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Focus

Remember Jacques Higelin : les années Saravah (1969-1971)

à voir plus tard
Jacques Higelin et Brigitte Fontaine
Dans son dix-septième et dernier disque, « Higelin 75 » (2016), le chanteur nous annonçait sa mort : « En attendant que le fossoyeur me creuse une tombe au Père Lachaise / Ou que j’me tape un saut de l’ange du haut du bord de la falaise / […] / En attendant qu’le temps s’arrête et qu’le ciel me tombe sur la tête / J’fume ». La Camarde n’aura pas tardé. Le 6 avril 2018, le félin funambule de la chanson a remonté le fil du ciel d’où il était tombé.

Revenons sur la première « dernière cigarette » et les premières chansons de cet artiste lunaire qui n’a jamais eu peur d’oser et qui a toujours su tirer le meilleur de ses parts d’ombre et de lumière. Oui, remontons le temps jusqu’aux années d’utopie et d’expérimentation vécues au sein de la maison de disques Saravah. « Remember » !


Deux comédiens qui lorgnent vers la chanson

Au début des années 1960, un jeune acteur nommé Jacques Higelin se fait remarquer sur les planches parisiennes. En 1965, il rencontre une certaine Brigitte Fontaine qui chante à l’Écluse. C’est le coup de foudre mutuel : les deux passionnés de théâtre et de chanson deviennent d’emblée « partenaires artistiques ». Avec Rufus, ils créent Mélancaustique, et surtout Maman, j’ai peur au café-théâtre la Vieille Grille. Là, Fontaine et Higelin se font remarquer par l’infatigable découvreur Jacques Canetti qui les fait enregistrer pour son label leurs premières œuvres : « La grippe », « Maman, j’ai peur ! », « Priez pour St-Germain-des-Près » [1]. En 1967, pour le film Les Encerclés, ils interprètent en duo Cet enfant que je t’avais fait (paroles de Fontaine, musique d’Higelin et arrangements du tout jeune Jean-Claude Vannier) qui reste à ce jour le dialogue de sourds le plus absurde de la chanson française. La chanson, qu’on retrouve sur un 45 tours publié chez AZ, annonce les délires et les expérimentations à venir au sein du label Saravah que Pierre Barouh vient de créer grâce aux revenus de son adaptation de la samba « Saravah » et du reste de la musique du film Un homme et une femme. En 1968, le baroudeur produit l’album Brigitte Fontaine est … ? qui marque les débuts d’une grande et belle aventure.

Higelin et Fontaine jouaient une pièce qui s’appelait Maman, j’ai peur, dans laquelle il y avait une chanson d’anthologie : « Cet enfant que je t’avais fait ». […]. Fou de joie de retrouver Higelin et, en même temps très impressionné et ému par ce qu’ils faisaient, je leur ai dit : « Je vais vous faire un album à chacun ». Voilà comment les choses se sont passées. Ils ont donc été, tous les deux, à l’origine de Saravah qui, sur le plan discographique, est née quelques années plus tard par eux et pour eux.  [2] — Pierre Barouh [2]



Deux disques mythiques créés au Studio des Abbesses
[3]

Pourquoi ce besoin de raconter que ces premiers disques ont été enregistrés sur un deux, puis un quatre pistes, si ce n’est pour souligner le fait que les contraintes sollicitent l’imagination et offrent un terrain de liberté que nous avons goulûment exploré pendant toutes ces belles années du « Saravah des Abbesses » ? — Pierre Barouh

Après l’amie Brigitte, c’est au tour d’Higelin d’enregistrer son disque sous la houlette de Pierre Barouh qui lui laisse une liberté totale et n’impose aucune limite, ni de temps, ni de style, ni de répertoire. Attitude qu’il aura toujours vis-à-vis de  tous les artistes qui vont passer par là à l’époque. En retour, ceux-ci s’efforceront de créer des chansons et de la musique ambitieuses malgré les petits moyens mis à leur disposition.

