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Focus

Rencontre avec un coursier à vélo

Jimmy Bretzel coursier à vélo
Pour discuter de la mobilité à Bruxelles nous avons décidé d'interviewer quelqu'un qui chaque jour, par son activité professionnelle, vit le trafic de la capitale de l'intérieur : un cycliste livreur de colis. Loin de respecter tous les contours pré-conçus d'un discours cycliste militant, la parole singulière d'un des 28.000 cyclistes réguliers de Bruxelles.

Sommaire

Jimmy Bretzel - interview - casque et enregistreur

Un jour, Jimmy Bretzel (nom réel ou nom d'emprunt ?) a choisi de professionnellement quitter les milieux musicaux et culturels dans lesquels il travaillait et de faire tourner les pédales, pignons, braquets et autres roues après avoir fait tourner les disques et les bobines de bande magnétique. Nous l'avons récemment rencontré dans un café populaire d'Etterbeek. Ou quand un piéton invétéré interroge un cycliste acharné...


Du jouet à l'outil

- Peux-tu nous parler de ton rapport personnel au vélo et de comment a germé l’idée d’en faire ton boulot ?

- Jimmy Bretzel : Je pense que c’est un parcours assez standard. J’ai commencé à rouler à vélo comme un jouet quand j’étais enfant. Ce n’était pas à Bruxelles : j’ai grandi à Rosières, tout près de Rixensart. Le vélo, quand on est petit, c’est le moyen de se déplacer, d’aller dans les bois ou autour du Lac de Genval. Ça permet aussi d’avoir déjà un tout petit peu d’indépendance quand on n’habite pas juste à côté de ses copains ou qu’on a envie de se rendre plus loin qu’on ne peut aller à pied… Puis, je suis venu habiter à Bruxelles vers 2000-2001, à l’âge de 21 ans et, directement, j’ai fait du vélo parce que les transports en commun ça m’angoisse un peu et que je ne trouve pas ça très confortable, que la voiture c’est trop cher et débile pour toutes les raisons qu’on connait… Le vélo est donc devenu, au fur et à mesure, un outil essentiel pour moi… – tout en restant un jouet ! Pour aller d’un point A à un point B à Bruxelles, c’est quand même fort pratique ! Ça ne coûte pas cher du tout, ça permet de respirer, de croiser des gens, d’être à la lumière du jour, etc. Un jour, je me suis dit que je passais tant de temps à vélo que je pourrais gagner de l’argent en roulant et comme l’emploi que j’avais à ce moment-là commençait un petit peu à me fatiguer, j’ai eu envie de changer d’orientation. Presque du jour au lendemain – mais pas tout à fait ; j’ai quand même réfléchi – j’ai bifurqué vers le job de coursier à vélo. Voilà ! C’est vraiment une suite logique, d’un petit hobby sympa où je roule dans les bois à quelque chose de pratique puis, d’un coup, à quelque chose de professionnel. Ça s’est fait de manière très souple.

Le boom du vélo à Bruxelles

- Les gens parlent parfois du vélo à Bruxelles (au singulier). J’ai l’impression qu’il vaudrait mieux parler des vélos à Bruxelles (au pluriel), tant les vélos eux-mêmes mais aussi les pratiques cyclistes sont variées. Entre les parents qui amènent leur progéniture à l’école en vélo, les coursiers, les utilisateurs occasionnels de Villo, les cyclotouristes du weekend… c’est très éclaté !

- Tout à fait. Personnellement, je vois ça comme un kaléidoscope où chacun vit sa propre ville en fonction de ses propres besoins et envies. On peut aussi changer de pratique selon les circonstances : être pressé au travail dans le contexte d’une livraison, rouler relax parce qu’il fait beau et qu’on a juste envie de rouler… Ça se voit beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a quatre ou cinq ans : on assiste à une telle explosion du vélo à Bruxelles : on voit les Villo qui roulent vraiment très lentement, les coursiers qui font parfois n’importe quoi, les pères et les mères de familles avec leurs sièges pour enfants, la prolifération des bakfietsen (ces vélos hollandais avec les enfants à l’avant que beaucoup de gens considèrent comme bobos mais qui sont quand même bien pratiques, même s’ils sont un peu moches). En quelques années, la diversité du vélo à Bruxelles s’est fort élargie, c’est clair !

