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Focus

Entretien : Retour sur le parcours d’artiste de Clara Fanise (1)

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Équipée de crayons, de feutres et de sa capacité raffinée à observer le monde, Clara Fanise dessine des univers colorés, minutieux et sensibles. La créativité ne connait pas de limite chez cette artiste plasticienne.

À chaque nouvelle série, Clara Fanise expérimente un nouveau concept original qui rend ses œuvres uniques. Voici quelques exemples de ses séries pour donner un petit aperçu de son travail :

Realistic-Abstract sont des représentations de villes hautes en couleur avec comme spécificité, la décomposition des éléments. Les différentes particules d’un bâtiment par exemple sont dupliquées et détachées de leur forme originale. Ils déambulent ensuite dans le paysage et recomposent une nouvelle cartographie inattendue et ludique.

Rain Drawings sont des paysages urbains fraichement dessinés qui se diluent sous la pluie.

Kinesphere sont des espaces personnels dessinés en cercle avec en son centre, la présence absente de leur créatrice.

Plus récemment, après avoir exploité des thèmes plutôt urbains, Clara Fanise retourne à la nature sauvage où cohabitent des « Dieren, planten & mensen ».

Le travail de Clara Fanise est riche et coloré, les détails sont abondants et précis, sans toutefois surcharger l’image. Si le regard est naturellement attiré par les couleurs, les traits et les formes picturales, une partie de la feuille de dessin reste bien souvent occupée de vide. On pourrait presque avoir l’impression que le dessin est inachevé. Cette partie de feuille vierge apporte de la respiration, de l’équilibre et laisse de la place à l’imaginaire.

Faire le vide est aussi une étape essentielle dans le processus de création de Clara Fanise. C’est lors des déplacements vers son atelier qu’elle a l’occasion de se vider la tête avant de s’attaquer au travail et chercher des bonnes idées. Mais que faire si l’artiste n’a pas les moyens de s’offrir un atelier ? Voilà un des enjeux cruciaux qui peuvent déterminer la réussite ou l’échec d’une carrière artistique…

Dans cet entretien en cinq chapitres, Clara Fanise revient sur son parcours d’artiste. De la brillante étudiante à la mère de famille, elle partage ses multiples expériences et s’exprime sur différents aspects du travail artistique tels que les relations publiques, la maîtrise de la parole et l’investissement financier. Elle abordera aussi des questions relatives au sexisme dans le monde de l’art ou encore le sujet de la gratuité en tant qu’artiste… Et finalement, les raisons pour tout plaquer, devenir aide-ménagère et - enfin - obtenir un salaire assuré à la fin du mois.

Femme aux provenances diverses, Clara Fanise dresse un portrait, non sans humour, d’une société qui a besoin de situer les choses (et les personnes) à des places assignées, et qui, souvent en oublie la complexité des différents mondes artistiques. Son témoignage est une preuve de plus de l’urgence à repenser nos structures, nos interactions, et les types de statuts qui existent pour nos artistes. (Roxana Černický)


- Roxana Černický (PointCulture) : D'où viens-tu ?

Je suis une déracinée. — Clara Fanise

Mes parents ont décidé de quitter leur région natale quelques années avant ma naissance. Je peux dire néanmoins que je suis française du Quart Sud-Est de la France. J’ai suivi les eaux du Rhône, depuis les montagnes Suisses jusqu’à la mer Méditerranée. Je suis aussi liée à la Saône par ma grand-mère mâconnaise qui vient de décéder l’été 2020 à l’âge de 97 ans.

Clara-et-son-père-Philippe-1985

Contrairement à elle qui a passé toute sa vie au même endroit, à quelques kilomètres près, j’ai pour ma part déménagé 14 fois. Cette mobilité complexifie grandement la réponse à la question « D’où viens-tu ? ». La plupart du temps, quand on me la pose, je l’élude, ou bien je dis que je viens du sud de la France, car c’était ma dernière zone géographique avant la Belgique.

Les gens attendent une réponse simple, ils ont besoin de vous situer rapidement et puis, ils n’ont pas beaucoup de temps. Mais plus je vieillis, plus je trouve la complexité belle et plus j’aime prendre le temps, alors...

Je suis née à Décines-Charpieu, comme la chanteuse Pomme, dans la banlieue de Lyon. Peut-être est-ce la même sage-femme qui a aidé à accoucher nos mères ? J’en doute, mais ça me fait plaisir de l’imaginer. J’ai grandi en Haute-Savoie, dans les hautes montagnes et la nature. J’ai nagé tous les étés dans l’eau douce du lac, plongeant des pontons, lisant des romans sur les plages d’herbes si spécifiques à ce coin.


photo ci-dessus : Clara et son père, 1986


Clara Fanise - Dessin-en-cours-2018

Dessin (en cours) de la série « Plants », 2018.

À 15 ans je n’en pouvais plus de la neige et du froid ; alors on m’a envoyé vivre chez mon père. Mon adolescence tumultueuse, cumulée à mes fréquentations atypiques (mon premier amour Punk) ont fait flipper mes parents.

