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Focus

Où va l'esprit... à la galerie Été 78 (Ixelles)

exposition Où va l'esprit - galerie Et´é 78 - oeuvre Fat Tulip de Matthew Smith
Une expo de collectionneurs passionnés par l’art de la « la confusion dans le cheminement de notre pensée ». À leur suite, quel esprit s’engendre des histoires que nous inventerons pour parler des œuvres qu’ils ont choisies de tisser ?

Sommaire

"Où va l’esprit", sans point d’interrogation. La galerie Été 78 dresse une topographie provisoire et non exhaustive de ce « où » de l’esprit, en quatorze propositions artistiques mises en tension à la manière de ces points qu’il faut relier pour qu’apparaisse une figure cachée dans un fouillis d’autres points. — Pierre Hemptinne

Comme on frotte ses pieds sur un paillasson « Welcome », c’est un écriteau de Laure Prouvost qui se charge de l’accueil. Laconique, mise en garde ou simple information sa forme objet – tableau noir, imprimé blanc, évocation toile de peintre – intrigue et bascule, malgré sa facture simpliste, dans une polysémie trouble et abyssale. Vous n’allez pas dans la bonne direction. Signal subliminal que l’on se trouverait plongé dans un vaste jeu d’orientation ? Et, le panneau pouvant se placer n’importe où, n’ayant pas de place assignée, soupçons qu’il puisse n’y avoir, en fait, aucune « bonne direction » ? Dès lors, dans cette configuration, on ne trouve sa voie qu’à suivre l’esprit s’obstinant dans de mauvaises directions, déterminé à passer outre, ou obéissant aux penchants à bifurquer et rebrousser chemin ? De cette augure initiale, on distingue déjà, au bout, et visible de tous les points de l’espace d’exposition, le message ambigu de Maurizio Cattelan, The End, imprimé sur un bloc de mousse d’apparence granit funéraire, détournement d’un objet de design, à la fois négation et approbation d’un marché du superficiel adepte des « message creux» et de leurs effets miroirs. Mais l’esprit, où qu’il soit, quoi qu’il contemple et soit en train d’assembler, garde un œil sur « la fin », c’est un élément de son carburant.

Les luttes mélancoliques, tenaces

L’esprit, tel qu’il transite dans la création artistique, se niche dans un dessin qui conserve la trace d’une lutte et d’une catastrophe sociales, qui capte autre chose que ce conservent photos d’archives et coupures de presse, en restituant l’onde de choc via un rapprochement entre esthétique et croquis militant. Il s’agit de rendre justice à la manière dont un imaginaire individuel et collectif, à une époque, fut marqué par tel événement social. En l’occurrence, ici, la fermeture de l’usine Renault de Vilvorde, violence recueillie, synthétisée dans un dessin de Sven’t Jolle. Une tête de travailleur, quasiment moulée dans le logo de la marque, rappelant la manière dont les ouvriers font corps avec leur usine, formatés par le management et l’organisation de travail débilitant, une tête d’ailleurs presque carrossée, mécanique et à qui, désemparée, on demande de « dire Opel », allusion aux visites médicales, ou à la bataille des Éperons d’or (un mot imprononçable, mal prononcé, décidait de la vie, de la mort). L’esprit peut se nicher dans une modification ténue d’un existant, d’une référence, juste modifier un geste dans une sculpture déjà existante, appartenant à la mémoire. Le même Sven’t Jolle redonne vie à un personnage de Derain mais, au lieu de la main qui fait signe, il place un poing de revendication, recourant à des matériaux, par ailleurs, assez humbles, plâtre, bois, piments, le personnage érigé sur un bidon en PVC. Monument fragile à une certaine permanence de la lutte, persistance désuète, silhouette mélancolique.

L’esprit trace divers sillages dans et autour une petite voiture magnétique tirée par un fil, dans la nuit, dans la ville, et qui aimante tous les objets métalliques abandonnés, se transforme peu à peu de tout ce qui vient s’agréger à son errance (Francis Alÿs, The Collector).

Des vases bricolés qui semblent des organes artificiels, portant secours à des tulipes perdues

Matthew Smith, avec ses vases peu orthodoxes rappelle l’importance de la vadrouille, de la chine et de la conjonction surréaliste. Ode à la composition aléatoire de certains bouquets au gré de ce qu’offrent certaines flâneries. Respiration de l’esprit dans ses rêveries. Des morceaux de tuyauteries, des coudes, des siphons d’éviers, par où s’écoulent les eaux usées, conservent inévitablement des restes d’humidité, de nutriments, de bactéries. Des tulipes coupées, abandonnées, perdues, ramassées à la fin d’un marché, y trouvent de quoi se maintenir en belle forme. Prothèse à leurs floraisons. Pour chaque vase, l’artiste invente une assise personnalisée, en céramique. Objets perdus, rebus, végétaux, objets fabriqués, design cheap, voici des hybrides qui tentent un étrange équilibre (ou déséquilibre). Ce que prolonge l’assemblage de Liz Magor, peluche de singe vautré sur une vieille boîte de carton balançant dans le vide un vieux sac en plastique rose rempli de papiers que l’on brûle de de découvrir, retirer de leur sachet. Mais, en s’informant, un glissement de taille intervient : la vieille boîte usée, aux plis surjoués, prêts à lâcher, est une reproduction, la copie d’un vieux carton. Et voilà, ça change tout, l’objet de rebus a été intériorisé, repensé, recrée, refaçonné, avec autant de soin qu’une œuvre rare, précieuse. C’est une réinvention. Voilà où excelle l’esprit, à repenser les objets quelconques, banals, à s’y contempler.