- Tu penses que c’est en partie un effet de mode ? Que la tendance pourrait s’inverser ?

- Je n’ai pas l’impression. Par rapport au vélo à pignon fixe, il y a huit ou dix ans, là, oui : il y a eu un effet de mode. Mais toute cette explosion récente, non !
Le vélo ce n’est pas une mode, c’est un mode de transport - parmi de nombreux autres. — Jimmy Bretzel

Je ne pense pas que ça puisse diminuer, au contraire. La mobilisation des associations pro-vélo à Bruxelles est intense et il y a une forte conscience des gens du fait que le vélo est tellement pratique, rapide, écologique… que le vélo, c’est du bon sens !

- Surtout chez les non-cyclistes il a cette réputation selon laquelle le vélo à Bruxelles c’est dangereux (les rails de trams, l’agressivité des automobilistes, etc.) et difficile (le relief de la ville, etc.)…

- Oui… (rires) Les deux affirmations ne sont pas fausses… Bruxelles, c’est une vallée donc, forcément, sa topographie n’est pas idéale pour le vélo. On peut difficilement aller d’un endroit à un autre sans se taper une côte – même si ça peut être rigolo, d’ailleurs. Par rapport au danger de la cohabitation avec le tram ou la voiture, je ne me rends pas tout à fait compte. Je pense que même dans les villages ou les petites villes, il y a le danger de la route nationale qui les traverse. Le danger peut être partout. Il faut juste faire attention et bien s’équiper – toujours porter un casque, comme ça si par malchance on a la tête qui touche le sol on est quand même protégé. Je pense qu’on doit chacun être responsable de son propre corps et de ce qui nous entoure. Peut-être que quand j’ai commencé je faisais des choses un peu plus « rock’n roll » et que je prenais plus de risques puis, qu’un jour, je me suis rendu compte que j’étais aussi responsable de ce qui se passait autour de moi. On n’est pas seul dans sa bulle. Il y a des interactions et on doit les gérer. Mais ce sont des questions que les gens posent beaucoup et je leur réponds toujours que je n’ai pas l’impression que Bruxelles soit une ville beaucoup plus dangereuse qu’une autre… Franchement, je trouve que ça va. Je n’ai pas eu beaucoup d’accidents. J’ai parfois eu quelques « interactions » un peu musclées mais je ne me sens pas en insécurité en vélo à Bruxelles. Vraiment pas. Même quand j’ai ma fille sur le siège à l’arrière. Je roule relax, je fais attention mais je ne me sens pas en danger ou menacé.

Jimmy Bretzel devant un rideau de magasin

- En tant que cycliste professionnel, passant chaque jour plusieurs heures dans la circulation, quelle vision as-tu de l’intérieur par rapport à la question de la mobilité à Bruxelles ?

- Je suis assez fataliste. Je crois que vu la puissance des lobbys de la voiture, leur présence ne peut encore que croître, qu’occuper encore plus de place. Au niveau des transports en commun, j’ai l’impression qu’on est face à une sorte de saturation ou de blocage par rapport auquel on ne sait plus trop quoi rajouter pour que cela se passe mieux. Je crois qu’on doit se faire à l’idée d’une ville qui a été dessinée il y a très longtemps et qui n’est pas faite pour la voiture. J’essaye de m’adapter à cette situation. Je fais partie de la solution quand je suis sur mon vélo et je fais partie du problème les quelques fois où je suis en voiture.
Dans ce que j’observe autour de moi, je ne remarque pas d’amélioration notable en dix-huit ans de vélo à Bruxelles ! — Jimmy Bretzel

- Y a t’il eu des choix récents en termes de mobilité qui ont encore empiré cette situation ?

