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Focus

Nous ou le chaos, exposition au BPS22 (Charleroi)

à voir plus tard
BPS22 - Us or Chaos - (c) Democracia
À la violence banalisée qui met en danger nos démocraties, des artistes répondent par la violence. Des esthétiques chocs, des démarches documentaires, des provocations oniriques, pour secouer l’hypocrisie. Extraits de la collection londonienne a/political.
"Nous ou le chaos". Ces quelques mots sont au fondement des conflits qui régissent le monde depuis des siècles. Ils sont au cœur de la violence légitime, physique ou symbolique. — Pierre Hemptinne

Rappelez-vous quand Bush sépare le monde entre nations fréquentables et États voyous ! En remontant plus loin, ces mots inspirent les tragiques entreprises coloniales qui entendaient « civiliser » le monde. Nous civilisés contre les non-civilisés porteurs de chaos. Le principe même d’un tel monde binaire est source de violence. Comment cette devise épouse les contours de l’ordre établi et fait corps avec l’identité de nombreux États, c’est ce que montre l’œuvre déjà classique de Kendell Geers, un assemblage de croix – référence à l’évangélisation forcée du monde -  faites de matraques – instruments sinistres du maintien de l’ordre. Toutes ces croix ambigües composent une étoile de David, emblème de l’État d’Israël. Superposition troublante. Ces mots ne renvoient pas uniquement aux forfaits des dominants. Ils sont inscrits bien plus profondément dans le corps social et ils passent par « nous » : par exemple, ils sont au principe de la politique honteuse à l’égard des migrants qu’une majorité de belges considèrent comme n’étant pas encore assez ferme.

Le monde binaire comme réacteur de l’imaginaire mondial est théâtralisé par l’installation d’Andrei Molodkin, Transformer No.M208. C’est un magnifique ensemble géométrique de tubes blancs aveuglants et noirs opaques. L’ensemble froid, clinique, évoque des lieux de stockage de données, un appareillage de transformation d’énergie occulte ou le décor d’un culte dans les entrailles froides d’une banque. Les tubes contiennent du pétrole brut irakien ou du gaz, combustibles stratégiques qui instaurent une répartition entre ceux qui en tirent des fortunes colossales, et les autres qui en manquent, qui souffrent au jour le jour de la privatisation des ressources naturelles. La dimension esthétique puissante pose question aussi : elle transcende le message politique de l’œuvre au risque de l’occulter, rappelant que le culte du beau, au jour le jour, nous fait avaler bien des couleuvres (l’esthétisation comme forme de blanchissement de formes de vie toxiques).

 

Les robots de la répression et la fragilité de l’enfant échoué qu’aucune puissance n’a protégé.

La nécessité de réagir contre quelques agressions spectaculaires a conduit l’Occident à banaliser le renoncement aux principes démocratiques, régime de mesures d’urgence et autres lois d’exception. Cette naturalisation de la violence d’État ne fait qu’accentuer sa dimension anonyme, sans visage, une zone floue qui rend difficile de désigner sans équivoque tel ou telle coupable. D’autant que la situation de mondialisation qui nous baigne s’entoure d’un discours sur la complexité du monde qui décourage toute e-investigation citoyenne. Cet anonymat de la répression considérée comme légitime est représenté par le côté uniforme, dépersonnalisé et dépersonnalisant, du personnel chargé de maintenir la sécurité. Les malabars casqués et engoncés dans leur équipement d’intervention anti-émeute ressemblent à des robots. Des robots qui sèment le doute en répandant la rhétorique « nous sommes là pour vous protéger » alors qu’il incarnent souvent une atteinte à l’État de droit. Le collectif espagnol Democracia s’attaque à cette cuirasse en produisant en série le portrait photographique de tous ces clones et, ensuite, en ouvrant un dialogue avec ces êtres somme toute humains, « perdus » dans leurs habits policiers à la manière de zombies. Une autre manière de dénoncer la manière dont les vraies responsabilités sont camouflées, notamment quand la puissance publique abandonne ses devoirs d’hospitalité, est représentée de façon poignante par la sculpture Sleeping Beauty de Franko B. En marbre de carrare, renvoyant à une tradition illustre de la statuaire, et en référence à une tradition esthétique de représentation du sommeil, c’est un enfant qui dort, couché sur des vaguelettes ou le relief du ressac imprimé au sable d’une plage. Il est mort, sommeil irréversible, et on voit très vite d’où vient cette image : un enfant de migrant victime de noyade, échoué aux rivages d’une Europe qui n’en veut pas. La beauté de la réalisation crée d’abord un doute et excite ensuite l’indignation et l’impuissance : à qui s’en prendre directement ? Les vraies responsabilités sont-elles « désignables », atteignables ? La provocation sculpturale, de surcroît, fait écho au goût des médias pour le spectaculaire, le scandaleux et l’exploitation de ces images morbides, sans jamais s’appliquer à réellement démontrer quelles sont les responsabilités (il suffit de s’indigner).

