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Focus

Retour sur la Révolte ! et aller de l’avant

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Le 23 octobre, à l'occasion d’une journée consacrée à notre thème Révolte !, des conférences, une table ronde et des discussions autour de la question culturelle ont eu lieu. Acteurs de l’éducation, artistes, chercheurs, activistes, citoyens… nous nous sommes demandé : "Comment penser et raconter le monde, ensemble ?"

Sommaire

Retour sur la Révolte ! et aller de l’avant

Depuis 2011 et le mouvement #Occupy, les années ont accumulé les mouvements sociaux de contestation et, avec la pandémie de Covid-19, la société connaît sa plus grave crise depuis l’entre-deux-guerres. Dans ce contexte, certains demandent un ajustement du système, et d’autres une transformation radicale. À PointCulture, en tant qu’opérateurs culturels, « notre rôle de terrain est d’aider à faire en sorte que chacun puisse partager son vécu. Différent·e·s sensibilités et savoirs doivent pouvoir s’exprimer et converger », rappelle Pierre Hemptinne lors d’un débat sur le sens de notre travail. « Est-ce que nos actions participent à l'élaboration d'un imaginaire propice à l'émergence d'un nouveau modèle de société ? » Au-delà de ce premier acte, dont nous vous proposons un résumé ici, nous continuerons de répondre à cette question.

Révolte

Mettre l’art au travail, pour l’individualité, contre l’individualisme

« Si nous ne brûlons pas, comment les ténèbres deviendront-elles clarté ? » s’interroge le célèbre poète turc Nâzim Hikmet, en 1934. Quelle place pour la colère dans les luttes ? C’est la première question du journaliste François Brabant (rédacteur en chef de Wilfried). Autour de la table pour lui répondre : Yannicke de Stexhe (doctorante à l'UCL), Christophe Meierhans (artiste au service du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion), Emmanuelle Fontaine et Camille Wernaers (co-fondatrices de Clito Crew). « La colère des femmes est bridée par un positionnement patriarcal qui nous invite à être sages et souriantes », témoigne Camille Wernaers, « créer Clito Crew était une manière d’être en colère d’une autre manière. Nous taguons (à la craie) des clitos dans l’espace public et c’est une performance autant qu’une façon de nous réapproprier l’espace public. Nous avons réussi à canaliser notre colère, à en faire quelque chose qui fait du bien ! » Christophe Meierhans rappelle quant à lui le slogan de Extinction Rebellion : ‘amour et rage’, car c’est bien la rage qui pousse à rompre la légalité pour se faire entendre. « Notre rage n’est pas pure confrontation », explique-t-il, « la désobéissance civile répond à l’échec de toute une série de mobilisations légales. On cherche les moyens de forcer les politiques à réagir. » Comme toutes les émotions – importantes dans l’activisme –, la colère est normée et « faire bouger les cadres d’interprétations émotionnelles est un travail énorme, qui permet de légitimer la colère et les désaccords à bien des égards », explique Yannicke de Stexhe. L’émotion cependant ne peut pas être qu’une stratégie, elle a une fonction nécessaire d’exutoire.

Mobiliser nos sens et les imaginaires, pour pousser une cause ! Que peut faire l’artiste en ce sens, au-delà de sa notoriété et l’influence qui en découle ? Qu’en est-il des artistes moins connus, voire inconnus ? En bref : comment mettre au travail une pratique artistique ? En partant de l’exemple de Beyoncé, Christophe Meierhans dit que la chanteuse peut « s’engager tant qu’elle veut, l’image qu’elle renvoie cultive le mythe de l’individu génial qui, seul, peut résoudre un problème. Il en va de même avec les scientifiques. Et c’est tout sauf engagement. Or, si on veut s’en sortir dans ce monde, ce sera avec plus de solidarité et moins d’individualisme. Il faut repenser l’art, le redéfinir ! Est-ce un verbe ? Un adjectif ? » C’est bien en travaillant ensemble que les lignes bougeront, mais faut-il pour autant renoncer à l’individualisme ? Emmanuelle Fontaine l’oppose à l’individualité : « Si les hommes blancs veulent briser cet individualisme, qui est l’ancrage du rapport de force, très bien ! Il y aura en effet de la place pour ceux et celles qui n’ont jamais eu droit à l’affirmation de leur individualité. » Pour nos intervenants du jour, la révolution culturelle passera donc par l’association des sensibilités.

Le poids des mots, le choc des révoltes

La politique est devenue une affaire de communication. D’un côté, il faut convaincre en quelques minutes, ce qui entraine la démagogie. De l’autre, la question du populisme empoisonne les débats car c’est devenu une insulte, un mot fourre-tout. En milieu de journée, Federico Tarragoni, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique à l'Université Paris Diderot, nous a proposé de renommer les leaders politiques qui séduisent, manipulent les aspirations populaires pour en faire autre chose lorsqu’ils sont au pouvoir. Il les appelle : « démagogues ». C’est qu’il fallait trouver un nouveau mot car, « par définition, le populisme ne peut pas être de droite ».

Le sociologue italien nous a plongé un instant dans l’histoire du populisme russe du XIXème siècle ainsi que celle des gouvernements nationaux populaires en Amérique latine en passant par les fermiers ruinés aux États-Unis. Partant de là, il a mis le populisme à l’épreuve de la démocratie. « Le peuple de ces mouvements est une plèbe démocratique qui s’oppose aux élites. Elle doit se réapproprier la démocratie par le bas. En ce sens, le peuple du populisme est plutôt de gauche, et non de droite. » La démagogie – un certain mode d’interpellation du peuple – peut quant à elle être à la fois de droite et de gauche.

