvelle course alors que la pellicule se consume lentement dans le projecteur.

Bien que les ingrédients du road movie soient présents (la route, les grands espaces, la durée du voyage, l’errance, la fuite, les rencontres, les moyens de locomotion, l’évasion), Two-Lane Blacktop se veut lent, déshumanisé, quasi vide de sens. Les personnages traversent l’Amérique d’Ouest en Est, en sens contraire de la conquête du Far West, comme pour reculer à la fois dans sa propre histoire : il n’y a plus rien à conquérir, le chemin ne mène nulle part, en témoigne la désintégration-même du film.

Aux côtés de Laurie Bird et Warren Oates, Monte Hellman associe deux musiciens, Dennis Wilson (Beach Boys) et James Taylor, qui seront paradoxalement absents de la bande son. Peu de dialogues dans le film, des chansons ou des musiques à peine amorcées et pas de bande originale (1). Pourtant on peut reconnaître "Maybelline" (John Hammond), "Moonlight Drive" (The Doors), "Hit the Road Jack" et “Stealing” (Arlo Guthrie).

En 2003, l’album You Can Never Go Fast Enough est publié en hommage au film culte de Monte Hellman, comprenant de nouvelles chansons, quelques reprises et des titres rares, évoquant le film et son atmosphère.


Cockfighter (1974)

Alors qu’actuellement, Two-Lane Blacktop est reconnu comme film majeur, il ne rencontra pas le succès en 1971. Et à l’inverse des réalisateurs comme Scorsese ou Coppola, Monte Hellman ne va pas tenter sa chance dans l’univers des grands studios, dont les méthodes de production ne lui plaisent pas. Resté dans le giron de Corman, il accepte donc le projet de tourner Cockfighter, escomptant y apposer son style. Hélas, Corman veille à ce que rien ne soit modifié et, soupçonnant Hellman d’avoir modifié le film, il remonte le film en ajoutant une scène avec des courses de voiture et un viol. Il sort le film sous différents titres sans attirer quelque soit peu le public.

Les combats de coqs sont assez populaires en 1974 dans le Sud des USA et peu de films ont encore utilisé ce sujet. Frank est un entraîneur de coqs de combat. Il ne parle plus car il a juré de ne plus ouvrir la bouche tant qu’il n’a pas remporté une médaille. Il a tout perdu, sa caravane, sa voiture, son dernier coq et sa copine depuis le dernier tournoi. Pour revenir au sommet, il vend la maison de sa sœur et rachète un coq…

Dans Cockfighter, on retrouve la même désespérance et la même attirance pour les personnages décalés et marginaux. Ici, l’entraîneur de coqs qui sacrifie sa vie personnelle pour une passion futile. Là, la désillusion d’une Amérique qui refuse de comprendre que ses vaines conquêtes, de l’Ouest, de l’automobile, du jeu, de la guerre, n’ont pour dénouement que le vide et l’anéantissement…

China 9, Liberty 37 (1978) - Monte Hellman's Life in a Day (1986) - Iguana (1988)

Monte Hellman revient au montage après Cockfighter. Il achève le travail d’autres réalisateurs, réalise certaines scènes pour ceux-ci et rate l’occasion de réaliser Reservoir Dogs, pour lequel il est le producteur exécutif.

En 1978, il réalise le sous-estimé Amore, piombo e furore (2), un western italo-espagnol narrant l’histoire de Clayton, un tueur à gages qui échappe à la peine de mort à la condition d’éliminer Matthew, propriétaire d’une ferme d’élevage. Mais Clayton tombe amoureux de la femme de celui-ci et s’enfuit avec elle. Poursuites, scènes d’amour, vengeance et fusillades composent ce post-western d’amour macho, associant le style américain et italien. Et toujours la patte d’Hellman : une atmosphère lourde, des dialogues relativement rares et des personnages en marge de la société.

Hellman's Life in a Day. Paul Joyce, qui réalise de courts documentaires sur les acteurs et réalisateurs (Kubrick entre autres), s’entretient longuement avec Monte Hellman en 1986. Le cinéaste n’a plus réalisé de films depuis huit ans et Joyce décide de passer une journée avec lui. L’occasion pour Hellman d’évoquer sa carrière et son absence mais aussi de partager sa passion, ses doutes et plus généralement les défis et les douleurs auxquels sont confrontés les réalisateurs indépendants et les difficultés de se frayer un chemin dans l’industrie cinématographique.