- Non, pas vraiment. Il y a des nouvelles infrastructures, des nouvelles pistes cyclables qui ont été aménagées – mais, c’est triste à dire, j’ai l’impression que c’est souvent de l’ordre du symbolique. En tout cas, dans ma pratique quotidienne, je n’ai pas senti une grande évolution. Je ne vois pas trop de différence, franchement…

- Ce pourraient aussi être des choix pris au niveau de la circulation automobile mais qui pourraient avoir une influence aussi sur la circulation cycliste. On sait par exemple que le piétonnier du centre-ville a eu des implications sur la Stib ou sur la circulation automobile…

- Non, ça n’a pas trop d’influence pour nous. L’avantage du vélo, c’est qu’on se faufile et qu’on est fort indépendants du trafic. Du coup, on subit moins les aspects négatifs du piétonnier ou des déviations ou des gros chantiers de voirie, etc. Ça, c’est un des aspects géniaux du vélo !

- On l’a vu, Bruxelles n’est pas la ville idéale pour le vélo. Il suffit de monter vers le Nord vers la Flandre ou les Pays-Bas pour voir des centaines de vélos à la gare ou sur les pistes cyclables… As-tu pu observer lors de tes voyages en Europe ou ailleurs des villes où la situation des cyclistes t’a étonnée ?

- J’étais parti aux États-Unis pour participer à une compétition de bike polo [cf. ci-dessous] et est d’abord passé par Miami. Là-bas, c’était presque impossible de rouler en ville parce que les distances étaient démesurées et qu’il faisait 40°C. Par contre, on a aussi passé quelques jours à New York et, là, on a roulé à vélo tout le temps, de jour comme de nuit (sans jamais nous sentir en danger dans une ville énorme, qui ne dort jamais, avec des artères à quatre ou cinq voies au milieu de la ville). Je ne sais pas si c’est par respect ou par peur des accidents de la route et de questions d’assurance mais il y avait un partage de la route assez impressionnant ! En tout cas, sur base d’une expérience de quelques jours, l’attitude était plus calme qu’ici.

- J’imagine que quand on parcourt une ville quotidiennement en vélo on la connait de mieux en mieux, on s’affranchit des grands axes et on développe ses propres parcours ?

- Oui oui, bien sûr. On essaye d’avoir de chouettes itinéraires, loin des grandes artères et du trafic trop dense. On a ses points de repères dans chaque commune. On sait que si on doit se rendre à tel endroit on va passer par telle côte, par tel parc qui nous permet de rouler au vert pendant cinq minutes ou éviter tel tronçon pavé – ce n’est pas très branché de dire ça mais, moi, les pavés j’aime pas trop ça ! Puis, dans le travail, on a quand même souvent des clients fixes alors on connait certains trajets-types.

Communauté ou précarité

- Avez-vous beaucoup de contacts entre coursiers ? Et avec les livreurs de nourriture au statut précaire dont on parle beaucoup ces derniers temps ?

- On n’est pas beaucoup à Bruxelles. Il y a trois ou quatre boites (Hush Rush, Pedal, Molenbike et Dioxyde de gambettes) qui ne font que de la livraison à vélo. Ce n’est pas énorme donc on se croise beaucoup et on finit par se connaître. C’est plus une communauté que des firmes qui se font concurrence (surtout que chacune a plutôt son créneau spécifique). On a déjà bu des verres ensemble ou participé à des événements collectifs (comme des courses dans la ville par exemple). Dans certains cas, on se refile même du travail les uns les autres !

Par contre, par rapport à Deliveroo c’est complètement différent. Ils sont très reconnaissables par leur costume mais ne font pas vraiment partie de la même communauté que les coursiers qui font de la livraison quotidienne depuis un certain temps. Chez Deliveroo, le personnel change aussi assez vite, j’ai l’impression. Par rapport à leur situation, c’est assez déprimant mais ce n’est pas vraiment une surprise. Ce ne sont pas des modèles économiques viables ; il n’y a pas assez d’argent qui circule – ou alors, il est mal redistribué. Ce qui se passe maintenant, on ne savait pas quand ça allait éclater mais on savait que tôt ou tard ça allait arriver. Qu’une boîte comme Deliveroo refuse de collaborer avec Smart, ce n’est pas une surprise parce que ça coûterait trop cher pour eux. Selon moi, ce système peut fonctionner comme job étudiant ou pour arrondir ses fins de mois – à six ou dix heures de travail par semaine – mais pas comme job à part entière et à temps plein. Il n’y a pas assez de boulot pour ça. Ou alors Deliveroo devrait devenir une vraie boite de de livraison et transporter aussi des colis et des paquets et en partie remplacer La Poste, comme nous on le fait. Mais, pour la seule livraison de nourriture c’est très compliqué de répondre à une demande qui est instable tout en ayant assez de gens sur la route et en les payant bien. Nous, on est cinq, dont trois personnes qui pédalent et il y a des moments d’attente, de stand by. Déjà pour trois personnes c’est parfois compliqué, alors pour quelques centaines ! Tout le monde ne peut pas gagner d’argent avec ça !

