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Focus

« Pleasure » de Ninja Thyberg

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cinéma porno, Pleasure, Domination masculine, Las Angeles

publié le par Yannick Hustache

Bella, une jeune suédoise assez proche des stéréotypes de beauté accolés aux filles de son pays, débarque en Californie avec l’ambition de devenir rapidement une reine du porno. Quitte pour cela à consentir à quelques sacrifices.

Sommaire

Californication

Plutôt jolie, la vingtaine débutante, yeux bleus-gris, voix feutrée et léger accent « nordique & exotique », Bella (parfaite Sofia Kappel) tourne son premier porno dans le salon d’une demeure plutôt bourgeoise. Elle est hésitante et reçoit quelques conseils et menus encouragements de la part des deux hommes présents dont son premier partenaire de film, un homme entre-deux âges vaguement costaud, presque banal.

Son « dépucelage » symbolique américain terminé, elle s’en retourne dans la petite colocation qu’elle partage avec trois autres actrices porno, quelque part dans une extension de la très anonyme banlieue de la tentaculaire Cité des anges.

Elle a beau avoir un agent dévoué, des retours de prestations plutôt positifs et compliments sur sa plastique, la piste qui la conduit au firmament du X est longue, tortueuse et surtout très disputée. La concurrence est rude et lors d’une séance de photos, elle est mise en présence d’Ava (Evelyn Claire), qui est alors au top du top du cinéma X et le fait bien sentir à Bella et sa roommate et aspirante actrice Kimberly, lesquelles forment un inséparable duo qui se refile trucs, astuces, bons plans et bonnes adresses.

Mais pour Bella, peu encline à retourner en Europe en cas d’échec (ce que sa mère lui fait bien comprendre au téléphone), plus question de continuer à courir les petits cachets, séances photo et tournages banals et de voir le nombre de ses followers stagner sur les réseaux sociaux.

Elle se lance alors – non sans risques – à corps perdu dans un parcours de la combattante dans les marges extrêmes (et risquées) du porno (hardcore, bondage SM, avec violence non simulée, interracial…) pour gagner en visibilité et célébrité, et enfin devenir l’actrice X la plus suivie, respectée. Celle qui compte, décide (parfois), que l’on écoute, à qui l'on propose, et que l’on jalouse aussi, surtout parmi la cohorte de prétendantes.

Et Bella de tenir sa revanche (sur Ava, en autre), d’être quitte d’une ou deux trahisons coupables et à y laisser peu de son âme…

Porno 2.1 ?

Pleasure n’est évidemment pas le premier et certainement pas le dernier film de cinéma avec de vrais morceaux de porno dedans (au débotté Short Bus, Le Pornographe, la série Deuce…). On peut toujours s’étonner que bien que né quasi en même temps que lui et responsable à lui seul d’un pourcentage non négligeable des flux streaming, le porno demeure toujours comme la partie immergée et obscure de l’iceberg de l’industrie du divertissement.

L’une des particularités de ce premier long métrage pour son auteure après plusieurs courts, la Suédoise Ninja Thyberg est de montrer le porno dans ses dimensions économiques internes comme un système de strates spécialisées en fonction de leurs spécialités et de leurs moyens, allant du semi-amateur qui tourne à domicile à de véritables compagnies qui possèdent/louent des villas grand luxe des quartiers huppés de Los Angeles. Entre-deux il y a les « spécialisés », orientés bondage & S.M. ou hardcore, et ceux qui incluent une dose garantie de violence verbale et/ou physique non feinte ; et toutes sont obsédées par l’aspect contractuel qui lient leur compagnie respective à leurs acteurs/actrices. Pas un tournage ne débute sans avoir au préalable signé « la paperasse », et de s’assurer ainsi contre une « déconvenue » de dernière minute (ce qui arrive à Bella qui finit par abandonner un tournage où elle se sent violentée).

un truc d’hommes qui regardent des femmes et de femmes qui se savent regardées ... — Yannnick Hustache

D’autant qu’il y a une espèce de paradoxe entre un cinéma qui ne connait absolument pas le sens du mot intimité et l’opacité silencieuse qui règne sur ce plantureux business de réseaux interconnectés, en flux continus sur la toile. Mais loin de tout positionnement moralisant, Ninja Thyberg, glisse une grille de lecture qui allie déconstruction systémique et un regard féminin sur ce qui reste encore aujourd’hui, à l’heure du porno 2.0. essentiellement « un truc d’hommes qui regardent des femmes et de femmes qui se savent regardées (par des hommes) ».

