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Focus

Marie du Chastel (Kikk festival, Namur)

Kikk festival 2017 - Marie du Chastel
Pour la rubrique 'Entrée de service' de notre magazine "Détours" nous avons rencontré la coordinatrice du Kikk festival dont la nouvelle édition se déroulera du 2 au 4 novembre à Namur.
On explore les liens entre la science, l’art et la technologie — -

À peine s’est-on présentées que Marie rentre dans le vif du sujet : le festival. Son implication dans l’événement en tant que programmatrice et coordinatrice l’amène d’instinct à en parler avec force et chaleur de sorte que le souci d’efficacité semble n’être pour rien dans l’attention qu’elle éveille chez l’auditeur. Au fond, se dit-on assez vite, le festival importe moins que, l’occasion qui s’offre, par son entremise, d’en savoir un peu plus sur le monde des cultures numériques. Un monde qu’on aimerait pouvoir se représenter aussi nettement, aussi intelligiblement qu’une pièce entourée de quatre murs percés de fenêtres et d’une porte, au lieu de quoi, on se sent, il faut l’avouer, perdu, de n’être nulle part à l’intérieur d’un espace que l’on ne comprend, au mieux, que par bribes. Il est vrai qu’en écoutant la jeune femme, tout devient clair, ce qui, bien entendu, amène d’autres questions.

Par exemple – et ceci montre de quels sabots lourds on est venu chaussés – : qu’en est-il de l’idée, vraie ou fausse du reste, que le champ de la création technologique serait sous dominance masculine ? Loin d’en rire, Marie prend cette question très au sérieux. Venue de la culture et de la communication, secteurs plus largement féminisés que le numérique, elle s’est, de fait, retrouvée en position minoritaire lors de son premier emploi dans une start-up d’installations interactives. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, elle considère que cette situation lui a été plutôt profitable. Un léger mouvement de surprise venu saluer chacune de ses interventions a valu à son travail un surcroît d’attention dont elle n’a pas lieu de se plaindre. Aujourd’hui précise-t-elle, on va vers une meilleure représentativité. Connaissant bien l’effet d’entraînement qu’exercent les modèles lorsqu’il s’agit d’éveiller des vocations, elle met un point d’honneur, dans son travail de recrutement, à atteindre la parité. Aussi n’oublie-t-elle pas, en citant les noms d’entrepreneures et de créatrices de talent (Neri Oxman, Ayah Bdeir, Pauline Van Dongen et d’Anouk Wipprecht) de préciser qu’il y a quelques années, à son désir d’entamer des études en informatique, son entourage avait répondu par l’expression d’une grande réserve à laquelle elle avait d’ailleurs fini par se rallier. 

De s’être ravisée, Marie ne le regrette pas. Ce qui l’anime aujourd’hui l’animait déjà alors, et c’est autre chose qu’une fascination pour le code ou la passion de l’algorithme. En réalité, ce qui l’intéresse, c’est d’allier création et communication. Aussi, à défaut d’une filière qui aurait rencontré pleinement ce désir très spécifique, son choix s’est reporté sur l’Ihecs, une école de communication à Bruxelles. Au terme d’un master en publicité, la jeune femme ne savait qu’une chose : qu’elle ne comptait pas passer sa vie à vendre des céréales ! Ayant toujours vécu entourée de beaux objets dans le sillage de sa mère experte en art ancien, il lui restait encore à frayer sa propre voie, une voie qui prendrait acte de son goût pour les formes plus modernes, art contemporain et musique électronique. Marie s’était mise à voyager très tôt ; pour l’adolescente, les festivals représentaient des lieux d’inspiration inégalables. Ce furent ces années de fréquentation conjointe des salles de vente et des salles de concert qui lui firent comprendre le tournant majeur que représentait pour la création artistique la montée en puissance de l’art vidéo. Londres lui parut la base idéale pour entamer un master en médias interactifs, le rapide développement des performances visuelles en temps réel ou VJing l’ayant convaincue qu’il y avait peut-être là quelque chose qui rencontrerait ses attentes. Ayant achevé sa formation au bout d’un an, elle dut encore faire face à l’impossibilité de trouver un emploi dans cette ville frappée par la crise boursière. Bruxelles n’attendait que son retour pour lui offrir une place.

