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Lumen : Marionnettes & arts numériques

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A Tournai, un événement annuel associe arts de la marionnette et arts du numérique. Du 23 au 27 octobre 2019, ce sont cinq journées d’échanges, de découvertes, de rencontres et d’expérimentations. Françoise Flabat, directrice et conservatrice de la Maison de la Marionnette nous en parle.
La marionnette permet d’aborder la question de l’illusion et de la fascination. Le dédoublement entre aussi en jeu tout comme la question de la manipulation : à vue, à distance ou à la dérobée ? Ce choix interroge la place du corps, le rôle de l’acteur et du manipulateur. — Françoise Flabat

PointCulture : - Françoise Flabat, vous dirigez le Créa-Théâtre également implanté à Tournai depuis 2009. Pouvez-vous nous dire comment les activités de cette compagnie s’articulent avec les missions du Centre de la Marionnette ?

- Françoise Flabat : Depuis 1978, le Créa-Théâtre, compagnie de théâtre professionnelle, a marqué de son empreinte le monde de la marionnette par sa volonté de développer le sens de la création au travers la forme et le contenu de ses spectacles. Une démarche nourrie par des propositions esthétiques sans cesse renouvelées puisque ne s’enfermant jamais dans une technique de jeu particulière et une esthétique identique, mais s’entourant toujours d’équipes d’artistes adaptées en fonction des textes, de la dramaturgie, de la forme et de la mise en scène.

Bénéficiant d’un contrat-programme dans le secteur du Théâtre Jeune Public de 1985 à 2008, la compagnie a créé des spectacles destinés à tous les publics qui ont été présentés en Fédération Wallonie-Bruxelles et dans des tournées internationales.

En1986, la Ville de Tournai sollicitait le Créa-Théâtre pour mettre en place, au cœur de la cité, un Centre de la Marionnette représentatif de l’art de la marionnette en Communauté française en échange de son installation dans un bâtiment communal.

L’installation et la mise en place d’un lieu fixe permanent à Tournai, pour l’administration, les ateliers, les animations, la construction, les répétitions, les créations et l’organisation de nombreux événements culturels ont fait du Créa-Théâtre un maillon incontournable de la vie culturelle régionale.

1987 marque la fondation officielle du Centre de la Marionnette. L’objectif : être un lieu permanent d’accueil et de rencontres, de constituer une mémoire de la marionnette par la documentation, l’exposition et l’édition avec pour mission de stimuler la création et la production, d’organiser des formations et des recherches et de programmer et de diffuser des spectacles.

Pendant près de 10 ans de manière instinctive une collection s’est constituée, et un programme d’activités s’est réalisé en parallèle à la création des spectacles du Créa-Théâtre.

Un programme permanent de valorisation des arts de la marionnette, avec des expositions thématiques sur site, ou itinérantes, des animations, des formations, la création d’un Festival, et des événements récurrents pour la diffusion des arts de la marionnette, ainsi que des éditions toujours en fusion avec le Créa-Théâtre.

En 2008, un dossier est rentré dans le nouveau Décret des Musées et la reconnaissance du Musée des Arts de la Marionnette en Catégorie C est effective qui entraine alors une professionnalisation progressive des missions du Musée.

En 2009, le Créa-Théâtre quitte le Théâtre Jeune Public et est intégré en tant que cellule de recherche et de création au Centre de la Marionnette de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec la gestion du Musée des arts de la Marionnette.

Grâce à son expertise, le Créa-Théâtre continue aujourd’hui, d'insuffler au programme artistique du Centre une dynamique fondamentale de vie, de mouvement et de théâtre avec un intérêt particulier pour le développement des arts numériques.

- Historiquement et symboliquement, la marionnette entretient certaines affinités avec l’automate dont elle se distingue cependant, ne serait-ce que par sa vocation théâtrale. Et pourtant, davantage qu’un simple dispositif scénique, la marionnette incarne un objet de fascination, une sorte d’avatar doté d’un semblant de vie propre. Avec la dématérialisation et donc l’effacement de l’intervention extérieure, les nouvelles technologies représentent une forme d’achèvement de la figurine articulée. Dès lors, qu’en est-il de l’avenir des arts de la marionnette ? Se dirige-t-on dans ce domaine vers une fusion entre spectacle vivant et cinéma, animation et performance?

- Françoise Flabat : La marionnette s’inscrit ponctuellement dans de multiples disciplines du spectacle vivant comme le théâtre, la danse, les arts de la rue et le cirque, ainsi que les arts de l’image comme la vidéo, le cinéma d’animation et les arts numériques. Les artistes se saisissent des potentialités de la marionnette et des objets pour proposer de nouvelles écritures et de nouvelles formes non pas pour une fusion des arts mais bien des déclinaisons. On voit alors des œuvres totales où toutes les disciplines musique, arts plastiques, vidéo, jeu d’acteurs, corps en mouvements, danse, marionnettes concourent ensemble pour la réalisation d’une écriture hybride.

