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Focus

Réfugié : une lettre de BRYN

BRYN - 1 - photo par Prince Mugambe.jpg
À l'occasion du concert de BRYN dans le cadre de "God Save the Queer", nous avons publié en français une lettre du jeune musicien initialement écrite en anglais et publiée il y a un an sur le site américain Auxoro.com.

Sommaire

Bryan Mugande, actif musicalement sous le nom de BRYN, a fui le Rwanda il y a sept ans. Lorsque pendant plusieurs années il a vécu avec ses parents et son frère au Centre de demandeurs d'asile de Vielsalm, c'est la musique qui lui a servi d'échappatoire, particulièrement dans les moments difficiles où leur procédure de régularisation semblait vouée à l'échec.

Il y a un an (au printemps 2018), alors âgé de 18 ans, BRYN a écrit (directement en anglais à l'origine) cette belle lettre ouverte pour le site Auxoro.com où il évoque à la fois sa vie quotidienne dans le Centre et à l'école, le soutien de la majorité de la population environnante et la manière dont la musique lui a permis d'affirmer son identité.


Par Chance

Mes souvenirs d’enfance sont un peu troubles. Ils sont marqués par de nombreux départs sans avoir le temps de dire « au revoir » et de nombreux visages dont je ne me souviens pas complètement. Mais, une chose est sûre : toutes ces images floues et toutes ces séquences enfouies dans mon esprit ont une bande-son bien vivante ! Je me rappelle écouter le groupe Westlife avec ma mère, être hypnotisé par le clip de « All Good Things » de Nelly Furtado et envier les adolescents des premières comédies musicales de Walt Disney.

Greyson Chance, un chanteur fameux sur YouTube m’a inspiré, juste après la sortie de son premier single « Waiting Outside The Lines », à commencer à écrire mes propres chansons. Voir quelqu’un de mon âge écrire un si bon morceau m’a poussé à essayer d’en faire de même. À onze ans, j’ai pris un vieux cahier d’école, j’y ai déchiré les pages utilisées pour transformer les pages vierges en mon premier carnet de chansons. Les paroles de la chanson de Chance sont les premières que j’y ai retranscrites.

La musique est devenu une part très importante de ce que je suis, de mon identité. Mais c’est surtout en 2013, lorsque je me suis retrouvé dans le centre d’accueil pour réfugiés près de Vielsalm que j’ai réalisé à quel point la musique était profondément enracinée en mois. Ma famille et moi-même nous avions fui le Rwanda pour des raisons politiques. La vie au Centre pouvait être extrêmement terne et je me suis mis à écouter beaucoup de musique pour m’échapper de cette morosité. J’ai toujours aimé les chansons en anglais. À cette époque-là, j’écoutais surtout Ed Sheeran et Taylor Swift, deux incroyables songwriters et guitaristes. C’est leur musique qui m’a poussé à demander à Aurélie, une des employées du Centre, si je pouvais emprunter une des vieilles guitares qui trainaient dans son bureau. Je voulais apprendre à jouer tout en chantant. On a cherché quelques accords et quelques chansons faciles à jouer sur Internet. Je les ai imprimés pour que je puisse m’exercer dans ma chambre. Quand il faisait beau, avec d’autres musiciens du Centre, on jouait dehors près de la plaine de jeux des enfants. Les autres résidents nous écoutaient et nous encourageaient. Nous avons passé tellement de temps ensemble, embarqués dans la même lutte, que nous sommes devenus une grande famille.

Le Centre

Pendant les trois ans qu’a duré notre procédure de demande d’asile nous avons vécu au Centre. Mon expérience y a été bonne, très bonne même. Mais ce n’était pas le cas de tout le monde. Les résidents mineurs allaient à l’école mais les adultes comme mon père n’avaient pas grand-chose d’autre à faire qu’attendre… et encore attendre. Malgré trois années faites de revers à encaisser, nous avons essayé désespérément de transformer le Centre en un endroit nous nous sentions chez nous. L’architecture du Centre ressemblait à celle d’un pensionnat. Nous dormions à trois par chambre. Nous faisons la queue pour les repas comme des élèves dans une cafétéria. La nourriture était… de la nourriture. Je ne peux pas dire que j’appréciais la plupart des repas mais nous avions quelque chose à manger et c’était ça le plus important. Mon frère et moi avions la chance d’avoir été scolarisés de manière régulière avant d’arriver en Belgique. Avec d’autres mineurs du Centre parlant couramment le français, nous avons été placés dans des classes avec des élèves belges et nous y avons rencontré de nouveaux amis. D’autres adolescents du centre devaient par contre d’abord apprendre le français avant de rejoindre les classes du curriculum scolaire belge.