Là à Aix en Provence, j’ai découvert la joie du sud de la France, ses odeurs piquantes et sa belle lumière, les bâtisses roses et jaunes crème, la chaleur. Je vivais littéralement dans un tableau de Cézanne, face à la montagne Sainte-Victoire. J’ai tout adoré, sauf le mistral en hiver. Mon école Technique en Arts Appliqués était géniale aussi. Petite, familiale et pour la première fois de ma vie j’avais des bons résultats scolaires. Par contre au village Provençal, je suis restée l’étrangère et je ne me suis jamais intégrée aux jeunes de mon âge.

A 19 ans, j’ai vécu une année à Lyon, mais je n’étais pas à ma place et j’avais fait un mauvais choix d’orientation, le BTS en communication visuelle, ça n’était vraiment pas fait pour moi.

A 20 ans, sur les conseils de mon père, j’ai passé un concours et j’ai été admise à l’école des Beaux-Arts de Montpellier. J’ai passé 5 années merveilleuses dans une bulle conceptuelle à créer, tester, chercher et trouver des nouvelles formes d’expressions visuelles. Nous étions dans des ateliers partagés, ensemble, ami.e.s artistes étudiant.e.s.

Clara Fanise - Beaux-arts-2006

Beaux-Art de Montpellier, 2005, Clara et Anke.

C’était un vrai luxe d’être dans ces grands espaces blancs chauffés avec tous les équipements à disposition. L’atelier bois et ses deux techniciens, les labos photos/vidéos dirigés par José, artiste-technicien plus artiste que bien des artistes. L’équipe enseignante nous a appris à voir, à réfléchir mais ne nous a pas du tout préparé au monde artistique réel qui nous attendrait à la sortie de l’école, ou plutôt qui ne nous attendrait pas du tout à la sortie de l’école.

Clara Fanise - portrait_artiste

Clara, dessin périphérique, Beaux-arts de Montpellier en 2007.

On parle « du » monde artistique, mais il y a plusieurs mondes artistiques dans le monde de l’art visuel. Ils évoluent en parallèle et sont de nature différentes. Parfois à l’occasion d’événements ponctuels comme des biennales d’art, ils peuvent s’entrecroiser et collaborer mais c’est assez rare.

Galeries privées ou galeries subventionnées ? Milieu associatif ou étatique ? Musée ou fondation ? Le tout, très souvent complètement lié à la politique, aux élus, et à la capacité des personnes en place à parler et faire parler d’eux.

C’est une chose qui m’a frappé dans ce milieu, ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui savent le mieux parler, ceux qui savent facilement faire copain-copain avec les gens en place. Le monde de l’art contemporain est ainsi bien souvent rempli de « beaux-parleurs » et c’est ce qui en fait la risée du commun des mortels. Un tas de sucre sur le sol peut, s’il est bien expliqué, faire sens dans une exposition d’art contemporain. Pour les personnes éduquées à l’histoire de l’art, cela évoquera d’autres pièces et installations artistiques, on le placera d’emblée dans une lignée. Notre cerveau a été habitué (formé, formaté) à ça depuis Marcel Duchamp, ça date même carrément pour nous. Mais pour une personne lambda, c’est tout au mieux une grosse blague qui le fera rire et qui décrédibilisera l’art contemporain et moderne dans son ensemble.

Il n y a qu’à voir les scènes dans les films populaires qui traitent de ce milieu et vous y verrez systématiquement de joyeuses moqueries : « Les 3 frères » et leurs cultissimes « J’adooore l’abstrait » ; « Intouchables » avec le personnage d’Omar Sy qui, novice, voit dans une peinture abstraite un vulgaire saignement de nez ; sans oublier récemment, mais à un autre niveau, la merveilleuse Palme d’Or attribuée en 2017 à « The Square ».

Fort heureusement à côté des « beaux-parleurs » existent aussi des artistes plasticien.ne.s talentueu.x.ses, peut-être plus silencieux.ses et introverti.es qui font du grand art.

Avec beaucoup de chance, elles trouveront le soutien des professionnel.le.s du milieu, ou pas.

Il y a beaucoup de choses concernant la réalité du terrain qui devraient être enseignées aux étudiant.e.s en art. Ces jeunes n’ont pas du tout conscience, pour la majorité d’entre eux, de là où ils ont mis les pieds, pour la bonne raison que perdure dans ces lieux, au mieux, une belle langue de bois, au pire une hypocrisie crasse.

J’espère que les Écoles d’Arts ont évolué dans le bon sens depuis. Ça fait 13 ans que j’ai été diplômée avec les félicitations du jury et ça fait 9 ans que je n’ai pas remis les pieds dans l’une d’elle. Trop douloureux à l’époque. Aujourd’hui je vois les choses de façon plus lucide, plus adulte, avec une belle distance et je pense que la libération de la parole doit aussi s’effectuer dans ce milieu.

