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Livre ouvert : "Les Fibres du temps" de Bernard Aspe

à voir plus tard
Notre heure de gloire - (c) David Brognon et Stéphanie Rollin / MAC's
Bien sûr, ce n’est pas le capitalisme qui a inventé le temps compté, le temps des horloges. Lewis Mumford l’avait noté il y a longtemps : s’il y a une invention décisive dans la tournure prise par le cours du monde moderne, ce n’est pas la machine à vapeur, mais l’horloge.


extraits de Bernard Aspe : Les Fibres du temps


Le temps de l’horloge

Les Fibres du temps - (c) Bernard Aspe / Éditions Nous

« Bien sûr, ce n’est pas le capitalisme qui a inventé le temps compté, le temps des horloges. Lewis Mumford l’avait noté il y a longtemps : s’il y a une invention décisive dans la tournure prise par le cours du monde moderne, ce n’est pas la machine à vapeur, mais l’horloge. Mais celle-ci n’est pas d’abord une invention technologique, ou plus exactement, pour reprendre le vocabulaire de Mumford, le temps des horloges est la conjonction de techniques machiniques et non-machniques. L’horloge en tant que technologie est inventée au XIIIème siècle. Mais son perfectionnement croissant entre le XIVème et XIXème siècle s’est conjugué à ce que Foucault appellera des techniques de gouvernement, qui ont permis de discipliner le travail. C’est cette conjonction qui a permis la synchronisation des activités humaines au moment où il a fallu les coordonner aux quatre coins du monde. Si le XIVème siècle voyait déjà s’imposer le temps des horloges dans les principales villes européennes, le développement de l’économie-monde à partir du XVIème siècle a enclenché le processus de synchronisation planétaire dont le « temps réel », corollaire de l’outillage informatique implanté aux quatre coins du monde, est aujourd’hui l’aboutissement provisoire.

E.P. Thompson a remarqué que le temps-mesure s’est imposé sur la base de la différence de perception attachée à une appartenance de classe. On ne vit pas le temps de la même manière selon que l’on commande ou que l’on exécute. L’employeur doit « utiliser le temps de sa main-d’œuvre et veiller à ce qu’il ne soit pas gaspillé ». Ce n’est pas tout d’abord sous cet angle que l’employé perçoit le temps passé à faire le travail commandé par un autre. Pour qu’il en vienne lui aussi à percevoir son temps comme un temps qui ne doit pas être gaspillé, il a fallu toute une transformation éthique, toute une « intériorisation » des impératifs disciplinaires. Cette intériorisation, nous dit Thompson, il ne faut certes pas l’envisager comme un processus linéaire, mais comme un processus fragmenté qui a suscité des résistances, une ironie salutaire, et surtout de multiples stratégies pour contourner ces impératifs ou pour les détourner en faisant semblant de les suivre. On évitera donc, ici comme ailleurs, de convoquer le spectre d’un processus d’aliénation qui aurait conquis les esprits. On envisagera bien plutôt toute cette histoire comme celle d’un combat dont l’enjeu était la fixation de la force de travail, la conjuration de sa tendance à privilégier la fuite hors du travail. Et si l’on peut parler d’intériorisation c’est dans la mesure où celle-ci s’est imposée sur la base des contraintes les plus matérielles – Thompson souligne notamment la concomitance entre l’imposition des enclosures, qui a permis l’’expropriation d’une quantité considérable de gens soudainement privés de leurs terres, et la volonté de rendre le travail régulier.

Rendre le travail régulier

Rendre le travail régulier, cela a voulu dire avant tout, dans cette période, substituer au travail à la tâche un travail contrôlé par le temps de l’horloge. C’est une telle substitution qui a progressivement imposé le « travail abstrait », indifférent à son contenu, et rapporté au seul calcul des quantités de temps. La soumission au temps de l’horloge, c’est donc la soumission à ce temps abstrait, en tant qu’elle est indissociable d’une moralisation du travail. Au cœur du développement du capitalisme, il y a l’impératif qui va faire émerger l’homo laborans, cet être docile, par conviction ou par contrainte, dont Thompson fait la généalogie – un être qu’il faut absolument détacher, pour retrouver les catégories de Mumford reprises à Huizinga, de l’homo ludens.

Le capitalisme : accomplir le plein emploi du temps

(…)

Foucault allait donner une portée plus grande au concept de « discipline ».

(…)

Le temps des vivants apparaît comme l’enjeu central de la société capitaliste. Et c’est de ce point de ce point de vue que l’on peut comprendre l’indissociabilité entre la forme-salaire et la forme-prison : le prisonnier est l’être dont le temps est intégralement sous contrôle, et en ce sens, il fournit bien le paradigme du travailleur idéal. Ce que la société capitaliste a voulu réaliser, guidée par ce paradigme, c’est le « plein emploi du temps ». Foucault insiste lui aussi sur le fait qu’il s’est agi de contrôler la mobilité et le refus du travail, et pour ce faire, de canaliser une énergie qui n’allait pas spontanément vers le travail : « il est faux de dire, avec certains post-hégéliens célèbres, que l’existence concrète de l’homme, c’est le travail. Le temps et la vie de l’homme ne sont pas par nature travail, ils sont plaisir, discontinuité, fête, repos, besoin, instants, hasard, violence, etc. Or, c’est toute cette énergie explosive qu’il faut transformer en une force de travail continue et continuellement offerte sur le marché. »

lecture et sélection des extraits : Pierre Hemptinne


Bernard Aspe : les Fibres du temps
Éditions Nous, 2018
collection : Antiphilosophique

336 pages


photo de bandeau : image de l'installation Notre heure de gloire réalisée par David Brognon et Stéphanie Rollin dans le cadre du projet mené avec les ouvriers de Caterpillar. Il s'agit de 59 horloges récupérées dans les ateliers et les bureaux de Caterpillar à Gosselies et arrêtées à l'heure de l'annonce de la fermeture de l'usine. L'installation fonctionne avec mais est aussi autonome de Résilients.

(c) David Brognon et Stéphanie Rollin, Notre Heure de Gloire, 2017
Collection BPS22 Musée d’art de la Province de Hainaut, Charleroi

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