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Focus

Pierre Creton, ouvrier agricole et cinéaste

Va Toto! - film de Pierre Creton
À l’occasion de la sortie en DVD de son avant-dernier film en date, "Va, Toto !" (2017), retour sur quelques films d’un cinéaste abordant le monde rural non de l’extérieur mais en faisant partie et y cultivant un cinéma attentif aux hommes, aux bêtes et aux paysages.

Sommaire

Pierre Creton vit et travaille à distance des centres de production, de diffusion et de médiatisation du cinéma français. Depuis plus de vingt ans, il est à la fois cinéaste et ouvrier agricole (apiculteur, horticulteur, vacher). Après des études en art au Havre et à Nice, il décide de vivre (de se loger, mais aussi de travailler, de nouer des liens, d’arpenter le territoire) à la campagne, dans le pays de Caux en Normandie. Si ce choix étonne les commentateurs issus des cénacles urbains du cinéma, il apparaît comme très naturel dans le chef de Creton. Il s’enracine d’abord dans sa fascination d’enfant, « issu de la petite bourgeoisie » comme il le précise lui-même, pour un camarade d’école, fils d’agriculteur grâce à qui il approcha une « classe sociale voisine et pourtant inaccessible » et qui, à son insu, le marqua définitivement et capta tout son intérêt et son désir. Ensuite parce que, pour le cinéaste « il peut y avoir un paysan dans la pensée ou dans l’art : en tant que celui qui ne produit pas seulement, mais qui d’abord cultive, c’est-à-dire qui fait venir et qui laisse croître. »

L’homme, l’animal

Après une série de courts métrages, Secteur 545 (2004) est son premier long métrage, son premier film à sortir en salles en France et à rencontrer un public élargi. Il rend compte de l’activité de peseur au contrôle laitier que Creton exerce depuis 2001 auprès d’une vingtaine d’agriculteurs du « secteur 545 ». Tourné en noir et blanc et en caméra DV basse définition, « utilisée comme un crayon mine de plomb 6B » (soit une mine très tendre et grasse), le film s’ouvre sur l’entretien d’embauche pour ce nouvel emploi. À partir de cette rampe de lancement, de cette pichenette de départ, le film part en boucle – sans aucune connotation négative, en parfaite adéquation avec son sujet et une activité marquée par la répétition et la régularité de tournées, reliant les mêmes fermes matin et soir, une fois par mois. Le film est scandé par les séquences de traite. À l’image, on est frappé par la redondance architecturale de l’aménagement des salles de traite, construites – et cadrées – presque à l’identique. Mais la scansion par ce motif récurrent est peut-être encore plus forte au niveau de la bande-son avec le retour cyclique de la musique mécanique des trayeuses électriques (tonitruant bruit de pompes, de moteurs et de valves).

C’est à la fois à partir de son étrangeté à ce milieu, de son origine sociale différente et de la complicité, de la connivence et de l’amitié nouée par ses visites régulières, que Creton, peut poser aux éleveurs – face caméra et selon une récurrence qui vient elle aussi rythmer le film – une question qui les déconcerte mais à laquelle ils s’efforcent néanmoins de répondre : 'Quelle différence y a-t-il selon vous entre l’homme et l’animal ?' — Philippe Delvosalle

Hormis quelques réponses prévisibles autour de l’intelligence ou de l’instinct, de la société, la première réponse apparaissant dans le film nous étonne par la manière dont elle insiste d’emblée sur un rapport de forces ou de pouvoir (« La différence fondamentale, c’est que l’homme est censé dominer l’animal mais, quelque part, l’homme est un peu un animal aussi. »), tandis que plus loin, un paysan plus âgé revient sur sa propre pratique : « Est-ce que l’homme ne va pas trop loin vis-à-vis de l’animal ? Même vis-à-vis de la vache. On cherche toujours – moi compris – à faire produire une vache comme une industrie ».

Au-delà de ce questionnement quasiment philosophique qui tend à diminuer quelque peu la distance qui, dans notre représentation habituelle du monde, sépare l’humain de l’animal et au-delà des signes déjà souvent filmés par d’autres cinéastes avant Creton (Pelechian, Depardon et tant d’autres) de l’attachement qui lie le paysan à ses bêtes, il y a dans Secteur 545 deux séquences courtes, presque antinomiques, où les deux mondes s’interpénètrent. Il y a d’abord une scène – préfigurant Va, Toto !, on le lira ci-dessous – où Creton se lance aux trousses, saisit précautionneusement, puis libère par l’interstice entre les barreaux d’une fenêtre, un oiseau qui s’était introduit dans sa maison. Puis, il y en a une autre, vers la fin, où ce ne sont plus des présences, des espaces et des territoires qui s’imbriquent mais des corps. À l’opposé du caractère bucolique de la libération de l’oiseau, une scène très crue (en tout cas à mes yeux, de commentateur… urbain), montre un vétérinaire enfonçant le bras, armé d’un pistolet chargé de semence de taureau dans le corps d’une vache.