Deux ans plus tard, il signe Iguana dont le personnage principal, le marin Oberlus, porte ce surnom en raison de protubérances reptiliennes sur la partie droite du visage. Raillé et maltraité par ses pairs, il fuit le bateau vers une île des Galapagos, où il tente de régner en maître sur tous les marins et passagers des bateaux qui accostent l’île.

Adapté d’un roman sur l’histoire vraie d’un marin irlandais, Monte Hellman réécrit le scénario car le livre contient trop de dialogues à son goût. De cette histoire exotique, riche en péripéties, il en fait un conte cruel, accentuant les tensions entre les hommes « normaux » et le héros marginalisé par son apparence.


Silent Night, Deadly Night 3: Better Watch Out! (1989) - Road to Nowhere (2010)

Les slashers sont des films d’horreur dans lesquels un tueur en série s’attaque à des adolescents. Nous nous souvenons sans doute des séries de films comme Halloween, Vendredi 13, Freddy, Hellraiser et Chucky, peut-être moins de Douce nuit, sanglante nuit, où le meurtrier se déguise en Père Noël pour approcher ses victimes.

Monte Hellman en réalise la deuxième suite. Pendant la période de Noël, Ricky, le tueur en série, abattu dans le film précédent mais maintenu en vie, se réveille et poursuit une jeune aveugle avec laquelle il a un lien psychique.

Hellman, malgré un budget limité, arrive à marquer son empreinte par un minimalisme délibéré dans ce film noir en lien psychique avec Lynch.

Vingt-et-un ans après ce film et vingt-et-un autres avant son décès, Monte livre sa dernière réalisation avec Road to Nowhere, un film d’auteur déroutant. Ici, un jeune cinéaste souhaite reconstituer les événements autour de la mort de Velma Duran, impliquée dans une arnaque à l’assurance-vie. Il trouve en Italie une actrice inconnue qui correspond parfaitement à Velma et l’incite à trouver en elle-même son propre jeu d’actrice. Subjugué par celle-ci, le cinéaste en oublie le scénario et les dangers qu’un sujet de film aussi délicat peut occasionner.

Film dans le film, cette ultime œuvre joue avec nos certitudes. Nous sommes volontairement perdus dans les méandres du scénario : est-ce vrai ou est-ce que ça fait partie du film dans le film ? »

Monte Hellman brouille volontairement les pistes et nous ne sommes pas davantage fixés à la fin du film. Il y a une sorte d’obstination à replacer sur le même plan la réalité et la fiction, comme s’il n’y avait aucune différence. De cette immobilité intentionnelle, se dégage une sensualité esthétique dans cette espèce de semi-léthargie noire qui confronte le silence à l’émotion cachée.

Hellman pousse aussi la réflexion sur le cinéma et l’image, thématique très actuelle s’il en est : comment trouver son chemin dans ce monde où chacun a la possibilité de tout filmer aisément et de regarder tout ce qu’il souhaite ? Comment retrouver le réel sous ces tonnes d’informations envoyées et reçues ?


Road to Hellman

De ce réalisateur décalé, à rebours des modes, à la carrière en dents de scie et à l’audience confidentielle, que reste-t-il ?

Des œuvres de héros qui n’en sont pas, peu loquaces, dans une quête ratée ou sans fin. Des réalisations, noires, parfois désespérantes, dont le sens n’apparaît pas facilement. De grands espaces superbement photographiés et des endroits confinés et sombres. Des questions et des réflexions influencées par l’existentialisme, qui sont tues mais n’en demeurent pas moins présentes.

A-t-il fait les mauvais choix ? En refusant de vendre son âme à Hollywood, a-t-il raté la possibilité d’avoir des moyens financiers pour réaliser de grands films, plus populaires ?

Comme si l’angoisse et le doute eussent été ce qu’il réussissait de mieux, Monte Hellman, homme au patronyme infernal ou intellectuel maudit du cinéma(3), a poursuivi ses rêves, en humble créateur, et, avec les « moyens du bord », a monté des projets cinématographiques modernes par des chemins torturés qui n’ont sans doute mené nulle part, hors d’une route sans fin qui s’est consumée. Simply the road to Hellman…



(1) Ce lien indique les morceaux utilisés dans le film.

(2) Le film ne sera pas distribué et sortira en DVD sous le nom de China 9, Liberty 37.

(3) « Je n’aime pas trop cette expression mais j’ai fini par l’admettre : je suis un réalisateur maudit. » (Monte Hellman à la Mostra de Venise). « Je ne me considère pas comme un “maudit”. Cela dit, j’essaye de ne négliger aucune hypothèse. » (Propos recueillis par Emmanuel Burdeau dans son recueil Sympathy for the Devil).