« — Chaque discipline garde ses spécificités car il ne s’agit pas de confondre ou de fusionner les styles et les formes mais plutôt un développement exponentiel de nouvelles formes animées. — »

Ces rapprochements et interactions entre différentes disciplines répondent aux cheminements artistiques des créateurs. Depuis plusieurs années, les nouvelles technologies participent aux développements de la figure et des perceptions des arts de la marionnette. Ils donnent l’occasion d’approfondir des questionnements ou de révéler des mises en scène théâtrales ou visuelles différentes. Pour certains, jouer et utiliser la marionnette permet d’aborder la question de l’illusion, et de la fascination. Pour d’autres c’est le dédoublement qui entre en jeu. La question de la manipulation est également posée. Le choix de la manipulation à vue, la manipulation à distance ou cachée interroge la place du corps et le rôle de l’acteur et du manipulateur.

Et si pour certains il s’agit de fusion des arts du spectacle et du cinéma, pour d’autres ce sont des expérimentations qui alimentent l’évolution des formes marionnettiques.

L’art de la marionnette est interdisciplinaire, il révèle sans cesse des formes hybrides, et des espaces fictionnels réinventés avec ou sans écran, avec ou sans moteurs avec ou sans acteurs visibles.

« — L’art de la marionnette est interdisciplinaire. Il révèle sans cesse des formes hybrides et des espaces fictionnels réinventés avec ou sans écran, avec ou sans moteurs, avec ou sans acteurs visibles. — »

Depuis la tombée du castelet (dispositif scénographique qui cachait les manipulateurs de marionnettes), sans cesse les artistes revisitent la dissimulation de la manipulation ou la mise à vue.

C’est un art vivant qui réserve aujourd’hui des surprises. Il prouve souvent qu’il fait bouger les lignes de perception et d’évolution des arts de la scène. Il ne cesse stimuler le spectateur en le rendant actif. Les champs des possibles innovants sont immenses pour cet art qui questionne le pouvoir de l’humain sur les choses et le monde.

- Inscrites au programme de Lumen, les pièces Lesson of Moon, de l’artiste Shonen et Robot dreams de Meinhardt & Krauss mettent en question les rapports entre l’humain et la machine. Somewhere else de Lutkovno gledalisce Ljubljana, Asteroide de Valérie Cordy et Novo de la Compagnie Mecanika abordent respectivement les thématiques de la guerre, de la peur de la catastrophe et de la ville. Autant de sujets qui nous éloignent définitivement de la figure de la marionnette comme accessoire de divertissement enfantin. Y a-t-il une volonté dans la programmation de se faire l’écho de problématiques actuelles ?

- Françoise Flabat : Dans la programmation générale du Centre de la Marionnette avec l’accueil de compagnies et d’artistes en résidence, les festivals ou l’évènement Lumen, il nous importe d’être à l’écoute et aux côtés des artistes de notre temps. Nous n’excluons pas les spectacles divertissants, et nous sommes attentifs également aux créations qui s’inscrivent dans les problématiques sociales, philosophiques et politiques de la société et du monde. La marionnette et le théâtre d’objets sont susceptibles de parler de tout. Ils peuvent parfois aider à dire et à montrer l’indicible, la barbarie, la folie des hommes.

« — Si l’art du théâtre et de la marionnette est l’endroit de la poésie, il est aussi celui de la révolte, de la résistance, de la mise en garde, de l’analyse, de la critique. Nous n’occultons aucun sujet. — »

Les marionnettes, le théâtre d’objet ou les formes animées sont autant porteurs de rires que d’émotions, de métaphores, de réveil des consciences, de cris d’alarme. Le rapport de l’homme à l’homme, aux machines et aux objets est encore plus aiguisé. Et nous avons à cœur de montrer à tous les publics que si la marionnette reste pour certains une figure et un accessoire de divertissement enfantin elle est aussi et surtout un révélateur de pensées et d’écritures ancrées dans le monde d’aujourd’hui avec ses problématiques, ses dérives, ses violences, ses paradoxes et aussi ses surprenantes beautés.

Nous souhaitons montrer qu’avec sa simplicité de jeu ou son extrême complexité technique, la marionnette polymorphe exprime son époque et son temps, fût-il troublé.

LUMEN #4

Marionnettes & arts numériques
Projets programmés dans le cadre de Numeric's Art Puppetry Project

Du 23 au 27 octobre 2019 (événements gratuits, mais réservation obligatoire au +32(0)69 88 91 40)

Lien vers le site de la Maison de la Marionnette

Au programme : spectacles, Émergences numériques (installations en collaboration avec Transcultures), rencontres, masterclass, workshops...


Questions et mise en page : Catherine De Poortere

Crédits Images : La Maison de la Marionnette

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