- Il y a beaucoup de femmes coursières ?

- Pas beaucoup, non. Pas assez ! J’ai travaillé avec des femmes coursières dans deux entreprises mais là où je suis maintenant il n’y en a plus, c’est 100% masculin. On devait recruter quelqu’un et on s’était dit qu’on allait essayer de prendre une femme mais on n’a pas eu de candidature féminine ces derniers temps. Il y a très peu de femmes , ce qui est assez con… Je crois que les patrons ont parfois peur que le boulot soit trop dur, que les charges à transporter (parfois jusqu’à 60 kilos) soient trop lourdes… mais c’est tout à fait faisable !
Le vélo c’est quand même aussi 30% de mental (rires) C’est le cerveau qui bosse ! — Jimmy Bretzel

5 initiatives vélo à Bruxelles (et ailleurs)

Pour compléter cet entretien, nous avons demandé à notre interlocuteur de pointer cinq belles initiatives - essentiellement bruxelloises mais parfois aussi belge, européenne ou internationale - liées aux différentes pratiques du vélo. En selle !


Le Bike Polo - le sport le plus cool que je connaisse


Je ne me lasse pas de ce sport ! À trois contre trois on joue au polo... mais à vélo plutôt qu’à cheval ! Il y a un maillet, une balle… C’est un sport assez physique parce que les contacts sont autorisés dans certains cas entre les joueurs et entre les machines. Il existe depuis plus de 100 ans mais est revenu à la mode depuis 2000-2005. C’est assez impressionnant à voir et très gai à pratiquer !



La Transcontinental Race - une course folle à travers l'Europe

C’est une course de vélo annuelle et complètement dingue qui part de Grammont (Geraardsbergen, en Belgique) et arrive à Meteora en Grèce. C’est une course en indépendant (seul ou à deux mais sans assistance technique en voiture). Tu es tout seul pendant cinq à sept jours. Sur les 150 participants qui partent, la moitié abandonne. Il y a des chiens poursuivent les coureurs en Roumanie, des autruches…  Ils dorment dans des abribus… il y a un site où les amis peuvent suivre les trackeurs GPS des participants sur une carte d’Europe. C’est complètement addictif ! Je rêverais de participer mais je n’ai pas du tout du tout le niveau…

 

Cyclone A - club de cyclotourisme pour handicapés de la vue

Une belle initiative qui, grâce à des bénévoles et à l'usage de tandems, permet aux malvoyants et non-voyants de continuer à pratiquer le vélo.



Ateliers de la rue Voot
- apprendre à bien réparer sa machine, c’est important.

Le « classique » mais qu'on oublie parfois… Les Ateliers de la rue Voot proposent depuis de nombreuses années une série de formations (céramique, photovoltaïque, etc.) et surtout l'entretien et la réparation de vélos, de quoi être indépendant et s'en sortir tout seul en cas de pépin.

 

Dioxyde de gambettes - coopérative de livraison

Un peu de pub quand même… Fondée il y a près de dix ans, cette société devenue entretemps une coopérative qui livre vos petits et très gros paquets dans tout Bruxelles! GO2 propose, à l'inverse de certains livreurs de nourriture évoqués ci-dessus, des contrats fixes et des conditions de travail rares dans le milieu de la livraison.


Entretien, retranscription et photos : Philippe Delvosalle

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