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Parc Ueno (Tokyo) : entre cerisiers et sans abris

Parc Ueno - Tokyo - creative commons Wikimedia
De Tokyo, la première image qui vient à l’esprit n’est pas celle d’une ville verte. Pourtant, les parcs et jardins ne manquent pas.

Et s’il n’y a pas d’écran, pas de technologie assez puissante pour que quelques carrés d’herbe plantés d’arbres puissent jamais prétendre effacer la forêt de béton, la ville gagne à mettre en scène de possibles antidotes à ses folies

Situé au Nord-Est dans l’arrondissement de Taito, le parc d’Ueno compte parmi les plus vastes du Japon. On y célèbre comme il se doit l’hanami, ce moment du printemps où les cerisiers, pimpants de rose, retrouvent un peu de leur aura d’antan lorsqu’ils signifiaient, par l’exubérance de leur parure, que le temps était venu de planter le riz. Encore aujourd’hui, nappes et victuailles envahissent les pelouses. Dans un halo pastel, le parfum discret des fleurs cède aux effluves du saké et de la bière. Peut-être ne sont-ils plus aujourd’hui que quelques-uns qui, dans la forme ondoyante de l’arbre, croient encore sentir la présence d’une divinité alerte et toute disposée à se mêler de leurs affaires. Mais la tradition perdure dans tout le Japon et même ailleurs, aux Etats-Unis, en Finlande et en Italie, la fugacité de la fleur restant associée à la brièveté de la vie, à la beauté qui s’étiole et aux saisons qui passent.

Sur l’étang de Shinobazu les cygnes sont des pédalos tombés dans la boite de couleur. Blancs, jaunes, roses, bleus, verts. Des gâteaux ronds percés d’alvéoles qui ressemblent à des pommeaux de douche ? Ce sont des lotus monté en graines. Les fleurs, elles, sont moins étonnantes. Il y a aussi des canards, des vrais. Leur plumage, pour le coup assez sobre, se confond aux eaux vertes. Nul exotisme dont on pourrait s’enorgueillir. Si c’est la Sibérie ou l’Alaska qu’ils ont quittées pour passer l’hiver, ces régions ne sont pas si éloignées du Japon qu’elles peuvent nous le sembler.

Cependant, dans une ville aussi densément peuplée que Tokyo et donc peu prodigue de son espace, 121 hectares de terrain libre d’habitation ne peuvent s’expliquer autrement que par l’Histoire. De fait, le site premier du parc d’Ueno se confond à celui de l’ancien Kaneiji, temple bouddhiste détruit en 1868 au cours d’une fameuse bataille de la guerre de Boshin. Au siècle suivant, en 1924, l’empereur cède le terrain à la ville. Dans l’intervalle, le musée national de la ville ainsi que celui de la Nature et des Sciences y ont été construits, complétés plus tard par un musée de l’art occidental. Ces bâtiments ne sont pas les seuls édifices qu’héberge le site. Si les temples nombreux font partie du paysage comme les ginkgos, les ormes et les camphriers qui bordent les allées, une salle de concert et un zoo sont venus renforcer l’offre de loisirs. Pour ce dernier, iI paraît que des pandas chinois y coulent des jours heureux sous le regard émerveillé d’un public plus sensible aux apparences du bien-être qu’à l’état de réclusion que cette tranquillité impose à des animaux sauvages.

Et si on parle de réalité trompeuse et de faux-semblant, il est impossible de ne pas évoquer la population de sans-abris qui ont fait du parc leur dernier refuge. Tokyo a beau soigner sa réputation de ville où règnent l’ordre et la sécurité, la crise des années 1990 ne s’en est pas moins avérée fatale pour bon nombre d’employés modèles. Historiquement il y avait bien depuis toujours au Japon les burakumin, une caste d’intouchables dont la mise aux bans de la société était héréditaire et liée à l’exécution de tâches impures. Encore aujourd’hui, c’est le sort peu enviable des descendants d’abatteurs, équarrisseurs, croque-mort et bourreaux relégués dans des ghettos, contraints de mendier ou de rallier les bandes de yakuzas, faute de trouver du travail.

Tendre la main pour demander de l’aide, les sans-abris de la crise économique ne le feraient pour rien au monde. La honte qui les accable est paralysante. Dans des abris de fortune découpés dans du carton et des bâches en plastique, ils ne cherchent guère à attirer l’attention. Ils organisent leur survie en  se chargeant de livraisons et en revendant les déchets recyclables. Quotidiennement des repas sont distribués à leur intention, jamais en nombre suffisant. Pourtant, par la mise en scène de leur disparition, certains espèrent avoir mis leur famille à l’abri de la saisie qui les guettait après la ruine. Le parc, ce genre d’hétérotopie dont parlait Foucault, leur offre un lieu où se soustraire du monde réel dans la mesure où l’on feint de ne pas remarquer leur présence.


Catherine de Poortere



Pour aller plus loin :

Léna Mauger et Stéphane Remael, Les Évaporés du Japon
ed. Les Arènes, 2014

Kobo Abe, L'Homme-boîte
ed. Stock, 2001

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