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Focus

« Qu'est-ce que je fais là ? », se demande la médecine psychiatrique

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Immersion respectueuse au sein de l’Unité de crise et d’urgences psychiatriques de l’hôpital Saint-Luc, « Qu’est-ce que je fais là ? » s’inscrit dans la continuité militante de l’œuvre du duo de documentaristes Paule Muxel et Bertrand de Solliers.

Sommaire

La charité de l’hôpital

Ils déambulent, hagards, dans les rues de la capitale belge, dans les transports en commun et, en définitive, partout où se déploie la ville. Mis au ban de la société, ils semblent s’adresser à eux-mêmes autant qu’ils haranguent le passant, lequel se garde bien de les entendre, quitte à leur dénier le privilège d’exister. Marqués du stigmate générique associé à la folie – ce grand sac dans lequel on se complaît à placer indifféremment, aussi bien que commodément, tous les comportements qui se départissent de la norme –, ils échouent parfois à l’Unité de crise et d’urgences psychiatriques de l’hôpital Saint-Luc.

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Service d’urgences n’ayant pas vocation à accueillir durablement des patients, cette unité se propose, pour un maximum de vingt-quatre heures, de soustraire au regard du citadin ces marginaux dont la seule vue au milieu d’une société aseptisée suffit à lui rappeler ses dysfonctionnements. Mais, plus encore, le service est assuré par une équipe d’infirmières et de psychiatres prêts à faire face à ce qui, dans le jargon médical, est qualifié de décompensation : la rupture d’un équilibre psychique jusqu’alors maintenu artificiellement par le biais d’une médicamentation. Le reste du temps, ces professionnels de la santé – dont les maitres mots se doivent d’être, semble-t-il, patience et bienveillance – prennent en charge les effets délétères de crises relationnelles ainsi que d’addictions.

Paule Muxel et Bertrand de Solliers, documentaristes aguerris, se sont immergés au sein d’un environnement dans lequel la morgue du blanc clinique des chambres capitonnées le dispute à la compassion impuissante du personnel soignant.

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L’altérité à la marge

Les deux comparses n’en sont pas à leur coup d’essai en la matière : en 1993, ils s’intéressaient déjà à la problématique de la psychiatrie en réalisant un documentaire intitulé Histoires autour de la folie. Long métrage retraçant la genèse de l’histoire psychiatrique occidentale, le film est un recueil de témoignages d’individus ayant travaillé à l’hôpital de Ville-Évrard, en région parisienne, un « asile de fous » tel qu’on les concevait dès la fin du XIXème siècle.

Hôpital de Ville Evrard

Hôpital psychiatrique de Ville-Évrard (région parisienne) - Image extraite du documentaire "Histoires autour de la folie"

Le début des années 1990 voit cette appellation largement péjorative tendre à disparaître et, dès lors, le patient, s’il n’est plus systématiquement relégué hors des remparts de la ville, et qu’à l’enfermement se substitue une volonté de réinsertion, n’en est toujours pas moins isolé du fait de sa seule différence. Près de trente ans plus tard, force est de constater que, bien que la pratique psychiatrique ait sans conteste évolué sur le plan médical, celle-ci est encore à ce jour démunie face à l’exclusion sociale, comme en témoigne ce nouveau film de Paule Muxel et Bertrand de Solliers, Qu’est-ce que je fais là ?. En ce sens, ce dernier se présente comme une déconstruction des stéréotypes communément associés aux individus souffrant de troubles psychotiques, faisant le pari que nuancer une problématique contribue à sa meilleure compréhension et, peut-être, à davantage de tolérance et d’intégration.

A l’évidence, l’œuvre des réalisateurs est traversée de part en part par la question de l’altérité à l’épreuve de la société humaine. On le constate notamment dans deux films séparés de vingt ans par leur réalisation : Sida, une histoire qui n’a pas de fin (1993) et L’Excellence et le doute (2013), le second ayant été tourné au sein du lycée-collège de Saint-Alyre, non loin de Clermont-Ferrand. Ainsi, au début de la décennie 1990, les cinéastes pointaient du doigt le fossé dramatique créé – la faute à un défaut de sensibilisation politique – entre les individus atteints du VIH et leurs semblables. Bien plus tard, c’est par une immersion au sein d’une institution scolaire pour le moins atypique, école de la dernière chance pour des adolescents victimes de l’élitisme institutionnel du système éducatif français, que se confirmeront les préoccupations magnanimes de ce duo de cinéastes.


Impuissance de la médecine

Dans leur long métrage documentaire baptisé Sida : une histoire qui n’a pas de fin, Paule Muxel et Bertrand de Solliers mettaient déjà en évidence le questionnement à l’œuvre dans le chef du corps médical face à l’épidémie de VIH, énoncé telle une interrogation à lui-même : « … mais que dois-je faire ? ». Aveu criant d’impuissance devant une pandémie qui, certes, enregistrait une mortalité relativement faible au regard de l’ensemble des décès survenus en France au cours de la décennie 1980, mais laissait néanmoins la recherche médicale perplexe quant à de futures perspectives de traitement.

Sida, une histoire qui n'a pas de fin 1

Portrait d'un jeune homme séropositif - Image extraite du documentaire "Sida, une histoire qui n'a pas de fin"

Avec Qu’est-ce que je fais là ?, les documentaristes se font à nouveau les porte-voix d’une branche de la médecine particulièrement encline à la remise en question de sa propre pratique, à plus forte raison puisqu’il s’agit du domaine psychiatrique, ayant davantage vocation à accompagner ses patients qu’à véritablement les soigner. Si ce constat sonne comme un aveu d’impuissance, il apparaît également comme un moteur de professionnalisme pour ces femmes et hommes en blouse blanche.

Enfin, le dispositif filmique mis en œuvre afin de saisir la substance de cette tutelle éphémère – déployée, on le rappelle, par le service d’urgences psychiatriques de l’hôpital Saint-Luc – est conçu à partir de plans serrés de visages empathiques dont le non verbal, fugace par essence, ne parvient qu’à confirmer l’aménité qui transpire de leurs discours. Et comme par un effet de miroir assez saisissant, Paule Muxel et Bertrand de Solliers réitèrent leur goût certain pour les portraits d’individus en détresse, de tous temps exprimé, tel un fil tiré à travers toute leur filmographie.

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Texte et captures d'écran : Simon Delwart

Photos : YC Aligator Film



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Flagey (Bruxelles)

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