Pour son premier véritable album, Jacques, qui ose enfin écrire ses propres textes, stimulé par la plume affûtée de Brigitte, fera appel à son ami de régiment Areski Belkacem (auteur-compositeur-interprète, percussionniste, multiinstrumentiste) qui deviendra, par la suite, le compagnon de vie et de route de Brigitte Fontaine. Higelin & Areski sort en 1969. On y retrouve des réminiscences d’un voyage initiatique que les deux compères ont effectué ensemble au Maroc où ils ont découvert la musique et les rituels des Gnawas [4].  C’est sur « Signalétique », « Je veux des coupables » et « L’Ours » que l’influence est la plus perceptible, même si le guembri [5] est remplacé par la guitare et le banjo de Jacques, et si Areski frappe sur tout ce qu’il trouve sans chercher à coller à l’instrumentarium des Gnawas. Ces deux-là ne cherchent pas à reproduire ce qu’ils ont entendu. Ils veulent transcender les influences, les digérer pour porter la chanson et la poésie là où on ne les attend pas. Ils se laissent complètement aller et jouent de tous les instruments qui sont à leur portée. Ce sont bien eux les premiers à avoir ouvert les portes d’une chanson qui expérimente hors des sentiers battus et rebattus de la chanson classique. Dans « L’inutile », « 13’40’’5 10»  et « L’Ours », Higelin slamme avant l’heure et fait dans « l’absurde révélateur », dénonçant l’incommunicabilité et la déshumanisation. Dans le même esprit, Brigitte Fontaine leur offre « Je veux des coupables », un texte métaphysique, délirant et revendicateur qui peut (veut ?) déstabiliser les esprits rationnels. Higelin en fait une chanson gnawa dont la transe dure plus de treize minutes. Dans ce disque défricheur, on trouve aussi plusieurs chansons de facture plus classique où Higelin montre déjà son immense talent de songwriter. Deux merveilles folk, tout d’abord : la ballade country « Six pieds en l’air » où un pendu nous confie ses dernières réflexions durant sa longue agonie, et la ritournelle « J’aurais bien voulu » au texte court qui se dévoile par petits bouts hachés, entrecoupés de « lalala » et de « twain-ti-dom-twain-tom-dey » aux accents américains. Restent les deux plus grands moments de l’album. Le blues « Chope la soupape » où Higelin, porté par un étonnant dialogue piano/derbouka, invite une certaine Leslie au plaisir charnel en disant quasiment n’importe quoi : « Y’a des moments, on n’sait plus c’qu’on dit / Tiens, passe-moi donc l’beurre / Qu’j’finisse mes radis, noirs / […] / Barre ta carcasse, sac d’os, barre ta carcasse / Fesse-moi, ça m’botte, fesse-moi  ». Et, surtout, la chanson « Remember » dans laquelle une personne raconte comment elle va mourir dans un incendie de voiture, et comment ses proches vont l’apprendre : « Je mourrai, dans un voiture carbonisée/La portière ne voudra pas s’ouvrir/Je hurlerai ». En 2015, Higelin a confié à la journaliste Valérie Lehoux [6] qu’il avait écrit ce texte en pensant à Françoise Dorléac, morte brûlée en juin 1967 dans sa voiture accidentée dont elle n’a pas pu sortir. Quant à l’air qui accompagne le texte, joué et fredonné par Areski, c’est une vieille chanson kabyle que ce dernier avait retravaillée et sur laquelle Higelin a flashé.



En 1971, Jacques Higelin sort Jacques Crabouif Higelin, son deuxième disque chez Saravah, le premier en solo. C’est la confirmation d’un talent hors-norme qui navigue encore une fois entre chansons classiques et morceaux improvisés ou expérimentaux. L’album commence sur un ton nettement plus léger que ce à quoi il nous avait habitués. Un petit garçon chantonne « Petit tambour du roi… ». Son intervention s’achève sur « Voilà que le disque se termiiiiiiiiine ! ». Une excellente entrée en matière – absurde  comme il se doit ! – qui introduit la Silly Love Song « I Love the Queen » où Jacquot se moque gentiment des sentiments que Paul McCartney auraient pour la reine Elisabeth. Juste après, on entend à nouveau le petit garçon – qui n’est autre qu’Arthur H alors âgé de cinq ans – jouer au pompier. Higelin enchaîne  avec « Tiens j’ai dit tiens », un des grands délires nés de ses improvisations : « Mon enfant dort / Chut, il est mort / Non, il vit / C’est le roi qui pisse au lit / Pompier, pompier / J’ai des pompiers dans mon zizi. »

L’album se poursuit avec la ballade fleuve « Je suis mort qui, qui dit mieux » qui donne le point de vue d’un cadavre depuis sa tombe : « Ceux qui ont jamais croqué d’la veuve / Les bordés d’nouilles, les tirs à blanc / Qu’ont pas gagné une mort toute neuve / À la tombola des mutants / Peuvent pas savoir ce qui gigote / Dans les trous du défunt cerveau / Quand sa moitié dépose une botte de rose / Sur l’chardon du terreau ». Un morceau de bravoure qu’Higelin chantera toujours. On l’écoute dans une version de 2013.


 

La face A se clôt sur un rythm’n blues écorché et endiablé : « Aujourd’hui Blues » qui rappelle, par la tournure de son texte, le fameux « Comme à la radio » de Brigitte Fontaine. Toute la face B du LP est occupée par « Musique rituelle du mont des Abbesses », un instrumental oriental joué au banjo, juste accompagné de vocalises et d’une flûte, qui tire son nom du studio d’enregistrement dans lequel il a été créé, rue des Abbesses à Montmartre.