Dans Va, Toto ! (2017), son dernier film en date et son troisième long métrage distribué en salles, Pierre Creton poursuit, quelques traces de pattes et de sabots plus loin, la piste ouverte par le volatile téméraire et explorateur de Secteur 545. Sans doute à cause de la photographie reprise par son affiche et de son argument narratif le plus étonnant – donc le plus vendable et communicable – Va, Toto ! est communément décrit comme « le film où une dame âgée recueille chez elle un marcassin, ne tardant pas à se transformer en jeune sanglier ». Ce n’est pas faux mais il y a beaucoup plus que cela. Là où Secteur 545 était un film-cycle, marqué par son côté circulaire et la variation dans la répétition, Va, Toto ! apparaît comme un film-puzzle, plus éclaté et marquée par la juxtaposition, le contrepoint et la mise à distance (géographique – entre la Normandie et le Himachal Pradesh ; entre le documentaire et la fiction, entre deux formats et deux grains d’image, entre l’image et le son, entre les corps à l’écran et les acteurs et actrices qui leur prêtent la voix). Une très belle séquence de rêve de son compagnon Vincent à Shimla (au nord de l’Inde, sur les contreforts de l’Himalaya) voit un singe s’introduire par la fenêtre, jouer avec les rideaux, se confronter à son image dans le miroir, se battre avec une table de nuit… Mais ce n’est pas tout, loin de là. Va, Toto ! est aussi un film sur la vieillesse et les souvenirs d’enfance, sur l’amitié et le désir, sur l’amour des livres et de la musique, sur le paysage, l’architecture et les ruines…


L’homme, le paysage

Entre ces deux longs métrages, lors d’une résidence artistique dans une école que Creton décide de passer dans un lycée agricole du pays de Caux, il tourne Paysage imposé (2006). Après quelques mois passés là-bas, paraît dans Le Monde, en avril 2005, un article intitulé « La difficile reconversion des agriculteurs en conservateurs du paysage » qui entre en résonance avec ses propres questionnements et qu’il utilise comme point de départ de la voix off du film.

La question du paysage lui semble pouvoir lier l’intérêt qu’il porte à l’agriculture et celui qu’il porte au cinéma. — Philippe Delvosalle

D’une durée de cinquante minutes et tourné comme Secteur 545 en vidéo noir et blanc, le film est inégal mais comporte quelques très belles séquences comme l’ouverture du film où Creton conduit Lætitia, une jeune élève, de la ferme de ses parents à l’école, en lui demandant de commenter ce qu’elle voit (« Une route, des arbres, des talus, des fossés, de la neige… ») et quelques fortes présences dans le jeu de questions/réponses mis en place par le cinéaste (la question animale de Secteur 545 faisant ici place à la question paysagère) : un enseignant, probablement géographe, noir de cheveux et de vêtements mais à la voix lumineuse, lisant de dos un extrait de l’article du Monde puis proposant face caméra – entre silences, hésitations et mots qui finissent par se trouver – que le paysage, « comme un tableau », est à la fois « quelque chose qu’on voit tout de suite » et « quelque chose qu’on ne voit pas » ; un peu plus loin, une élève touchante qui nous confie que, pour elle, « le paysage, ça vit. En hiver, c’est mort ; au printemps, ça revit. Ça joue un rôle important dans notre existence. On vit par rapport à lui. »

Assez paradoxalement peut-être, comme en ouverture de Paysage imposé, le paysage rural a souvent été abordé dans le documentaire français par le biais de travellings automobiles. Avec son court métrage Petit traité de la marche en plaine (2014), Creton remet – comme son titre l’indique – l’arpenteur-promeneur au centre du dispositif dans une triple déclaration d’amour : au paysage ; à son homme, l’architecte, sculpteur et coréalisateur du film Vincent Barré ; à l’écrivain rural suisse Gustave Roud (dont un livre donne son titre au film).

J’ai traversé le royaume de l’instable. J’ai suivi non pas un chemin, mais mille fragments de chemin soudés l’un à l’autre… — Gustave Roud, "Petit traité de la marche en plaine"

Ce passage lu dans le film et ne s’y trouve surement pas par hasard tant il semble faire écho à la pensée, à la sensibilité et au parcours de Creton et Barré.

Philippe Delvosalle


Lectures-Cultures no12 - couverture

article paru à l'origine dans le n°12 de la revue Lectures.Cultures
(mars-avril 2019)