En 2012 elle rejoint l’équipe du Kikk pour sa seconde édition. Engagée au titre de curatrice et coordinatrice, Marie vient de quitter un premier emploi encore trop insatisfaisant. Tout autre lui semble le projet de Gilles Bazelaire et Gaëtan Libertiaux de créer sur le sol belge un événement à hauteur des festivals qu’ils fréquentent, eux autant qu’elle, à l’étranger. Le Kikk prend rapidement de l’ampleur. Les éléments de programmation se diversifient. Les conférences et workshops s’accompagnent désormais de performances et d’une exposition d’art contemporain. Chaque édition tente de répondre à un thème d’actualité. Cette année, sous l’intitulé « Invisible narrative », les invités ont l’occasion de s’exprimer sur le problème des fake news et des filter bubbles. Que l’événement se déroule à Namur n’est pas anodin. En effet, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les festivals de ce genre n’investissent pas forcément les mégalopoles. Belgrade est un exemple avec Resonate. Ou encore Eyeo à Minneapolis, Future Everything à Manchester, etc. Le public international qui chaque année rejoint le périmètre étroit du centre de Namur regroupe professionnels et amateurs venant d’horizons aussi variés que les industries culturelles, le marketing et la programmation. Et pour que le bouillonnement du festival ne reste pas sans lendemain, de nouveaux projets naissent dans la foulée : le Trakk et le Smart Gastronomy Lab. Pluridisciplinaires, ces structures font sienne l’idée que l’innovation réclame des approches transversales et variées.

En parlant de lieux hybrides et bien que toute cette activité se concentre à Namur, notre rencontre a lieu à Bruxelles dans les locaux de Creatis, un incubateur d’industries créatives. Cette plateforme française a ouvert une antenne à Bruxelles en mars 2016 dans le quartier des musées. Pour Marie et ses collègues habitant la capitale, c’est l’occasion de ne pas devoir faire la navette plus de deux jours par semaine. Nécessaires malgré tout, les longs déplacements sont alors dévolus à l’écoute de podcasts et de conférences suivies en streaming via la 4G. Les émissions de France Culture sur les médias, les enregistrements de Deleuze, Foucault ou encore Zizek, constituent une source d’inspiration constante pour Marie qui, en plus de son travail de programmatrice, donne des cours de design spéculatif, occupe un siège à la Commission des arts numériques de la Fédération Wallonie Bruxelles quand elle ne se consacre pas aussi à la "curation" d’art contemporain (une expo récente intitulée Hétérotopia – hommage à Foucault).

Le festival, qui occupe une place centrale dans son travail, ne représente donc ni l’amorce ni son seul point d’intérêt pour la création numérique. À cet égard, les bureaux de Créatis peuvent n’être qu’un lieu d’occupation provisoire, leur neutralité coite dans un décor où les grands volumes, entre autres concessions à la modernité, ont fait l’objet de coupes ergonomiques, en dit long sur l’univers des nouvelles technologies que représente Marie. Sous le glacis de sobriété qui recouvre les trouvailles et les manifestations d’une physique effrénée opère un de ses effets secondaires les plus suaves : le dérèglement des sens. Tout est d’une cohérence dont le plan d’ensemble nous échappe brutalement. De fait, le léger trouble qu’éveille le timbre extraordinairement grave de la voix de Marie n’a pas le temps de remonter jusqu’à notre conscience que déjà les aventures qu’elle relate et que, pour l’heure, elle habite de tout son être, nous entraînent bien loin de ces considérations. Ce qui transparaît alors, dans une abondance de mots dont on voudrait en saisir quelques-uns pour les déplier à notre aise, c’est un monde moins immatériel, moins futuriste et moins insaisissable que proprement relationnel. Un monde de hasards et de rencontres, d’erreurs et de détournements, de collaborations, d’écoute, d’éblouissements : somme toute, rien d’autre – mais rien de moins non plus – qu’une nouvelle aventure de l’esprit.   



couverture Détours URBN 1 - vignette





Catherine De Poortere
article paru à l'origine dans le n° URBN #1 (automne 2017)
de notre magazine gratuit Détours


Kikk festival 2017 - visuel


Kikk festival 2017 - Invisible Narratives

Du 2 au 4 novembre

Théâtre de Namur

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