Nous avons été accueillis par les autres élèves de la meilleure manière qui soit. Ils nous ont fait nous sentir bienvenus en Belgique. Nos nouveaux amis demandaient à leurs parents de nous conduire aux fêtes et autres activités de sorte que nous n’en rations aucune. Nos professeurs aussi ont redoublé d’efforts pour nous faire nous sentir appréciés et par exemple s’assurer que nous puissions participer au voyage de fin d’études. Ils ont tout fait pour que notre scolarité soit la plus « normale » possible. Nous n’avons jamais raté un moment important.

En 2015, le statut de demande d’asile est rentré dans une grosse zone de turbulences et nous avons failli être expulsés. Mais, avec l’aide de notre école, une pétition a été lancée et, un an plus tard, notre demande d’asile a été acceptée. L’amour et la compassion qui se sont exprimés dans cette situation étaient vraiment incroyables. Nos amis, tout le monde à l’école, même des habitants de Vielsalm que nous ne connaissions pas ont soutenu la pétition. C’est en grande partie grâce à tous ces gens que ma famille est en sécurité aujourd’hui et nous leur sommes éternellement reconnaissants. Une de mes prochaines chansons évoquera ces gens qui nous ont aidé à rester en Belgique.

« Take Me There »

Mon expérience au centre et à l’école étaient positives mais je mentirais si je faisais croire qu’il n’y a pas eu de mauvais moments. Ma peau noire et mon côté queer ne passaient pas inaperçus. J’ai eu droits à des « Rentre dans ton pays, sale nègre ! » et d’autres insultes racistes ou homophobes qu’on me hurlait dessus parfois lors de fêtes. Mais ces moments moches n’arrivent pas à faire de l’ombre à la bonté de la majorité des gens autour de nous et au « fun » de notre vie de l’époque.

À l’école, j’avais de bonnes notes, surtout en sciences et en mathématiques. Mes professeurs m’encourageaient à poursuivre des études après mon diplôme de fin de secondaire, mais rien ne me plaisait et ne m’intéressait autant que la musique. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec Antoine Boulangé et Sam Lambert, deux musiciens de Vielsalm. Ensemble, on a fait la musique pour un évènement à la fin de l’année scolaire. C’est épaulé par Antoine et Sam que j’ai pour la première fois entendu le potentiel de ma voix. Même si le côté incertain de et impitoyable de l’industrie musicale faisait peur à mes parents et à mes professeurs, je savais que si je ne donnais pas une chance à la musique, ce regret me hanterait longtemps.

Aujourd’hui, je vis seul à Bruxelles. J’étudie la musique au SAE Institute. J’écris des chansons, je rencontre d’autres artistes, je vais voir des concerts. Dans l’idée de préparer ma prochaine sortie en tant qu’artiste indépendant, je cherche un boulot pour financer ce premier EP. Ma nouvelle chanson parle d’une réalité qui m’est très proche et je me réjouis de travailler à nouveau avec Antoine, qui avait déjà produit mon premier single « Take Me There ». Toujours faire plus de musique et préparer mes prochains concerts : j’ai la chance de poursuivre un rêve qui me tient à cœur.


BRYN (Bryan Mugande)

photos : Prince Mugande


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Une lettre publié à l'origine (en mars 2018) en anglais sur le site de Brooklyn Auxoro.com dans la série récurrente de leur "Open Letter Series"


BRYN était en concert
dans le cadre de God Save the Queer

Ce Vendredi 22 février 2019

au Sazz & Jazz
(en collaboration avec PointCulture Bruxelles)

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