Avec Crabouif, Higelin et sa bande ont inventé le son des dix premières années du label Saravah. Un son né de l’utilisation du quatre pistes de la rue des Abbesses et des collaborations des musiciens invités qui passaient par le Studio Saravah – pour cet album, on relève, entre autres, les noms d’Areski, Jack Treese et Joël Favreau – qui ont permis d’explorer des styles qu’on regroupera plus tard sous l’étiquette world music.

 

Saravah sort, en 1980, un disque reprenant six inédits enregistrés entre 1969 et 1971 et retravaillés un peu plus tard par Higelin qui a rajouté ici ou là un peu de basse, quelques notes d’accordéon. On y retrouve toute la magie de ces trois années d’effervescence artistique. Ça commence par la sublime « Sa dernière cigarette », ballade valsée au texte surréaliste et émouvant dont le final avec deux accordéons qui s’entremêlent flanque la chair de poule. Vient ensuite le blues « Buster K. », exercice de style réussi et bel hommage inspiré à Buster Keaton, le casse-cou du cinéma muet, qui fut le héros de son enfance. On arrive alors à la très pop « Nini », seule chanson à avoir été sortie en 45 tours en 1971, qui est une déclaration d’amour hirsute pour Nicole Courtois, sa compagne de l’époque et la maman d’Arthur H.


« Seul dans notre chambre » est une folk song typique du Higelin de l’époque où un homme se convainc de ne pas attendre sa belle qui semble être partie pour ne plus jamais revenir. Ensuite, le chanteur prend le piano pour faire un pied de nez  à la bêtise des hommes au travers de l’histoire d’un idiot qui croque la dernière pomme du village. Tout le monde se met alors à le poursuivre en se permettant toutes les dérives. À la fin, l’idiot a ce geste sage et délicieusement scatologique : « Ils l’ont surpris / Accroupi / Sur le trône / En train de chier / L’idiot / Il a pris / Son caca mou / Dans sa main tremblante et nue / Il leur a tendu / Et il leur a dit / Reprenez donc votre pomme / Et laissez-moi mourir en paix / Il leur a souri / Et il est parti. »

Enfin le disque s’achève sur la colère de « À moi les monstres », une chanson fleuve de vingt minutes, un sacré bordel free où Higelin – très salace, limite vulgaire ! – et ses invités s’en donnent à cœur joie, ne se refusent rien.

Les années Saravah témoignent d’une fraicheur, d’une spontanéité qu’Higelin retrouvera par après, mais de manière sporadique. On en retient aussi le son de l’époque et ce besoin d’expérimenter avec la matière « chanson ». Des audaces, une ouverture d’esprit qui ont influencé nombre d’artistes des années 1970 : Fontaine & Areski, Albert Marcœur, Bernard Haillant, etc. Mais aussi, des artistes de la scène actuelle : Philippe Katerine, Camille, Arlt ou encore les allumés du label Le Saule (Aurélien Merle, Jean-Daniel Botta, Antoine Loyer, Léonore Boulanger, Philippe Crab, etc. ).

Merci à Saravah, d’avoir permis à cette bande d’« inadaptés » – Higelin, Areski, Fontaine et les autres – de trouver une place dans ce monde ! Et merci à Jacques Higelin de nous avoir si souvent secoués, déroutés, transportés !


Guillaume Duthoit

photo de bandeau : Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, 12 chansons d'avant le déluge (pochette de la réédition de 2014)


[1] voir les compilations Douze chansons d’avant le déluge et Quinze chansons d’avant le déluge… suite et fin, 1965-1966.

[2] Propos recueillis par Marc Robine pour le magazine Chorus n°3 (Printemps 1993).

[3] Benjamin Barouh, fils de Pierre, en mars 2018, a sorti, chez Le Mot et le Reste, Saravah. C’est où l’horizon ? 1967-1977, un livre qui relate les plus belles années de l’aventure Saravah.

[4] La musique gnawa, assez répandue au Maroc mais aussi dans d’autres pays du Maghreb, a été inventée par les descendants d’esclaves noires au Maghreb. Plusieurs rituels et musiques du Sahel seraient à l’origine de la musique gnawa qui aurait évoluée au Maghreb pour se conformer à l’Islam. La musique gnawa se caractérise désormais par ses rythmes, ses sonorités, mais aussi ses couleurs, ses tenues et ses danses. Elle est aussi ponctuée de rituels et de traditions. Pour résumer, la musique gnawa est un mélange d’apports d’Afrique noire mais aussi arabes et berbères.

[5] Instrument à trois cordes des Gnawas dont la caisse de résonance est recouverte d’une peau de dromadaire.

[6] Voir le livre Je vis pas ma vie, je la rêve (2015) de Jacques Higelin et Valérie Lehoux.

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