Un bout de croco rêve d’un porte-manteau, près de constellations brailles, discrètes dans le ciel

Les énigmes duales de Michael E. Smith sont mystérieuses et dérangeantes, elles touchent et mordent, sans qu’il soit facile de désigner l’endroit précis ou déterminer quelles cordes sensibles sont ainsi pincées. L’accouplement décale la raison, pousse à chercher ailleurs, à déporter l’esprit vers ce qu’il ne connaît pas. Il se retrouve face à ce qu’il ne peut appréhender, il n’est pas outillé et il jubile. La patte de crocodile, brute, momifiée, trophée intriguant, fascinant et maléfique – précieux -, tenant entre deux griffes un cintre usagé, sommaire, un squelette de garde-robe. L’animal saisissant un rebus d’activité humaine, le transformant en outil, dont il s’apprête à inventer l’usage, début d’une longue mutation perturbant les récits dominant de l’évolution humaine. Accroche pour un contre-récit.

L’esprit vibre et abonde de taire son message, tout en l’affichant. Takahiro Kudo explore ce principe de la lettre volée (Edgar Alan Poe) avec un raffinement angélique (ou démoniaque). Il adresse un message intime en braille à des amis aveugles mais, si tôt le message imprimé, avant que les doigts destinataires ne le lisent, il scelle le papier sous la vitre de l’encadrement. Le papier est choisi pour son bleu rappelant, une fois, l’azur japonais, une autre fois, la teinte des cieux belges. Les mots, discrets, perforent le vide céleste à la manière de constellations indéchiffrables et à qui l’imagination antique a donné des noms de choses familières. Ce brouillage de pistes, qui aide l’esprit à produire ce qui le tient, est pratiqué différemment par Agnès Geoffray dans les photos qui proviennent autant de sa production personnelle, d’images trouvées reprises telles qu’elles ou, encore, retravaillées, remixées, mélangées à d’autres éléments. Les frontières ne sont pas toujours franches et cela fonde l’intérêt de la démarche qui installe une équivalence entre photo trouvée, provenant d’imaginaires de tiers, et photo produite (correspondant à une image mentale personnelle). Il y a trouble dans ce que l’on voit. Dans cette bataille de loups. Dans ces mains tendues pour tester leur tremblote, passer un examen de manucure, entamer une figure de danse synchronisée, recevoir les coups de règles d’une punition. Appropriations et détournements composent des narrations hétérogènes. Ce que creuse aussi la série de Martine Stig, des décors déserts, grands espaces architecturaux vides, panoramiques ou morcelés, comme les éléments d’une muraille, du bout de la civilisation, au bord du désert. Puis une silhouette, un groupe avec enfants près d’un bassin et des jets d’eaux arachnides, un sillage en ébauche de vortex dans les flots lointains ou sous-jacents, et peu à peu, voici l’avenue envahie par les danseurs, les drapeaux d’une manifestation s’enfoncent dans l’organisme urbain, des foules s’unissent ou se disloquent. Entre interdit et libération, mais toujours installées sur une sorte de point aveugle, des plateformes sur le point d’être englouties, avalées par les trous noirs de l’univers.

Les amygdales cérébrales, l’art contemporain et l’apprentissage de la peur

Sur une petite étagère, deux boules difformes de métal, deux balles de fusils, deux projectiles égarés ayant percuté leur cible, récupérés dans le corps par autopsie ? Pas loin, mais plus subtil. Ce sont des moulages d’amygdales cérébrales par l’artiste Judith Deschamps. Elles ont été scannées par IRM, le résultat confié à un logiciel qui les a imprimées en 3D afin, ensuite, de les mouler dans de l’acier dont on fait les meilleures munitions. Cette dernière étape a été confiée à une firme allemande célèbre pour avoir collaboré avec le Troisième Reich. Ces amygdales, nichées dans le cerveau, servent à gérer les émotions liées à la peur et tiendraient lieu de système d’alerte face aux dangers qui viennent et, à ce titre, participeraient au réveil rapide du système cognitif face à une menace à traiter. Plus largement, ces amygdales sont impliquées dans un gestion des stimuli sensoriels, ne se cantonnent pas exclusivement aux émotions négatives. Elles favorisent, ou pas, un certain niveau d’empathie avec l’expressivité des visages proches, lors de certaines situations inquiétantes. Exposées au cœur de l’exposition, ces moulages d’organes peu connus, en général plutôt cachés, matérialisent une zone neuronale très convoitée. Mise à nu. Une grande partie de nos sociétés marchandise les émotions et aiment organiser la peur et le stress : prenons, aujourd’hui, la peur de l’étranger, du migrant, de l’invasion par l’autre, le stress lié au travail, la menace du burn out, de la perte de toute protection sociale… Intéressant, par ailleurs, de mettre en évidence ces organes stratégiques dans un espace d’expériences esthétiques où s’éduquent les appareils émotifs, où se forgent, dans un sens ou un autre, le partage du sensible, y compris face à la peur. L’art contemporain surtout, l’art qui surprend, vient avec des propositions qui désappointent, l’art qui confronte aux « retards catégoriels » qui déroute les habitudes classificatrices, forme l’esprit à affronter l’inconnu, aiguise les sens à repérer du nouveau, de l’inclassable et à en nourrir les strates de ses dispositifs cognitifs. Il aide à ne plus perdre pied face à l’étrange, l’étranger. Il régule probablement les amygdales cérébrales, au même titre que la pratique du yoga ou du sport à haut niveau ? Où va l’esprit, rien n’est impossible.

Pierre Hemptinne


Trois Collectionneurs #6
Où va l’esprit

Jusqu’au Dimanche 12 mai 2019

galerie Été 78
78 rue de l'Été
1050 Bruxelles (Ixelles)

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