 

Apaiser l’âme des morgues des victimes violentées, garder en mémoire les lieux de torture

Comment la violence percole, à l’ombre, cachée, à travers toutes les couches qui constituent l’imaginaire d’une société, c’est ce que montre, magistrale, l’installation de Teresa Margolles. Elle récupère des suaires dans des morgues où l’on stocke des victimes d’organisations violentes liées à la drogue, la prostitution et au crime organisé, symboles de sociétés délétères. Elle rassemble ces tissus macabres dans une gouttière métallique où coule de l’eau. Cette eau, ayant imprégné les étoffes, goutte au centre de plaques métalliques chauffées où elle s’évapore non sans laisser, peu à peu, un cercle où le calcaire s’accumulent. Les vies fragiles, ainsi perlées s’évaporent dans la violence au contact du métal chaud. Mais elles sédimentent en auréoles lunaires, en cratères fumant. L’impact de l’humidité, d’autre part, affecte le métal de façon différente selon les plaques. Des dessins, des paysages singuliers se développent sur chacune. Aucuns ne se ressemblent. Chaque fois, sur chaque plaque sensible apparaît la silhouette d’une âme incomparable, unique, mais irrémédiablement fantomatique, abstraite, reléguée dans les limbes.

Les photos de Serrano rappellent que les antres anonymes de la détention et de la torture ne sont jamais loin, elles sont les coulisses « normales » de nos « nous » en guerre contre le chaos terroriste. Il établit une généalogie photographique de ces lieux, depuis les camps de concentration, les bureaux de la Stasi, jusqu’aux geôles américaines en Irak et sans doute plus proches de nous aussi. L’esthétique de ces lieux, à la fois officiels et hors la loi, symbolisent la collusion entre certains pouvoirs étatiques et autres réseaux d’influences sans scrupules. On y voit, comme dans un cauchemar éveillé, les coulisses de la destruction de toute démocratie. On sait que le « nous ou le chaos » a aussi toujours permis de justifier l’usage de la torture.

 

Inventer des médiations pour désarmer le monde bipolaire et ouvrir d’autres imaginaires. Il ne faut pas rester seul face à la violence de ces œuvres, pour les transformer en autre chose.

Un travail patient au Bic détourne des plans publiés sur WikiLeaks. Ce sont des documents américains représentant des projets d’attaques nucléaires contre la Russie et cherchant à en mesurer les impacts. Ces cartographies fascinantes à regarder, presque célestes, sont le pur produit d’un monde bipolaire (Andrei Molodkin, Fallout Patern). C’est une forme d’art qui se greffe sur de nouvelles pratiques de contestation issues des communautés de hackeurs et basées sur le détournement de données confidentielles. De même, les agressions artistiques de Petr Pavlensky contre les temples du pouvoir financier, actions documentées par des vidéos, des procès-verbaux, des internements, des procès, toutes ces actions semblent ouvrir de nouvelles pistes d’interventions artistiques pour rendre visibles et dénoncer le fonctionnement complexe de la mondialisation où l’application du « nous ou le chaos » génèrent de plus en plus de dérives. Elles ouvrent des pistes pour toucher, ouvrir des brèches en-dehors de l’économie close de l’art contemporain. Mais quel est leur impact pour agir et multiplier les sensibilités et les imaginaires qui refuseront de se mettre au diapason de ce « nous ou le chaos » ? Le travail de médiation, vivace, engagé, tel que j’ai pu l’observer ce jour-là au BPS22 est évidemment une piste et démontre que ces œuvres, seules, ne suffisent pas.

Une autre piste, peut-être parmi les œuvres les plus fortes – métaphoriquement -est probablement Résilients. Elle résulte d’une manière de créer intéressante, associant des artistes (David Brognon, Stephane Rollin) et des non-artistes, en l’occurrence, des ex-travailleurs de Caterpillar (Sergio Bruno, Emmanuel Di Mattia, Alain Durieux, Jean-Pierre Henin, Pascal Martens). C’est un tourniquet géant, de la taille d’un mirador, évoquant ainsi le contrôle panoptique de Jeremy Bentham. L’agrandissement cauchemardesque de ces tourniquets qui donnent accès aux espaces de travail. Ici, démesuré, il tourne à vide, ne débouche sur rien, mécanisme dérisoire où passent les corps, marqués de plus en plus par une énorme perte de sens, celle que sème un système économique où l’homme ne représente plus grand-chose. La carcasse prête à sourire, elle est tout autant sinistre, engin de torture au cœur même du système capitaliste, productiviste.

 

Pierre Hemptinne



Us or Chaos

exposition collective

Jusqu'au Dimanche 6 janvier 2019

BPS22
- Musée d'art de la province de Hainaut
22 Boulevard Solvay
6000 Charleroi

un guide du visiteur généreux dans son contenu est disponible



publication Résilents - couverture - (c) BPS22Publication : un livre retrace l’histoire de l’œuvre Résilients, vendu 5 euros au BPS22

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