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L.A. blues

Le film s’attarde aussi sur la préparation et la mise en condition de ce corps de combat. Des séances de maquillage à l’utilisation d’objets et substituts (sex toys, fruits), de comment apprendre à capter l’œil de la caméra ou l’objectif du photographe et à traduire en chiffres de courbe ascendante le nombre de ses « followers » sur les réseaux sociaux. Pourtant, on voit dans le film davantage des corps « au repos » désexualisés, décontextualisés que conformes aux stéréotypes du X performatifs . De fait, les scènes de détente, une bière à la main, entre filles de la colocation sont parmi les plus réussies du film. En contrepartie, les acteurs mâles devant astiquer leur instrument de travail juste avant leur scène, ou devant le piquer pour lui garantir une solidité durable provoquent un amusement certain chez le spectateur.

Pleasure suit les pas de Bella dans les coulisse du porno qui connait aussi ses brefs moments de passage à la lumière, le temps de soirées grand luxe où tout ce qui compte dans le milieu - acteurs/actrices/producteurs/presse/éditeurs…- parade et fait la fête au bord de la piscine comme si tout n’était que bonheur, luxe, sexe et volupté. Bella sait d’entrée où elle met les pieds mais n’est pas épargnée par le doute, les déconvenues et les hésitations quand son intégrité physique est menacée. Tout le long du film, une étrange mélancolie semble la gagner, même quand elle parait toute proche du but. Et comment comprendre sans cette émoi terni le plan final, alors que Bella vient de jeter la reine Ava,humiliée, en bas de son trône, s’en remet à l’obscurité anonyme de la nuit de Los Angeles. Une réussite au nom de laquelle elle aura par ailleurs trahi sa meilleure amie et sacrifié l’embryon d’utopie de vie communautaire du début.

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La tour sombre

Même si ces dernières années ont vu l’arrivée dans la nébuleuse du cinéma porno de cinéastes chargées d’un autre regard et de petites compagnies éthiques, le marronnier du X mainstream reste l’un des symboles forts d’un cinéma soumis tout entier à un imaginaire et à un désir masculin et blanc, vecteurs de rapports de domination toujours aussi polarisés, même si plus diffus. Un état de fait résilient, toujours d’actualité qui broiera la carrière d’une Kimberly victime d’une mauvaise rencontre avec un acteur X galonné - et vraie raclure - avec lequel il ne fallait surtout pas se fritter.

Pleasure pointe aussi la subtilité cruelle des rapports de pouvoir entre actrices et cinéastes/producteurs, la plupart du temps plutôt avenant et dans leurs comportements sur les tournages, mais où la pression s’est insidieusement déplacée du côté d’une contractualisation absolue des rapports de travail. Un refus ou un départ de tournage - même pour des raisons justifiées – équivaut à une rupture de contrat dans un monde sans structure syndicale, et où il ne fait pas bon apparaitre comme indocile.

Du reste, même non verbalisée et contractualisée, la violence reste profondément ancrée au cœur du porno contemporain. Agression faite au corps – on ressent la souffrance physique de Bella dans plusieurs scènes- rapports de domination à sens unique et maintient d'un racisme insidieux envers les (corps des) gens de couleur, cantonnés à des rôles subalternes voire relégués à des franges marginales peu cotées du X (sous la catégorie interracial).

À la manière du système capitaliste sur lequel il s’appuie et épouse à la quasi perfection les pires dévoiements, le cinéma porno, malgré ses changements éthiques et cosmétiques récents, est encore loin de vaciller sur ses bases.

Texte : Yannick Hustache

Crédits images : Barbara Van Lombeek / O'Brother


Sortie en Belgique : 03/11/21

Distribution : The Pr Factory


Agenda des projections

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En Belgique francophone, le film est programmé dans les salles suivantes :

Bruxelles : Le Palace,kinograph

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