Clara Fanise - Carton vernissage dessins périphériques-2009

Clara devant le dessin d’une passante au miroir, 2009.

Le milieu artistique français est différent de celui de la Belgique, qui est encore différent de celui de la Hollande, qui sera encore différent de celui du Luxembourg, et ainsi de suite pour chaque membre de l’Union Européenne. Surtout en ce qui concerne l’art subventionné. Je ne parle pas du monde des galeries d’art et des ventes privées qui sont à part, avec leurs marchés spécifiques, non, je parle d’art subsidié. Ce monde artistique-là, des C.R.A.C, des S.M.A.C.K, des F.R.A.C, est propre à chaque pays et s’ancre dans des systèmes et des administrations propres à chaque pays…

Clara Fanise - Istanbul_réaliste_abstrait

Istanbul, dessin du chantier « réaliste-Abstrait », 2010.

En France c’est sous l’égide du Ministère de la Culture que ça se passe. En Belgique, petit pays à la richesse et à la complexité immense, c’est encore différent que l’on soit en Flandre, en Wallonie ou bien en région Bruxelloise. Ce pays que j’aime tant, n’est pas schizophrène, il est carrément trizophrène : 3 langues, 6 gouvernements, 6 parlements.

C’est...très compliqué.

J’ai changé de pays en 2008 sur les conseils de plusieurs enseignants de mon école d’art qui croyaient en mon travail et qui pensaient sincèrement qu’ailleurs serait mieux pour moi. Que je serais au bon endroit pour être « reconnue ». Mais mon travail est simplement resté relativement inconnu, et ce n’est pas faute d’avoir persévéré. Je me suis rendu compte bien des années plus tard qu’ils n’avaient littéralement aucune idée de là où ils m’envoyaient. Seulement Patrick Perry, théoricien en Histoire de l’Art, a tenté de me prévenir, mais je n’ai pas voulu entendre, moi qui était jeune et qui avait la tête pleine de rêves.

Le directeur de l’époque a joué de son réseau pour mon stage de fin de cursus, et je me suis retrouvée avec un artiste Belge que je ne citerai pas, alcoolique, en plein deuxième divorce, qui n’avait plus d’atelier sur le moment et dont les élèves de son école d’art à Schaerbeek se moquaient ouvertement. Oui, sa démarche et ses œuvres avaient un lien avec mon travail, mais, non je n’ai rien appris, et non, cela n’a pas enrichi « mon réseau ». C’était juste un pauvre type qui était en place et qui malgré cette chance arrivait à tout faire foirer dans sa vie…

C’était nul, mais entre temps, j’avais dû écrire un rapport de stage qui dirait l’inverse de la réalité, afin de pouvoir rentrer dans le jeu de l’école et valider mon année. Et puis surtout entre-temps, je serais tombée amoureuse de Bruxelles, des belges et de la maison des Cerisiers.

Clara Fanise - Maison-des-cerisiers-bonheur

La Maison des cerisiers, rencontre et performances d’amis-artistes, 2010.

Me voilà, 13 ans plus tard, devenue bilingue FR/NL, habitante de Flandre. Ayant développé un amour profond pour ce pays, pour ses lumières, envers ses habitants. Devenue cycliste aguerrie !

Ici in West-Vlaanderen, je suis bien plus étrangère qu’à Bruxelles où l’énorme communauté des français.e.s se croient chez eux.

En effet à Bruxelles les ressortissants français sont en terme de nombre, la première population étrangère, devant les marocain.e.s, les roumain.e.s et les italien.ne.s.

A l’orée de mes 40 ans, je sais que venir de plein d’endroits est simultanément une richesse et un fardeau.

Vivre ailleurs est un enrichissement d’expériences, de formes, de couleurs, de lumière, de saveurs, tout ça est très précieux pour un artiste et pour n’importe quel être humain d’ailleurs. Au début on est traversé par l’exaltation de la découverte puis, avec le temps, celle-ci s’estompe et se transforme, elle se mêle à l’émotion paradoxale et nostalgique du manque de ce qu’on a connu ailleurs. C’est la réalité des expatrié.e.s. Après ce qu’on appelle la « lune de miel » vient le temps de la déception, puis celui de l’acclimatation pour enfin réussir à s’adapter. On ne s’intègre jamais, sauf si on est né.e ici, bien entendu. Avec le temps on apprend à aimer sa vie tout en regrettant celle que l’on n’a pas pu se construire au pays.

On n’est pas d’ici, mais on n’est plus de là-bas non plus...

Je parle d’expatrié.e.s, mais soyons clair, les artistes comme moi, sont bien plus proche du statut d’immigré.e que de celui d’expatrié.e. Quand on est artiste plasticien.ne, on ne débarque pas à Bruxelles, en ayant signé un contrat avec une multinationale…

Interview : Roxana Černický

Photo de bannière : "Clara Fanise et son meilleur allié dans la galerie Kunst-In-Kortrijk"

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