En Europe, aujourd’hui, les mouvements populistes sont principalement : le Mouvement anti-austérité en Grèce, celui de la Quinzaine en Espagne, les Gilets jaunes et Nuit debout en France, ainsi que le Mouvement des referendums en Italie. « Il s’agit de mobilisations hétérogènes dans lesquelles convergent plusieurs causes démocratiques. On y observe les mêmes fonctionnement et idéologie que les mouvements historiques. Une fois au pouvoir, ils entrent dans des contradictions dues à la nécessité des mobilisations horizontales et au besoin de personnaliser le pouvoir. Ce qui affaiblit leur démocratie interne, comme on l’observe dans le Mouvement Podemos ou 5 étoiles. » Quand Federico Tarragoni dit que les ultranationalistes de droite ne sont ni démocrates, ni populistes, les réactions étonnées fusent. Il s’explique : « Le FN est un mouvement qui s’inscrit dans la démocratie parlementaire, mais selon la définition – c’est la plus exigeante – d'Étienne Balibar, la démocratie requiert un élargissement des droits, liberté et égalité acquis·e·s. Une démocratie est, par définition, inachevable. « On est chez nous », le slogan des militants FN, n’appelle pas à la construction d’une meilleure démocratie car il entend restreindre les droits et libertés, et donc restreindre la démocratie à la nation. »

Si Federico Tarragoni a consacré une bonne partie de ses recherches à la définition de ce concept, c’est parce que les enjeux du vocabulaire sont essentiels, « la manière de se qualifier et de qualifier l’adversaire a une influence déterminante sur les mobilisations et la construction des enjeux d’une action politique. » Quand un mot devient faible, il ne faut pas le changer. Quand il perd son sens, il faut lutter pour restaurer sa signification. Car les mots servent aux dominés pour se mobiliser. Et Tarragoni de conclure sur ce qui fait sens pour lui : « Le principal enjeu de ma lutte sur les vocabulaires, c’est le fait de rappeler que le mot populisme n’a jamais été une insulte et si on l’utilise pour discréditer un mouvement social, on donne un jugement sans rien argumenter. Je lutte contre ça. »

Les nouveaux mouvements sociaux et le nouveau rôle du chercheur

« La recherche est devenue politique, il s’agit d’apporter de nouveaux messages. » En début de journée, Bruno Frère a parlé des nouvelles missions pour l’action culturelle. Maître de recherche au FNRS et professeur à l’Université de Liège, philosophe, sociologue, il se définit comme un « chercheur-traducteur », car son travail consiste à traduire des préoccupations sociales et politiques. Bruno Frère étudie les nouvelles formes d'engagements associatifs et le renouveau de la critique sociale. À cet égard, dans le domaine de la culture qui nous occupe chez PointCulture, nous pouvons trouver, dans ces nouveaux mouvements sociaux, des sources d’inspiration.

« À partir des années cinquante, les gens ont pu envisager d’autres occupations que le travail. Ce qui explique qu’ils vont s’engager dans des activités militantes, de protection des minorités, qui luttent pour un monde plus juste et qui ne sont plus orientées, comme le marxisme, vers la désaliénation du travail. » Dans ce contexte, la recherche universitaire a elle aussi changé de logiciel et d’enjeu car elle doit traduire ces revendications inédites (sans y apposer un quelconque moralisme). Après un rappel historique, Bruno Frère a passé en revue quelques nouveaux mouvements tels que le collectif RESF pour une bonne pratique de l’accueil, l’activisme gay et Act Up pour reconnaitre la vie non hétéronormée par la loi, l’économie solidaire et les AMAP, le logiciel libre, les ZAD, les casseurs de pub, etc. Le sociologue a finalement conclu sur l’essence de la recherche, qui n’est plus de dénoncer­­­ des injustices du capitalisme mais d’aller sur le terrain, d’aller voir les activistes pour essayer, dans une démarche collective, de traduire leurs revendications.

« La révolution communiste, qui voulait créer un monde juste en 1917, a échoué pour donner lieu à une dictature. Le rêve d’une révolution radicale a échoué, les mouvements sociaux ne croient plus dans la révolution politique, ils s’engagent dans des causes extrêmement singulières. Le monde est trop complexe pour croire encore au Grand Soir, les intérêts des gens sont trop divergents et on ne peut pas faire l’économie de ces différences. Si, demain, le gouvernement tombe, ces divergences vont perdurer. Les mouvements sociaux s’occupent donc de s’engager sur le terrain pour solutionner des problèmes très spécifiques. »

L’entreprise de traduction du chercheur comme le travail d’un médiateur culturel tel que PointCulture participent à la construction et la définition d’un monde commun. L’entreprise de la recherche et de l’éducation permanente, populaire, c’est observer ce à quoi on tient, ensemble. Accepter la complexité. Ce travail de traduction, nous devons le faire aussi à notre niveau en tant que médiateur culturel.

Compte-rendu : Astrid Jansen
photo de bannière : Stéphane Arcas


Pour aller plus loin…

Quelques propositions de lecture de nos intervenants :

- Émilie Hache, Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique, Paris, La Découverte, collection Les empêcheurs de penser en rond, 2011.

- Les livres de la collection : Le Mot est faible, Anamosa.

- Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste, Seuil, 2020

- Sunaura Taylor, Braves bêtes. Animaux et handicapés, même combat ?, Les Éditions du Portrait, Paris, 2019

- Ferdinand Malcom, Une écologie décoloniale, Seuil, 2019

- Les livres du prix Nobel de littérature, Olga Nawoja Tokarczuk.